‹ À la recherche d'une religion civileChapitre 26 sur 75 · NATURE · texte numérisé non relu

NATURE

Dieu paraissait désormais assuré de son existence par un décret rendu en bonne forme , et les successeurs de Robespierre ne cherchèrent nullement à le déloger de la Constitution. Mais quel était ce Dieu? La loi du 7 mai 1794, énumërant les solennités qui devaient être célébrées tous les décadis, portait en tête la fête « à l'Être suprême et à la Nature » . La nature était donc associée à l'Etre suprême; voisinage compromettant, dangereux, qui mettait l'Être suprême en

péril d'être absorbé par la nature. Il n'avait été question jusqu'alors que de Dieu chez les philosophes, du bon Dieu chez le peuple ^; maintenant on ne nous parle que d'Être suprême et de nature. Le christianisme, détruit dans les croyances, aboli dans la législation , ne prêtait plus au Dieu personnel, distinct du monde, créateur et maître de toutes choses, le tout-puissant appui qu'il hii avait donné jusqu'alors. Dans

1. « Ce n'ëtait pas sans intention que Robespierre substituait à Dieu son Etre suprême. Le peuple ignorant connaît fort peu rÊtre suprême; mais il coBoait beaucoup le bon DieUj et ces deux titres ne sont pas poor lui la même chose. Aussi^ un sans-culotte disait-il à un de ses camarades qui parlait de Dieu : Tais-toî donc^ il n'y m plus de Dieu^ il n'y a plus qu'un Être suprême ; et il parlait de bonne foi. » Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire, par La Harpe^ p. 58. — Dans les premiers temps de la Révolution^ Dieu avait été assez populaire, et on entendait tel pubiiciste réprimander ceux qui voulaient « boucaner jusqu'au Père Éternel » . Dieu perdit sa popularité avec Louis XV L On parla alors du sans-culotte Jésus^ et on entendit Manuel dire chez Pétion : c Le moment est venu de déclouer Jésus-Christ ; si nous le laissons échapper^ ses clous se riveront pour longtemps encore. >

ce naufrage du catholicisme , les esprits dévoyés, incertains^ se laissaient entraîner presque à leur insu au culte de la nature.

La déification de la nature et de ses forces avait donné naissance à toutes les religions païennes. Lorsque la tradition du Dieu créateur se fut perdue parmi les peuples , le besoin de divin qui porte rhomme à trouver quelque part à qui rapporter la cause des phénomènes qui le frappent, la reconnaissance pour les bienfaits qu'il reçoit, les prières pour les bienfaits qu'il attend, les demandes de secours, de protection contre les dangers qu'il redoute, contre les terreurs qui l'envahissent, l'amenaient à se prosterner devant les forces mystérieuses qui attiraient son regard, frappaient son imagination et lui apparaissaient comme les dispensatrices du bien ou du mal. Selon que les contrées par lui habitées présentaient à ses yeux un ciel étincelant de tous les feux de l'Orient,

OU bien une mer azurée, un sol fertile, ne demandant qu'à être touché en quelque sorte pour que de ses mamelles fécondes jaillit Tabondance de tous les dons d'icibas, on vit l'homme porter ses hommages vers le soleil, les astres, la terre, la mer, érigeant ainsi, sous les mille formes diverses des divinités païennes, une apothéose à la nature. Il ne faut pas croire que cette tendance à déifier la nature soit particulière au paganisme. Pendant la Révolution, au moment où le christianisme aboli laisse dans l'âme une place inoccupée, nous assistons, sous prétexte de culte à rÊtre suprême, à une véritable résurrection de je ne sais quel naturalisme panthéistique.

On sait combien le XVI IP siècle abusa du mot nature. Rousseau, qui s'était donné

la mission d'arracher les hommes à la corruption de la vie sociale pour leff ramener à l'état de nature; après lui, Bernardin de Saint-Pierre, avaient surtout mis en vogue cette appellation que nous retrouvons sur les lèvres de tous les révolutionnaires. Non seulement les poètes, mais les orateurs, les conventionnels les plus farouches ne peuvent se défendre d'invocations, d'apostrophes, de tendres effusions à la nature. Saiton quelle était l'occupation de Danton dans sa prison à la veille de monter sur l'écha* faud; il oc parlait sans cesse des arbres, de la campagne , de la nature * . » Quel était le grand but poursuivi par la Révolution ?

C'était, d'après Boissy-d'Anglas, de « ramener l'homme à la pureté et à la simplicité de sa nature ». Quelle direction, quelle voie suivra la Révolution pour atteindre ce résultat ? David va nous l'apprendre : « La

i. Bûchez, t. XXXII, p. ai 3..

