‹ À la recherche d'une religion civileChapitre 12 sur 75 · FETES POLITIQUES · texte numérisé non relu

FETES POLITIQUES

Les premières fêtes qu'on eut l'idée d'établir furent les fêtes politiques. Il est facile de comprendre que la pensée du législateur ait été attirée tout d'abord de ce côté. Les événements qui se succédaient depuis 1789 avaient vivement frappé l'imagination publique. Les électeurs, qui avaient nommé la Constituante avec la mission de réformer les abus, n'avaient pas pu prévoir les bouleversements qui allaient se précipiter avec une rapidité foudroyante.

Les modérés pouvaient gémir; les clair-

voyants pouvaient trembler pour l'avenir ; mais les meneurs battaient des mains en voyant la Révolution marcher au gré de leurs espérances, dépasser même leurs prévisions. Les grands jours d'une époque si fertile en surprises et en coups de théâtre, leur parurent comme autant de souvenirs sacrés qu'il fallait célébrer par des réjouissances publiques. Les dates qui avaient marqué la marche en avant de la Révolution, comme le serment du Jeu de Paume, la réunion des trois ordres en Assemblée nationale, la nuit du 4 août, le 14 juillet, devaient donner naissance à autant de fêtes qui seraient comme des jalons indiquant à la postérité la route qu'avait suivie la Constituante pour mener la France à la liberté.

L'éclat , l'enthousiasme indescriptible avec lequel on avait célébré, le 14 juillet 1790, la fête de la Fédération, encourageaient le législateur à établir ces réjouis-

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sances publiques. Mirabeau^ dans son Travail sur Véducation, dépeint avec complaisance le transport qui s'empara alors d'une population en délire, Tivresse de tout un pays qui semblait recommencer son existence. Ce concours d'un peuple arrivé de tous les points du territoire, cette confusion des classes, cet embrassement universel, ces <K larmes délicieuses » répandues par une nation, qui, « secouant pour ainsi dire son esclavage, connaît déjà tous les mouvements de la liberté », en un mot, toutes les circonstances d'un spectacle que nous avons aujourd'hui de la peine à nous représenter et à comprendre, avaient vivement frappé l'imagination des contemporains.

Ils croyaient possible de réveiller à des époques déterminées cette joie publique à laquelle le roi lui-même avait paru s'associer de grand cœur. Ils ignoraient que les passions devenant de plus en plus ardentes au sein de l'Assemblée , et séparant en plu-

sieurs camps irréconciliables les différents partis, que la persécutioa religieuse, inaugurée par la constitution civile du clergé , que les atteintes, chaque jour plus graves, portées à l'autorité royale, ne pouvaient tarder à assombrir l'horizon politique, et à faire naitre des appréhensions qui devaient tarir à jamais l'enthousiasme des premiers jours. En attendant, on était plein de confiance. Tous les rapporteurs, tous les orateurs, croyaient apercevoir, avec Mirabeau, les « liens qui unissent les fêtes du peuple à leurs institutions politiques, les sources de bonheur et d'enthousiasme que le législateur peut y faire trouver aux individus ».

Il s'agissait de léguer aux âges futurs la mémoire des grands événements qui venaient de s'accomplir, et quel moyen plus 9ùr d'immortaliser ces faits que de les lier à des fêtes nationales! ce 11 faudra, disait Ghénier, semer l'année de grands souvenirs, composer de l'ensemble de nos fêtes

civiques une histoire annuelle et commémorative de la Révolution française... Il faudra consacrer dans l'avenir les époques immortelles où les différentes tyrannies se sont écroulées devant le souffle national, et les grands pas de la raison qui franchissent l'Europe et vont frapper les bornes du monde * . » Voilà bien le style d'une époque qui s'efforçait d'égaler par l'ambition du langage la grandeur de ses créations.

Les fêtes politiques établies par la Révolution avaient, ne l'oublions pas, dans la pensée du législateur, une grande portée morale. Le peuple, qui jusqu'alors avait été chercher dans les temples catholiques la notion de ses devoirs et la force de les

i. Chënier, Discours du 5 novembre 1798. Moniteur du 8.

