‹ À la recherche d'une religion civileChapitre 45 sur 75 · Saint-Just, Fragments^ p. 3o · texte numérisé non relu

Saint-Just, Fragments^ p. 3o

avait brûlé à la fête de l'Être suprême a le monstre désolant de Tathéisme soutenu par Tambîtion, Tégoïsme, la discorde et la fausse simplicité ». Nous l'avons entendu s'écrier que « le principe fondamental du gouvernement démocratique et populaire, c'est-àdire le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir, c^est la vertu; » que dès lors « la première règle de conduite politique » , c'est de porter tous ses efforts « au développement de la vertu ». Tant qu'on était en révolution, Robespierre ajoutait la terreur à la vertu comme « ressort de gouvernement »; du reste, la terreur, n'étant que la justice prompte, sévère et inflexible, peut être considérée comme « une émanation de la vertu * » . On était si affamé de vertus, que la section des Arcis proposa à la Convention, le 14 brumaire an II, d'appliquer aux places et

i. Rapport du 5 février 1794.

aux rues les noms de la plupart d'entre elles. Le citoyen Desforges, dans son Décadaire républicain ou calendrier des ver^ tus, accolait à chaque jour le nom d'une vertu qu'il ne manquait pas d'accompagner d'un commentaire.

Comment faire fleurir ces vertus dont il fallait absolument peupler la terre ? Saint- Just, s'inspirant du vieux culte, avait eu la pensée de condamner au maigre perpétuel ceux qui n'avaient pas seize ans révolus, et, après cet âge, de défendre la viande le troisième, le sixième et le neuvième jour de chaque décade * ; mais il ne tarda pas à mettre en avant un moyen

f . « Nul ne mangera de chair le troisième^ le sixième, le neuvième jour des décades. Les enfants ne mangeront point de chair avant seize ans accomplis. » Fragments , p. 71.

plus expéditif, c'était d'établir par décret la pratique de la vertu. Dans son projet, le peuple créait six millions de magistrats chargés de donner l'exemple de toutes les vertus. Il n'hésitait pas au besoin à faire appel à la crainte. « Le citoyen, disait-il, n'a d'abord de rapport qu'avec sa conscience et la morale; s'il les oublie, il a rapport avec la loi ; s'il manque à la loi, il n'est plus citoyen : là commence son rapport avec le pouvoir. » C'est ce que Saint- Just appelait gouverner une nation dans le plus haut degré d'énergie * . Nous avons vu plus haut l'influence que Rabaut-Saint- Etienne, que Saint-Just, que la commune de Paris voulaient donner aux vieillards sur la morale publique.

A côté de ces terribles moralistes qui imposaient les vertus par décret, par censure, et au besoin par la terreur, d'autres

i. Saint-Just^ Fragments, p. 4^, 4^, 74, 78.

conventionnels essayaient d'y convertir la nation par persuasion et par la force de l'exemple. Empruntant un des moyens d'action de l'ancien culte, ils chargèrent le comité d'instruction publique de « recueillir les traits de vertu éclatante qui ont signalé la Révolution ». Dans la séance du 20 septembre 1793, Grégoire vint faire à l'Assemblée un rapport sur ce grave sujet. Il signala les différents avantages de ce projet, d'abord celui d'offrir des matériaux à l'histoire d'un peuple qui n'avait eu jusqu'alors qu'à raconter « les crimes de ses rois », au point que si pendant la Révolution certains faits ont affligé « les âmes honnêtes », il fallait s'en prendre à un ancien gouvernement « sans morale », et à la dépravation d'une cour qui a érigeait des trophées scandaleux sur les débris des mœurs ». « Semons ta vertu, disait Grégoire, et nous recueillerons la vertu . » Fournissons « des modèles à nos contem-

poraîns ». Gardons-nous surtout d'aller chercher tous nos exemples dans l'antiquité. La Révolution n'a-t-elle pas produit des actions dignes d'être célébrées. Est-ce que le canonnier mourant qui sortit de son lit pour charger son canon, est-ce que ce grenadier qui, ayant reçu une balle dans la poitrine, la tira avec son couteau et la renvoya à l'ennemi, est-ce que ce colonel de hussards qui, ayant la cuisse traversée, aima mieux souffrir que de voir a les mains impures d'un émigré bander ses plaies », ne peuvent pas rivaliser avec les anciens héros ? Faisons donc des « recueils périodiques des actions de vertu civique et guerrière qui ne cessent d'illustrer la révolution française. La république a déclaré dans sa constitution qu'elle honore la loyauté, le courage, la vieillesse, la piété filiale, le malheur, la fidélité à la patrie * . » Elle

i . Moniteur du 39 septembre 1 793.

veut avoir et elle aura ses saints. Sur la proposition du comité d'instruction publique, la Convention décréta, en effet, qu'on recueillerait « les traits de vertu. Ce recueil, sous le titre d'actions vertueuses des citoyens français, sera le premier livre élémentaire à mettre sous les yeux des enfants de la patrie' ». Léonard Bourdon, plus tard Thibaudeau, furent chargés de ce soin. En même temps, tous les fabricateurs d'évangiles, d'alphabets républicains, se mirent à travailler dans ce but. Rouy l'aîné, dans son Catéchisme historique et révolutionnaire, racontait les actions éclatantes ou héroïques qui avaient signalé les armées et les luttes de la Révolution. Pour indiquer la pensée du livre, on voyait sur te frontispice un sans-culotte forçant à grands coups de sabre un prêtre et un noble à passer sous le niveau égalitaire. Il

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