Circulaire citée
174 A LA RECHEHCHE
les Assemblées décadaires un spectacle digne de les intéresser. L'ambition d'Eschasseriaux était de donner à cette fête quelque chose de féerique. La réalité ne répondit pas à ces espérances. Nous avons fait connaître plus loin le plan modeste de Ghénier. Trois années plus tard, Pison du Galand, dans un projet présenté au conseil des Cinq-Cents ' sur la célébration du décadi, demande au« génie de combiner les éléments les plus pitres à animer » cette solennité. Des instructions faciles, « curieuses et périodiques, sur les principaux phénomènes des saisons et de la nature et les productions des arts » ; les découvertes nouvelles publiées par l'Institut national ; le récit des triomphes « de nos béros », des chants à leur louange ; des hymnes morales et religieuses rappelant l'Être suprême vengeur du crime et rémunérateur de la
i . Le i4 vendémiaire an VI, Moniteur du 17.
vertu; « le concours des voix, la course^ peut-être la lutte, rescrime, la fronde, l'arc, Tarquebuse, Ta dansa enfin qui rapproche les sexes », voilà, disait Pison ètt Galand, ce qui peut assurer le succès de nos réunions civiques.
Le lecteur voit dans ces paroles le plan complet des réjouissances décadaires organisées par la Révolution. En tête du programme, nous trouvons des lectures, des instructions morales. De bonne heure, les rapporteurs, les orateurs avaient fait appel sur ce point aux hommes de bonne volonté .
La loi du 7 mai 1794 appelait déjà « tous les citoyens dignes de servir la cause de rhumanité à l'honneur d'y concourir par des hymnes et des chants civiques ». Un décret, porté le quatrième jour des sansculotides an II, chargeait le comité d'éducation de rédiger, « chaque décade, un cahier d'instruction pour ranimer l'amour du travail, de la morale, et rappeler les grands
ne A LA RECHERCHE
événements de la Révolution ». Quelques mois plus tard, le 21 décembre 1794, Chénier demandait aux a gens de lettres 2>, aux artistes les plus distingués « par leurs talents et leur civisme, d'accélérer la composition d'un cours d'instruction morale et d'un recueil de chants patriotiques j>. Ces appels réitérés avaient été entendus, et déjà le Moniteur du 16 octobre 1794 pouvait analyser et citer avec éloges les Discours décadaires pour toutes les fêtes de Vannée^ par le citoyen Poultier, député à la Convention. Le Directoire suivit ici les traces de la Convention. Les deux Assemblées continuèrent à provoquer des livres, des recueils, pouvant servir aux solennités républicaines. Le conseil des Anciens invita le Directoire exécutif à faire publier un bulletin décadaire propre à inspirer « le civisme et la vertu i». La loi réservait aux administrations municipales l'honneur de ces lectures publiques. Elles pouvaient néan-
moins, d'après la circulaire de François de Neufchâteau, se faire remplacer dans ces fonctions par les instituteurs*. Ce sera aussi, ajoutait le ministre, une récompense flatteuse pour les jeunes gens « d'être admis à l'honneur de paraître dans la tribune décadaire pour y réciter en public des morceaux de morale, des maximes républicaines qu'ils auront appris par cœur.
D'un décadi à l'autre, tous les jeunes élèves se disputeront l'avantage de figurer ainsi sous les yeux du public et sous les yeux de leurs parents ». Après la lecture, venaient « les chants, les jeux conduits par des chorèges », les différents exercices qu'énumérait tout à l'heure Pison du Galand. La réunion se terminait par la célé-
I . Il ne faut poiot oublier le grand rdle moral que la Révolution voulait faire jouer à l'instituteur. « Les instituteurs, disait Lakanal dans son projet de loi du a6 juin 1793 {MoniL du 6 juillet), font, à des jours marques, pour tous les habitants, des lectures publiques sur des points de morale, d'ordre social, d'économie rurale, » etc.
f 78 A Là WêCBEêCBE
bration des mariages. Qaelqaes orateurs avaient éleré des objections contre cet usage. Decomberousse le défendit dans un rapport au conseil des Anciens : c Le décadi, s^écria-t-il, ne peut réellement exister que par des fêtes dont le mariage fera une des parties les plus intéressantes.
Sans cet appuis le décadi isolé n^opère plus son effet*. »
Voilà dans toutes ses parties Forganisation des fêtes décadaires. Les bonmies qui avaient concouru à cette fondation croyaient avoir travaillé à une grande œuvre. Les lois du 17 tbermidor, du 13 et 23 fructidor, disait le ministre Duval dans la circulaire déjà citée, « ont jeté les premiers fondements des institutions républicaines. C'est assez vous annoncer leur importance ».
François de Neufchâteau espérait que le décadi serait une source de régénération
i. Séance da conseil des Anciens^ i3 fractidor an VI.
morale pour la France entière. II nous montre les citoyens s'instruisant a de leurs devoirs y> dans ces réunions, ce la jeunesse sous les yeux des magistrats, premiers surveillants de son éducation, sous les yeux des vieillards vénérables », se formant par <îc de sages préceptes et l'exemple des vertus républicaines » .
Le lecteur sera peut-être tenté de sourire de tant d'enthousiasme. Il a vainement cherché dans l'exposé que nous venons de présenter cet appareil magique, cette féerie qu'Eschasseriaux voulait introduire dans la célébration du décadi. Sous prétexte d'enlever aux réunions tout caractère religieux, on ne leur a guère donné qu'un caractère municipal. II est bien à craindre que ces lectures morales, ces jeux, ces luttes, ces mariages civils ne parlent pas
poisson le vendredi; tout avait été mis en œuvre pour assurer la victoire du jeune décadi sur le vieux dimanche. Tout fut inutile.