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pratiquer, devait allumer désormais dans les solennités nationales tous les nobles enthousiasmes, toutes les passions généreuses, toutes les vertus patriotiques. Tous les orateurs de la Révolution partagent ces espérances. Tous voient dans ces fêtes le grand moyen de moralisation sociale.

Au moment où le christianisme proscrit a emporté en se retirant le puissant appui qu'il avait prêté jusqu'alors à la morale, la Révolution croit avoir trouvé dans les .fêtes une compensation surabondante. « Vous avez fait les lois, disait Ghénier aux conventionnels, faites les mœurs. » Mais comment faire les mœurs ? Il y a loin, en morale, de la théorie à la pratique. On ne professe pas cette science comme le calcul ou la gymnastique ; on n'en convertit pas les préceptes en décrets. « On enseigne les métiers, les sciences, les arts, mais les mœurs et la vertu s'inspirent, » dit Ghénier. Les mœurs et la vertu s'inspirent,

mais comment? Oh! il connaît le secret :

c'est par des fêtes nationales. Par fêtes nationales, Chénier entend surtout les fêtes politiques, les solennités grandioses où <c rimagination doit déployer ses inépuisables trésors, éveiller dans l'âme des citoyens toutes les sensations libérales, toutes les passions généreuses et républicaines ».

Le lecteur se demande peut-être comment les solennités politiques pouvaient être une source de moralité pour la nation. Il lui suffira de lire la circulaire adressée, en fructidor an VI, par le ministre de Tintérieur, relativement à la Fête de la fondalion de la république, fixée au 1" vendémiaire, pour voir quelles étonnantes leçons pour le peuple les organisateurs voulaient tirer de ces spectacles, ce La fête du! "'vendémiaire, disait le ministre, doit être la fête de toutes les vertus. » Bien différente des vaines cérémonies de la superstition,

qui n'offraient que de vides parades ce à la raison outragée par la crédulité, les fêtes républicaines portent en elles un caractère religieux, une éloquence morale, qui parlent à tous les cœurs. » Célébrer la fondation de la république, ce n'est-ce pas rappeler les principes éternels de la fraternité » ? Quelle occasion plus favorable pour (( peindre les charmes de l'amour paternel, pour tracer à la jeunesse le tableau sublime du respect filial !... Gomment célébrer dignement la fondation de la république sans insister avec force sur le charme des bonnes mœurs, sans montrer l'immortalité de la gloire nationale reposant sur la bonne foi, la loyauté, le désintéressement, l'hospitalité, la douce compassion, la modération dans les désirs, toutes marques distinctives d'un caractère vraiment républicain* ». Avec de pareilles

1. Voy. Rëimpression du Moniteur, t. XXIX ^ p. 371 et suiv.; 878, 819.

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dispositions, ne suffisait-il pas d'assister à une solennité quelconque pour être rappelé à la pratique de toutes les vertus ?

. Pour s'expliquer mieux encore rinfluence moralisatrice que la Révolution attachait au seul spectacle des fêtes politiques, il faut se rappeler que pour elle, comme pour les nations antiques, une vertu par excellence dominait, suscitait, inspirait toutes les autres, c'est l'amour de la patrie. L'amour de la patrie devait exercer désormais dans la république le rôle que l'amour de Dieu avait usurpé chez les chrétiens. L'homme qui a l'amour de la patrie n'a pas de peine à s'élever à la grandeur d'âme, à la passion de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, au courage, à l'héroïsme. C'était aux fêtes publiques à allumer « cet amour sacré de la patrie qui, disait Romme, vivifie, unit tout pour tout embellir, tout fortifier », et dont la Révolution faisait, avec Boissyd'Anglas, « la première vertu des républi-

cains ». Les orateur^ apportaient dans l'expression de leurs sentiments cette exaltation, ce lyrisme de pensées et d'images qui sont le caractère de cette époque.