LA RELIGION CIYILE. 9

Révolution, dit-il, ne prend conseil que de la nature. » Quelle sera désormais la religion du peuplé français? Nous avons en-r tendu un conventionnel nous répondre que la Révolution ne reconnaît ce d'autres diexix que ceux de la raison et de là nature ».

Robespierre était encore plus affirmatif.

ce Toutes les sectes^ disait-il, doioent se confondre d'elles-mêmes devant la religion universelle de là nature... Le véritable prêtre de l'Être suprême, c'est la nature, son temple l'univers, son culte la vertu, ses fêtes la joie d'un grand peuple rassemblé ôous ^es yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle et pour lui présenter l'hommage des. cœurs sensibles et purs *. »

Les pouvoirs publics rendirent un véritable culte à la nature dans la fêté du 10 août 1793, en l'honneur de l'acceptation de

i. Discours du 7 mai 1794-

la constitution. Une statue de lâ Nature avait été élevée à cette occasion sur l'emplacement de la Bastille. « De ses mamelles qu'elle pressait de ses mains, dit le procès- verbal, s'épanchaient dans un vaste bassin deux sources d'une eau pure et abondante, image d'une inépuisable fécondité, ib Le président de la Convention, Hérault de Séchelles, parla en ces termes au nom de la France officielle :

a Souveraine des sauvages et des nations éclairées! ô Nature, ce peuple immense, assemblé aux premiers rayons du jour devant ton image, est digne de toi. Il est libre. C'^est dans ton sein, c'est dans tes sources sacrées qu'il a recouvré ses droits, qu'il s*est régénéré. Après avoir traversé tant de siècles d'erreurs et de servitudes, il fallait rentrer dans la simplicité de tes voies pour retrouver la liberté et l'égalité! Nature, reçois l'expression de l'attachement éternel des Français pour tes lois, et que ces

eaux fécondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette coupe de la fraternité et de Fégalité les serments que te fait la France en ce jour, le plus beau qu'ait éclairé le soleil depuis qu'il a été suspendu dans l'immensité de l'espace * . 3> Le procès-verbal ajoute : « A la suite de cette espèce d'hymne, seule prière, depuis les premiers siècles du genre humain, adressée à la nature par les représentants d'une nation et par ses législateurs, le président a rempli une coupe de forme antique de l'eau qui coulait du sein de la nature, il en a fait des libations autour de la statue ; il a bu dans la coupe et Ta présentée à ceux des envoyés du peuple français qui, par leur âge, avaient obtenu de porter la bannière sur laquelle était écrit le nom de leurs départements respectifs! »

i . Bûchez, XXVIII, 438.

C'était la divinisation de la nature. On sait que Chaumette entraîna la Convention à des enthousiasmes pour la nature plus compromettants encore. Lorsque le cortège de la déesse Raison se rendit du temple de Notre- Dame à l'Assemblée des représentants pour y recevoir leurs hommages, Chaumette s'écria en montrant la courtisane : <c Nous avons abandonné des idoles inanimées pour la Raisorij pour cette image animée, chefd'œuvre de la nature. » C'en était trop. La Convention eût la lâcheté de se transporter à Notre-Dame; mais cette façon de comprendre le culte de la nature ne fut pas du goût de Robespierre.

Ce que voulait le dictateur et, après lui, la plupart de ceux qui s'occupèrent de l'organisation des fêtes, c'est que les hommages de la nation fussent adressés à cet être coUec-

tif, indéterminé, à la fois actif et passif, vivant et inanimé, centre de toutes choses qu'ils appelaient nature. Dans ce mot ils comprenaient la terre qui nous porte, les forces qu'elle met en œuvre, les richesses qu'elle déploie, les fruits qu'elle fait jaillir dé ses entrailles fécondes, la succession des saisons, les mille phénomènes qui viennent frapper les yeux de l'humanité, enfin l'humanité elle-même * . Tout cela faisait partie intégrante de la nature. A cette époque, l'homme, détournant son regard du ciel d'où il a chassé le Dieu des chrétiens, se penche vers la terre, l'étreint dans ses bras, lui adresse ses adorations et ses hommages comme à Valma parens, à la mère nourricière. Il tressaille d'admiration à chaque manifestation de sa vie, de reconnaissance à chacun de ses bienfaits. L'organisation même du calendrier républicain,

1. a Le seul culte qui doit plaire au ciel est celui de rhumanitë. » Boissy-d'Anglas, Essai sur Us fêtes, p. 67.

fondé tout entier sur l'agriculture, était une cODsécration solennelle du culte de la nature. Nous ne pouvons aujourd'hui lire sans sourire cette ridicule nomenclature où les mots de navet, carotte, choux, rave, étaient substitués aux noms des saints; mais les promoteurs de la réforme étaient conséquents avec eux-mêmes. Voulant désormais déifier la nature, ils furent conduits à désigner les jours par une terminologie empruntée aux arbres, aux plantes, aux animaux, qui étaient comme autant de portions de la divinité. L'enthousiasme, l'espèce d'enivrement que nous avons coust taté dans les fêtes des moissons et des vendanges, tenaient au caractère de présent céleste que revêtaient ces dons de la nature plutôt qu'aux profits qui pouvaient en revenir à l'agriculteur.