Les organisateurs du décadi avaient compté spécialement sur la célébration des mariages et sur r assistance des instituteurs avec leurs élèves. Rien n'était plus facile, avec la loi du 13 fructidor an VI, que de pousser à ces réunions les enfants des écoles; mais on deviné Tennui, les bâillements de ces fidèles imberbes obligés d'entendre durant des heures entières la lecture des lois sur l'organisation judiciaire, sur la marine, les finances, l'administration municipale. Dans plusieurs provinces, on faisait réciter aux élèves ce qu'ils avaient appris dans le cours de la décade sur la Constitution et les lois. On leur faisait lire oc quelques passages des livres républicains ». Les vieillards décidaient lequel avait remporté le prix, et Iç
182 A LA R£CH£HCUE
plus avancé en âge mettait un bout de ruban tricolore à la boutonnière du vainqueur, qui devait le porter durant toute la décade.
Il est douteux que le jeune décoré préférât ce ruban tricolore à la croix que lui donnait autrefois son vieil instituteur, le catéchisme républicain au catéchisme de l'Eglise, l'évangile de la Constitution à l'évangile de Jésus-Christ * .
Les nouveaux mariés obligés de venir faire bénir leur union par le pontife décadaire ne paraissaient guère plus enthousiastes. La loi du 13 fructidor an VI portait que les mariages ne pourraient être célébrés que le décadi et dans les chefs-lieux de canton. On ne manqua pas de faire ob-
1. On faisait quelquefois dans ces réunions balbutier des impiétés à de pauvres enfants de 8 à lo ans. A Paris, le la frimaire an IV, un enfant vint annoncer au nom de son école qu'on y avait aboli toute idée de culte : « Au lieu d'aller à la messe, disait-il, nous irons apprendre le maniement des armes; nous ne connaîtrons d'autres confessionnaux que les guérites des corps de garde, » etc. Grégoire^ Histoire des sectes religieuses^ X,l^^, ai i.
server que l'Eglise catholique permettait autrefois de contracter en tout lieu et en tout temps, à l'exception du carême; que désormais il n'y avait plus à choisir que sur trente-six jours, et encore fallait-il se rendre au chef-lieu de canton, quelle que fût la distance et la difficulté des communications*? D'autres désagréments attendaient les époux dans le temple décadaire. Depuis que la république avait laissé tomber en désuétude la fête de la pudeur établie par Robespierre, les fidèles du décadi et le président lui-môme se permettaient plus d'une plaisanterie à l'égard des conjoints. Dans cette cérémonie, dit Grégoire, ce la pudeur humiliée et flétrie était forcée de venir en-
1 . A ceux qui avaient signale ces inconvénients^ Moreau de l'Yonne fit dans la séance du 1 1 fructidor an VI une réponse triomphante : « On ne doit pas craindre^ dit-il, que l'intempérie des saisons et la difficulté des routes deviennent des obstacles aux mariages. Ces accidents n^ont pas arrêté nos armées, lorsqu'elles couraient à la victoire^ arrêteront-elles des époux qui volent au-devant du plaisir. » Débats et décnts, fructidor an YI, p. aao.
tendre les propos lubriques de quelques spectateurs déhontés ». Le désordre alla si loin, que La Revellière-Lepeaux crut luimême devoir pousser un cri d'alarme. De tels faits n'étaient guère de nature à recommander une institution dont on voulait faire le fondement de la morale républicaine.
Enfin le vide de ces fêtes achève de les déconsidérer. Nous parlions tout à l'heure de l'ennui qu'y éprouvaient les enfants, celui des parents n'était pas moindre.
Après avoir entendu quelques lectures civiques, jeté un coup d'œil distrait sur la pancarte où étaient écrits les Droits de l'homme, salué en passant les bustes de Brutus, de Rousseau et de Marat qui décoraient Tenceinte, il ne leur restait plus qu'à se divertir avec les danses et les jeux conduits par les ce chorèges ». Avec la meilleure volonté du monde ils n'y réussissaient pas toujours. Il est un âge où l'on ne
goûte plus les délices du gymnase, et les gambades qui pouvaient divertir les moutards conduits par le maître d'école réjouis* saient moins les hommes à cheveux gris.
La danse elle-même n'avait pas le don de les transporter*. Il était permis, même sous le Directoire, de n'avoir pas le cœur à danser tous les dix jours. Au ridicule qui accueillait ces fêtes venait se joindre l'irritation des habitants des campagnes attachés, pour la plupart, au culte de leurs pères. On les tracassait, on les vexait de toutes manières ; on les troublait dans leurs habitudes, dans la vente de leurs denrées, dans leurs façons de supputer les jours et les mois, dans toutes leurs convictions religieuses. On voulait les obliger, ainsi que leurs prêtres, à transporter leurs solenni-
1. L'auteur d'un aperçu philosophique sur la célébration des décadis (p. 8)» Rameau, demande « qu^après une danse générale, l'assemblée se sépare^ emportant, de toutes parts dans ses foyers, la joie, le calme et la conscience du bonheur ».
186 A LA RËCU£RCU£ DXNE REUGION CIVILE.
tés aux décadis; enfin on leur volait leurs temples et souvent, le dimanche quand ils venaient à la messe, ils trouvaient les décadistes installés dans leur église, en train de vaquer à leurs cérémonies civiques. Tant de causes diverses devaient frapper ici de stérilité tous les efforts de la Révolution, malgré des essais sans cesse renouvelés et une persévérance qui ne se démentit pas durant près de dix ans.