Toute émotion s'y traduit nécessairement par des invocations, des apostrophes. Entendez Mirabeau nous parler de l'amour de la patrie! Il voit dans ce sentiment la source de toutes les vertus. « saint amour de la patrie, s'écrie-t-il, ô amour plus saint encore de l'humanité. Vous faites la véritable gloire, le véritable bonheur de l'homme. Régnez pour toujours chez une nation digne de ressentir vos nobles élans et ' votre inépuisable enthousiasme. Enflammez les courages, élevez les âmes, épurez les mœurs, enfantez les plus grands exemples , resserrez tous les cœurs par les liens fraternels d'une égalité touchante, et faites que chacun de nous trouve à jamais sa propre félicité dans l'aspect de la félicité publique, dans l'exercice de toutes

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les vertus, dans les sacrifices que les lois ou l'intérêt de nos frères pourront exiger et dans le ravissement continuel des sentiments qui dictent ces généreux sacrifices. » Les Assemblées en se succédant nous apportent les mêmes discours et les mêmes enthousiasmes. Le grand orateur de la Gironde parle ici comme le grand orateur de la Constituante. « La nature, s'écrie Vergniaud, a surtout gravé dans le cœur de l'homme l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté, passions sublimes qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions héroïques Malheur au politique qui croirait pouvoir détruire ou négliger le mobile des actions humaines... L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fêtes publiques.

Rappelez-vous la fête de la Fédération de 1790. Quel cœur n'a pas, dans ces moments d'enthousiasme, palpité pour la patrîjs? Eh bien , c'est par de pareilles fêtes

que VOUS ranimerez sans cesse le civisme ^ »

On le voit, pour Vergniaud, pour Mirabeau, la grande vertu à inspirer était le patriotisme. Nous n'avons pas à rechercher ici si les vertus que ces orateurs voulaient faire jaillir ainsi de l'amour de la patrie, si l'amour de la patrie lui-même, ne tirent pas leur origine d'une inspiration plus haute, si Mirabeau et Vergniaud ne prenaient point ici l'effet pour la cause. Contentons-nous de faire observer qu'à partir de la Législative, la Révolution plaça avant tout le patriotisme dans la haine de la royauté.

Quand on lit aujourd'hui le programme des fêtes politiques qu'elle organisa sur la surface du territoire , on s'aperçoit que sa grande ambition est d'inspirer la haine

i. Moniteur du ii novembre 179s. Séance du 9*

des rois. Est-il question, par exemple, de fêter, au 30 ventôse, la souveraineté du peuple, deux statues, Tune « portant sur sa tête l'attribut de rimmortalité » et représentant la souveraineté du peuple, Tautre représentant le peuple lui-même, reposent sur un socle orné d'éléphants, symbole de la force. A leurs pieds est enchaîné a le monstre du despotisme », armé d'un poignard brisé et s'efforçant de ressaisir des rouleaux épars, intitulés : CapU tulairesj Décrétales, Maximes du droit royal, Pamphlets de Burke. S'agit-il de célébrer la fête du 10 août, « jour où le peuple français brisa le sceptre dans les mains d'un roi parjure », le ministre de l'Intérieur, Quinette, veut que dès la veille le bruit du canon annonce le mémorable anniversaire de la chute du trône .«Ace signal , les cœurs républicains tressailliront d'orgueil et joie. » Le matin du 23 thermidor , les temples décadaires reten-

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liront de chants patriotiques. Le soir, réunion au Champ de Mars, autour de l'autel de la patrie. Là seront dressés les bustes des deux Brutus, dont lès noms sont abhorrés des tyrans. Alors discours , jeux militaires, représentation publique où l'on fera le récit de cette grande journée à l'usage des générations nouvelles, tableau montrant à la foule ce château surmonté du drapeau blanc a où conspire un roi perfide », lequel est condamné à assister à la victoire des patriotes et au triomphe du drapeau tricolore.

Le tout se termine par une invocation bien sentie : « Salut, ô 10 août, jour de justice et de triomphe, jour où périt pour jamais la royauté en France ^ »

Dans la première fête du 10 août, dont le programme avait été tracé par David ^,

1. Voy, Recueil des lettres, circulaires et autres actes publics du ministère de V Intérieur, Circulaire de Quinette^ t. m p. 39-3 1.

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