Si l'on abandonne ce point de vue, il est impossible de rien comprendre aux solennités républicaines, en particulier à la fête

de l'Être suprême * . Quel rapport pouvait avoir avec la Divinité ce spectacle où tout le génie d'invention de David arrive à nous montrer une foule qui se précipite, une assemblée qui défile, des musiciens qui se font entendre? Robespierre a beau mettre le feu de sa main dictatoriale à la figure allégorique qui représente l'athéisme ; il a beau faire paraître au milieu de la fumée la statue de la sagesse et la faire saluer par des acclamations, il est difficile de trouver dans cette représentation puérile le caractère d'une solennité religieuse. C'est qu'en réalité il s'agissait beaucoup moins de fêter l'Être suprême que la nature. A peine l'aurore a-t-elle ouvert les portes de l'Orient,

1 David avait étë charge de tracer le programme (reproduit par le Moniteur du 7 juin 1794) de la fête de l'Être suprême qui fut cëiëbrëe le 8 juin 1794. ^Ue eut d'abord pour thëâtre le jardin des Tuileries^ d'où on se rendit au Champ de Mars. La loi du 7 mai 1 794 portait : c II sera cëlébrë le a prairial prochain une fête en Thonneur de l'Être suprême. »

que, à l'aspect de « Tastre bienfaisant qui vivifie et colore la nature , y> amis, frères, époux, enfants, vieillards, se sont embrassés. Aussitôt les portiques disparaissent sous des festons de verdure, oc La chaste épouse tresse de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie, tandis que Fenfaut à la mamelle presse le sein de sa mère. y> Le vieillard souriant de plaisir, les yeux mouillés de larmes, sent se ranimer son courage. Tous les groupes, parés des fleurs du printemps, sont un parterre animé dont les parfums embaument Tair. La foule s'ébranle. Regardez cette immense procession. D'un côté marchent les hommes tenant à la main une branche de chêne, de l'autre les femmes portant des bouquets de roses et des corbeilles remplies de fleurs. Au milieu s'avance la Convention dont chaque membre tient un bouquet de fleurs et de fruits des champs. Auprès de l'Assemblée quatre groupes : l'enfance ornée de vio-

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lettes, radolescence ornée de myrtes, la virilité ornée de feuilles de chêne, la vieillesse ornée de pampres et d'oliviers. Sur un char traîné par des taureaux ce brille un trophée composé des instruments des arts et métiers et des productions du territoire français jd . On arrive au Champ de Mars : alors les chants retentissent, oc Les mères pressent les enfants qu'elles allaitent. Saisissant les plus jeunes de leurs enfants mâles, elles les présentent en hommage à Tauteur de la nature. Les jeunes filles jettent vers le ciel les fleurs qu'elles ont apportées, seule propriété dans un âge aussi tendre. 9 On a élevé au Champ de Mars une « montagne immense d figurant Tautel de la patrie. Sur le sommet se dresse fièrement l'arbre de la liberté. Les représentants , les vieillards, les adolescents se rangent oc sous ces rameaux protecteurs » . Que signifie tout cet appareil ; pourquoi ces exhibitions ? Ces arbres, ces fruits, ces plantes, ces fleurs^

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ces violettes, ces myrtes, ces pampres, ces oliviers, ces chênes, cette montagne de verdure, ces taureaux, ces représentants, ces enfants, ces adolescents, ces hommes, ces femmes, tout cela, c^est la nature qui se montre, qui s'offre à la nature. Ecoutez les femmes chanter :

Entends les vierges et les mères, Auteur de la fécondité, Nos époux, nos enfants, nos frères Combattent pour la liberté.

C'est bien la nature, sous ses manifestations diverses, qu'on célèbre dans cette fête. C'est bien ainsi que le comprend Robespierre; son émotion déborde à la vue de ce spectacle, et de sa bouche de grand pontife tombe cette parole attendrie : « nature, que ta puissance est sublime et délicieuse *. »

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