Bûchez, t. XXXIII, p
La nature reçut réellement en ce jour les hommages destinés à l'Être suprême.
C'est elle qui fut la grande divinité de la Révolution. Robespierre avait prescrit dans sa loi du 7 mai 1794 de diviser les fêtes d'après les événements de la république, les vertus utiles à Thomme et les oc plus grands bienfaits de la nature )>. 11 fut obéi et le dieu- nature continua à recueillir tous les hommages. Les solennités révolutionnaires furent le plus souvent célébrées en présence delà nature, en plein air, en plein champ. L'autel préféré était l'autel de gazon ; les dons les plus agréables à la divinité étaient les fruits de la terre. Le temple de prédilection était le temple de la nature ayant le firmament pour dôme, le soleil pour flambeau, pour parure la verdure des
prairies. Dans l'hymne à l'Etre suprême, M.-J. Chénier chante :
Tes autels sont épars dans le sein des campagnes, Dans les riches cités, dans les antres déserts, Aux angles des vallons, au sommet des montagnes > Au haut du ciel, au fond des mers *.
Chaque phénomène de la nature, qu'il se manifeste dans la succession des ftges de la vie, des saisons de l'année ou même des heures du jour, remue le sentiment religieux. Dans les recueils chargés d'interpréter le culte nouveau, nous trouvons des élévations sur le printemps, l'été, l'automne et l'hiver, des cantiques du matin, des hymnes à l'aurore, des invocations au soleil ^. Partout, dans les livres comme dans
1. Vient ensuite une invocatioD au printemps trop réaliste pour être reproduite. Voy. Monit, du 7 juin 1794.
2. Voy, Année religieuse des Théophilanthropes, 1798, 4 vol. Dans une méditation religieuse qui a pour titre : Contemplation delà nature dans les premiers jours du prin* temps, un pieux fidèle s'ëcrie : c Cëlëbrons le père de la nature. Il est près de nous. Il est présent partout, dans le ciel, sur la terre et dans les mers. » Un autre amant, de
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les discours y dans les temples de la patrie comme à la tribune des assemblées, aux éécadis * de la Convention et du Direc-
4a nature qui s'est levé de bonne heure pour rendre ses devoirs à l'Être des êtres, fait entendre ce cantique du matin : « Que notre cœur se révetUe pour louer le père des êtres. L'aurore nous appelle. D^ le soleil s'avance et répand un éclat éblouissant sur les valWes. Une vapeur nébuleuse flotte autour des montagnes ; elle s'âève insensiblement et se transforme en des nuées argentées. A-moitié réveillée, la belle nature se dégage des brouillards légan et sourit à Taurore qui, revêtue des couleurs vermeilles de la rose^ descend sur les ailes des vents dans les campagnes stériles. Du sein des arbres touffus » part le chant des oiseaux. Quel spectacle! « Je te salue, astre du jour, image de la bonté du Créateur... Oui, c*est de toi que F Etemel^ comme de son trône visible, laisse échapper quelques-uns de ses rayons. Qu'il est à plaindre^ celui qui dédaigne les plaisirs innocents de la nature. % Il est devenu impossible d'ouvrir la bouche sans faire parler la nature. « Aimables enfants, s'écrie un grave personnage dans une distribution de prix, vous savez être heureux des plaisirs simples de la nature... Ah! c'est pour nous être éloignés de la nature que nous sommes punis. » Ihid, 1. 1, p. 44; 4^9 104 ; t. IV, p. 7.
i . Dans les Discours décadaires pour toutes les fêles de l'année, par le citoyen Poultier, député à la Convention^ o« lisait cette invocation à. la nature : c O nature, tu es la bienfaitrice des hommes et la compagne inséparable des félicités pures. Tu fais aimer l'ingénuité de l'enfance, tu
toire comme aux réunions des théophilanthropes, la nature faisait une terrible con* currence à l'Être suprême. C'est bien elle qui nous apparaît comme la divinité des temps nouveaux. Aussi ne sommes-nous point étonnés de voir M™* Roland, à la veille de monter sur l'échafaud, terminer ses mémoires par cette invocation : « Nature^ ouvre ton sein; Dieu juste, reçois-moi. »
On le voit, le Dieu de la Révolution n'était que la nature personnifiée. Est-ce à dire que Robespierre, que les organisateurs des fêtes religieuses aient posé en philosophes panthéistes : nullement. Leurs discours, leurs décrets n'eurent jamais une grande
développes les grâces fières de la jeunesse, tu remplis de force et d'activitë l'âge viril , tu imprimes une douce majesté aux cheveux blancs. Les mères te doivent leur fécondité. Tu donnes la pudeur aux jeunes filles, et aux hommes le sentiment irrésistible qui les entraîne vers la beauté modeste et sans artifice. Tu fais couler les larmes d'un père à la naissance de son fils, tu sèmes de consolations et de joies les douleurs de la maternité^ » etc., etc. Voy. Monii, du i6 octobre 1794*
précision de doctrine. Ils glissaient presque à leur insu sur la pente d^un naturalisme mal défini, cédant à une espèce d'impulsion irrésistible qui les portait à rendre leurs hommages au grand Tout, quoique maintenant ou croyant maintenir Texistence de Dieu, l'immortalité de l'âme et les devoirs qui sont la conséquence de ces deux vérités fondamentales.
1. Saint-Tust, Fragments (T institutions républicaines , ëdir. de i83i^ in-8o, pp. 66, 67. » L'âme immortelle de ceux qui sont morts pour la patrie, ajoutait Saint-Just, de ceux qui ont été bons citoyens^ est dans le sein de l'Éternel, s Ce sein de l'Étemel a un grand air de ressemblance avec le sein de la nature.