Moniteur du i8 décembre
2. N'oublions pas que toutes les institutions dont nous faisons ici l'exposé avaient pour but de servir de base à la morale. Romme, voulant que le nouveau calendrier imprimât à la nation un « cachet moral et révolution naire », avait imaginé une sorte de tableau moral où la désignation de chaque jour serait une leçon de vertu. U commença ainsi sa lecture : c Le premier jour est celui des époux. — Tous les jours sont les jours des époux », cria un conventionnel. Alors rireSy applaudissements de l'Assemblée, et devant ce ridicule, le fameux tableau moral fut écarté pour faire place à la division par mois, décades et jours. (Moniteur du 7 octobre 1793.)
L'agriculture, qui avait servi de base au nouveau calendrier, fournit aussi le sujet d'une fête spéciale que la Révolution célébra avec le plus grand soin. On sait l'amour, l'espèce de culte que le dix-huitième siècle avait professé pour l'agriculture, pour la sainte agriculture. C'était le moment de donner à ces sentiments une consécration publique. Les organisateurs des solennités révolutionnaires, toujours obsédés par les souvenirs de l'antiquité, se rappelaient que l'agriculture, sous le nom de Bacchus et de Cérès, avait inspiré les plus belles fêtes de la Grèce. Pourquoi ne pas suivre ces exemples? « La nature, disait Boissy-d'Anglas, a fait de la nation française un peuple essentiellement agricole... C'est aux champs qu'ont toujours habité la bonne foi et l'innocence, parce que l'innocence et la bonne foi
sont les filles de la nature dont la campagne est le domaine. » De là les honneurs dont la Révolution s'est plu à entourer tout ce qui rappelle les travaux des champs. A la fête de l'Être suprême, organisée par Robespierre, n'avait-on pas eu soin de déposer pompeusement sur un char et de faire marcher à côté de la Convention « tous les attributs des arts et de l'agriculture ». Ces sentiments de vénération devaient passer dans les institutions. Il fallait marquer par des ce cérémonies » les a phénomènes, les époques » de l'agriculture, il fallait pouvoir s'écrier avec le poète :
Heureux peuples des champs, vos travaux sont
[des fêtes !
Dans ce but, la Révolution établit une fête de l'agriculture, qui fut fixée au 10 messidor par la loi du 3 brumaire an IV. Un arrêté du Directoire, signé Carnot, de nombreuses circulaires, nous font connaître l'organisation de cette solennité champêtre
qui devait être célébrée dans tous les cantons de la république. « Citoyens et citoyennes » sont convoqués au son du tambour et des fanfares sur la place publique. Là s'élève Tautel de la patrie, auprès duquel est placée une charrue, ornée de feuillages et de fleurs, tirée par des bœufs ou des chevaux.
Au-devant de la charrue marchent vingtquatre laboureurs, qui tiennent d'une main les instruments de leur travail et de l'autre un bouquet d'épis et de fleurs : ils ont le chapeau orné de feuillage et de rubans tricolores.
Derrière, paraît un char surmonté de la statue de la Liberté, qui tient dans sa main une corne d'abondance. Le cortège, ainsi formé, s'avance vers la campagne; là, au chant des hymnes et au son des fanfares, le président de la fête, rivalisant avec l'empereur de Chine, enfonce dans la terre le soc de la charrue pour y tracer
un sillon. Le cortège revient sur la place publique, où le laboureur couronné dépose sur l'autel de la patrie les instruments de son travail qu'il couvre d'épis, de fleurs et des diverses productions de la terre*.
