Loc, cit,, t. I, p. 4r
avait beau dire , dans une circulaire relative à ces solennités : « Sachez que ce mot république rappelle toutes les vertus, jd nombre d'esprits, sous la Convention et même sous le Directoire , se croyaient autorisés à accueillir avec quelque scepticisme une pareille affirmation. Dans tous les cas, c'était exclure du patriotisme tous les royalistes.
Hàtons-nous d'ajouter que ce système de fêtes publiques n'était guère de nature à inspirer ce sentiment aux républicains eux-mêmes. Les solennités ayant pour but de célébrer les grandes dates qui, selon le mot de Chénier, avaient chassé les tyrans devant le souffle national s'étaient multipliées par le cours même des événements. Mirabeau, Talleyrand, ont un cadre restreint que le temps s'était rapidement chargé de modifier et d'élargir. La
. Révolution , en frappant sans cesse de nouveaux coups , en changeant à tout instant la scène politique dans ce grand drame si fertile en surprises , créait par là môme des grands jours dignes d'être célébrés par des fêtes nationales. Mirabeau , en dressant la liste clés réjouissances publiques , ne pouvait deviner que le moment viendrait où Lakanal proposerait de célébrer la fête de « l'abolition de la royauté ». Robespierre, qui fêtait au 21 janvier le supplice de Louis XVI, au 31 mai la proscription des girondins y ne soupçonnait pas qu'un jour la fêté du 9 thermidor viendrait annuellement célébrer sa propre mort , sous le nom de fête de la liberté. Les événements devaient amener plus tard la fête du 18 fructidor. La Révolution, en multipliant les coups de théâtre, en élevant et en abaissant tour à tour les hommes qui avaient occupé un instant la scène publique, bouleversait par là même le système des fêtes , faisait
maudire aujourd'hui ce qu'on exaltait hier, et peuplait en quelque sorte le calendric^r politique de divinités ennemies \
1. Mirabeau {hc, cit,) proposait^ outre la grande fête nationale de la fédération ou du serment ûxéè au 1 1 juillet, la fête de la constitution^ la fête de la réunion ou de l'abolition des ordres^ la fête de la déclaration, la fête de l'armement de la garde nationale. — Lakanal^ dans le projet du a6 juin 1798 (Moniteur du 6 juillet), veut des fêtes pour les cantons^ les districts^ les départements et le lieu où siège l'Assemblée nationale. — Dans les cantons, on célèbre : i** la fête de l'ouverture des travaux de la campagne, a^ celle de leur clôture^ 3<* la fête de la jeunesse, 4® du mariage, 5° de la maternité, 6° des vieillards, y^ des droits de l'homme^ S^ de la première union politique^ de l'institution des assemblées primaires et de la souveraineté du peuple, 9^ enfin la fête particulière du canton. — Dans les districts^ i^ fête du retour de la verdure, a^du retour des fruits, 3^ des moissons, 4°- des vendanges ou autre i*écolte locale^ 5° de l'égalité^ 6" de la liberté, 7* de la justice, 8^ de la bienfaisance^ 90 fête particulière au district» — Dans les départements, i^ fête du printemps^ a<> de Tété^ 3<* de l'automne^ 4® de l'hiver, 5<* fête de la poésie, des lettres, des sciences^ 6^ fête de la destruction des ordres et de la reconnaissance de l'unité du peuple au 17 juin, 7^ de l'abolition des privilèges particuliers au 4 août, S^ fête particulière au département. — Ënfin^ dans la ville où siège l'Assemblée nationale^ on célèbre au nom de la république entière les fêtes générales : i<) de la fraternité du genre humain au premier jour de Fan, a<* de la révo-
à8 A LA RfiCUERCIlE
Ces contradictions étaient graves au point de vue du patriotisme, la grande vertu qu'il s'agissait d^inspirer à tous les Français. Dans cette succession ininterrompue d'institutions y où les spectateurs étaient conviés à exalter et à anathématiser tour à tour les mêmes hommes et les mêmes souvenirs, Tesprit public ne savait où se fixer. La morale sociale, heurtée entre des tendances contraires, cherchait encore son point d'ap-
lalîon fnoçaise au i4 juillet, 3* de Tabolilion de la royauté, de l'^blissemeat de la république au loaoût^ 4* la fête du peuple français un et îndiTisîble au jour où il sera proclamé que la constitution est acceptée. — La loi du i8 floréal an II (7 mai 1794]^ votée à la demande de Robespierre, portait, art. VI : « La r^ublique célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792^ du ai janvier 1793, du 3i mai 1793. ■ L'article VII établissait 36 fêtes correspondant aux 36 décadis que nous citerons plus loin. — La loi du 3 brumaire an IV, qui fut le testament de la Convention sous ce rapport , établit sept fêtes nationales : fête de la fondation de la république, au i*** vendémiaire; «^11 e de la jeunesse, au 10 germinal; celle des époux, au 10 floràil; celle de la reconnaissance, au 10 prairial; celle de ragriculture, au 10 messidor; celle de la liberté, les 9 et 10 thermidor; celle «les vieillards, au 10 fructidor.
pui. Orateurs, rapporteurs, avaient beau parler avec enthousiasme de V Évangile de la Constitution^ cette constitution même , à force de changer de symbole, finissait par dérouter ses fidèles.
Du reste, les fêtes politiques devaient tomber une à une dans le discrédit et dans l'oubli, à mesure que l'opinion allait se détourner de la Révolution. Sous le Directoire, le ministre de l'Intérieur, Quinette, s'écriait , dans une circulaire relative à la solennité du 10 août : « Puissent les Français la célébrer encore avec enthousiasme, après vingt siècles de prospérité et de gloire : » ces vingt siècles ne devaient guère durer plus de vingt mois. Le Directoire avait maintenu les fêtes politiques avec l'énergie du désespoir. Le Consulat les laissa tomber et une loi du 3 nivôse an VIII les supprima toutes , à l'exception du 14 juillet et du 1^' vendémiaire. Encore le cérémonial adopté n'était-il pas de nature à éveiller des sou-
venirs irritants. On fêtait le 14 juillet par la célébration de douze mariages dans les douze arrondissements de Paris , le 1*^ vendémiaire, anniversaire de la fondation de la république, par une exposition industrielle.
La Révolution devait avoir quelque peine à retrouver dans ces pompes bourgeoises la pensée qui avait fait consacrer ces souvenirs. Néanmoins, le titre même de ces fêtes ne tarda pas à déplaire à Bonaparte, qui ne comprenait pas le patriotisme comme le Directoire ; aussi les circulaires du ministre Chaptal, relatives à ces solennités, furent-elles les dernières. Le vaste système des fêtes politiques , où on avait cherché l'appui, l'inspiration du patriotisme républicain et de toutes les vertus politiques, avait fait banqueroute à la Révolution.