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LES SAINTS DE LA RELIGION NOUVELLE

On voulait que le nouveau culte, qui avait ses dogmes, ses prêtres, ses fêtes, ses réunions décadaires, eût aussi ses saints comme

l'Eglise catholique. Nous avons vu ailleurs comment Sylvain Maréchal avait, dès 1788, remplacé les saints du christianisme dans son Almanach des honnêtes gens. Faisant un nouveau pas en avant, mettant des plantes et des animaux là où Sylvain Maréchal avait placé des noms d'homme, la Convention consacra le calendrier de Fabre d'Eglantine qui, aux objets de l'ancien culte, op-

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posait les objets de la culture. Ce fut le signal d'une révolution dans les appellations. Les vrais républicains se hâtèrent de répudier les noms qu'ils avaient reçus sous Je règne de la tyrannie. Le baptême civique effaça la tache du baptême religieux. On vit ceux qui avaient le malheur de s'appeler roy, monarque y château, etc., de porter tel autre nom à consonance réactionnaire, prendre celui de patriote, liberté, égalité, chaumière, dix-août. Les prunes de lu Reine Claude eurent pour patronne la c«toyenne Claude. La bière de mars devint la bière de germinal. On obligea le mécanicien Janvier et le médecin Avril à s'appeler, l'un nivôse, et l'autre germinal. Toute désignation portant le nom d'un saint ou d^une sainte fut condamné à l'amputation obligatoire. On parla de la rue Jacques, du faubourg Martin. On alla se promener â Ouen, à Denis, à Cloud. On put lire dans la cour du musée des arts, au bas de la statue de

saint Vincent de Paul : Vincent de Paul, philosophe français du XVIP siècle. Les pétitions envoyées par les administrations et les sociétés populaires ne signalaient pas moins de neuf mille noms de saints et de trois mille noms féodaux à remplacer * .

Dans cette table rase du passé, l'antiquité païenne fut largement mise à contribution pour fournir aux désignations nouvelles.

On entendit parler à' Anacharsis Clootz, à^ Aristide Couthon, d^Anaœagoras Chaumette, de Grâce h us Babœuf ^. La coquet-

4. Voy, Grégoire, Histoire des sectes religieuses^ t. I^ chap. vu. Grëgoire y raconte l'anecdote d'un voyageur allemand qui donne ordre à son cocher de le conduire rue Saint-Denys, « Il n'y a plus de saints, — En ce cas, conduis-moi rue Denys. — Il n'y a plus de De, — Conduismoi donc à la rue Nys, » M. Aulard, p. i8o, cite plusieurs baptêmes civiques. On chantait à chaque baptême d'enfant mâle : Tremblez, tyrans, et vous perfides,

2. La Bruyère avait signale au XVII* siècle une tendance chez les grands à prendre des noms païens : « C'est dëjà trop, disait-il^ d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu. Quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques^ comme le marchand ou le laboureur! » Que « la multitude s'approprie les douze apôtres, leurs

terie s'en mêla, et on vit de respectables matrones, nées presque avec le siècle, s'appeler Aurore, Eglé, Flore, Hébé, Euphrosine> Arthémise. Le calendrier républicain fut aussi mis à contribution. Dans cette fièvre de rebcqptisation, on rencontra les citoyens Carotte, Rave, Betterave, Oxygène, Taupe, Dindon \ etc. Comme on ne poudisciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons) ; qu'elle voie avec plaisir revenir ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fôte. Pour nous autres gninds, ayons recours aux noms profanes ; faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César ou de Pompée^ c'étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce, citait une illustre Romaine; sous ceux de Renaud^ deRoger^ d'Olivier et de Tancrède, c'étaient des paladins, et le roman n'a pas de héros plus merveilleux; sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux même de Phébuset de Diane; et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter, Mercure, Vénus ou Adonis? » Voy. Caractères ^ ch. IX : Des Grands,

1. Cette manie fut spirituellement raillée dans une pièce jouée plus tard :

Jugez de ma surprise extrême Lorsque, cherchant saint Nicodème, Qu'on m'avait donné pour patron, Je trouve que je suis... dindon!

vait pas transporter toute Tantiquité en pleins temps modernes, les auteurs se mirent en quête de patrons dans toutes les parties du monde. Sylvain Maréchal transforma son Almanach des honnêtes gens en Aimanach des républicains. Il daigne y faire une place à Moïse y parce que « ce grand homme possédait à fond la théorie des insurrections », et à Jésus-Christ, parce que « ce juif fut condamné au gibet par les aristocrates et les calotins, pour avoir tenté une sainte insurrection parmi les sans-culottes de Jérusalem ». D'autres auteurs, comme Rousseau-Jaquin, Etienne Dupin, H. Blanc, Xavier Bouchard, publièrent à leur tour des almanachs républicains, où les noms de Zaleucus, Biton, Aristide, Régulus, Gutenberg , Copernic , Franklin , Lucrèce , Fabius, Coligny, etc., jetés pêle-mêle, étaient destinés à remplacer les anciens noms de vierges, de confesseurs et de martyrs. « Dénichons les saints, disaient-ils, c'est

le meilleur moyen de dénicher les prêtres. »

On répétait dans une Hymne aux grands hommes :

Des vieux saints nous ne voulons plus ; Ces saints ne valent pas les nôtres ; Marat, Peletier et Brutus, Voilà nos vrais Apôtres; Ce sont ceux de la Liberté, Aux rois ils ont voué leur haine, C'est pour eux qu'on a décrété La décade républicaine.

Convenez-en, mes bons amis; Rousseau vaut mieux que saint Pierre.

On nous vantait fort saint Denis ; Que devient-il près de Voltaire?

Amis, ne croyons plus aux saints Dont on nous citait la légende ; Près de nos deux républicains, Ils ne sont que de contrebande.

On voit que, dans ce bouleversement des appellations anciennes, les saints de la Révolution furent adoptés avec enthousiasme.

D'UNE RfiUGION CIVILE. 193

Nommons ici Le Pelletier et surtout Marat, dont le corps fut transporté au Panthéon après le 9 thermidor. La pompe funèbre qui suivit sa mort fut une véritable apothéose. Au milieu des acclamations de la foule et de la fumée de Tencens, on entendit un orateur s'écrier en parodiant l'ancien culte : oc cor Jesu, cor Maraty sacré cœur de Jésus, sacré cœur de Miarat. » Ce triomphe eut son contre-coup en province. Dans un village de Normandie, le buste de Marat qui était porté à l'église fut déposé sur un reposoir élevé en son honneur. Les assistants pleuraient et se frappaient la poitrine en s'écriant : « Mon Dieu, Marat, tu es mort pour nous * . » Comment s'étonner devant un pareil enthousiasme que les républicaines baptisassent du nom de Marat les citoyens qu'elles mettaient au monde. Dans le Gers, un citoyen en conférant le baptême civique à un

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