11 ne suffisait pas aux fondateurs de la morale populaire de fêter ainsi l'agriculture en général, il s'agissait de consacrer aussi toutes les circonstances importantes de la vie des champs. Nous avons vu plus haut Lakanal demander, dans son projet du 26 juin 1793, des réjouissances publiques pour l'ouverture et la clôture des travaux de la campagne, pour le retour de la verdure et des fruits, pour les moissons et les vendanges, pour les quatre saisons de l'année. Il appartenait aux législateurs de proposer, statuer, décréter ; aux écrivains de prendre la plume; aux âmes sensibles de se livrer
{ . Arrête du Directoire, la juin 1796, signe Carnot.
aux effusions les plus tendres. Parmi ies amants de la nature qui chantèrent à cette occasion sur la lyre le bonheur des champs, nous aimons toujours à retrouver Boissy-d'Anglas. Nul, plus que lui, ne sut trouver la note qui convenait au temps et au sujet. Il y a vraiment plaisir à l'entendre nous décrire la fête de la clôture des moissons et des vendanges. Après nous avoir montré les essaims folâtres des vendangeurs ' , répandus sur les monts et
i. t N'avez- vous pas vu avecdf'lices leurs troupes ^parses peupler et animer les riants coteaux où fiaccfaus montre ses plus doux présents? N'avez-vous pas ouï leurs chansons bruyantes retentir au loin dans les campagnes et les échos nous les redire î N'avez-vous pas entendu leurs essaims folâtres se répandre d'un mont à l'autre, et le tambourin et le fifre se mêler à leurs discordants concerts? N'avez-vous pas répété vous-même les refrains naïfs de leurs hymnes et été le soir témoin de leurs danses P N'avez-vous pas vu, à la fin de tons les travaux, le cultivateur, Joyeux et content, rassembler, autour de la cuve encore humide ou du laborieux pressoir qui n'a pas cessé de gt'mir, les cohortes actives et fidèles qui l'ont aidé à ravir aux montagnes leurs plus éclatantes dépouilles et à conquérir le prix consolateur (le ses soins? ■ (Boissy-d'Anglas, op. cil., p. 53.}
faisant retentir les campagnes de leurs chansons bruyantes, il nous conduit au chef-lieu de la commune où se sont déjà rendus les pères de famille entourés des moissonneurs et des vendangeurs. Ils apportent quelques dépouilles arrachées à la terre et tout ce qui doit servir à cette fête aimable et champêtre. Dans cette réunion dont Tabandon, l'égalité, la fraternité , la gaieté, font tout le charme, point de cérémonies, point d'apprêts. Ici, de rustiques pipeaux inviteront à la daase les jeunes gens des deux sexes; là, d'autres citoyens s'exerceront à la course et à la lutte. Les vieillards et les pères raconteront a leurs anciens exploits, les merveilles de la Révolution, les principaux traits de son histoire », ou s'entretiendront les uns les autres de leurs travaux de Tannée, de l'abondance de leurs moissons ou de l'éducation de leurs enfants. Ils se communiqueront leurs découvertes agricoles.
D'UN£ RÏLIGION CIVILE. 7»
leurs projets, leurs espérances, « ils seront heureux avant tout du bonheur d'être rassemblés ».
N'oubliqns pas que, ici encore, les organisateurs de ces fêtes de l'agriculture en attendaient les plus heureux résultats pour réducation morale du peuple. « C'est l'agriculture, dit Carnet, qui maintient la simplicité et la pureté des mœurs. » Tout peuple qui méprise l'agriculture est un peuple corrompu. C'est aux champs, où habitent « l'innocence et la bonne foi , filles de la nature », que Boissy-d'Anglas voulait réunir le peuple pour le bercer dans la vertu. « Le cœur, s'écriait-il, s'épure et s'améliore dans ces rassemblements fraternels » ; la joie, sans cesse renouvelée, de se trouver ensemble, d'épancher ses sentiments en commun, est une espèce de volupté qui rapproche les cœurs. Ainsi, il n'y aura plus bientôt dans la contrée qu'une seule et même famille; « ainsi le peuple français
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sera dirigé vers les plus heureuses vertus*. »
1 . Consulter encore sur ces fêtes de l'agriculture le Recueil de circulaires^ cite plus haut (t. I, p. ii ; t. II, p. lai et suiv., 376 et suiv.). « Le mouton^ disait François de Neufchâteau, dans une de ses circulaires (t. II, p. ia6),est, surtout pour la republique française, Tun des plus beaux présents de la nature. »