CHAPITRE VI
LES THEOPHILANTHROPES.
Dans cet exposé des efforts faits par la Révolution pour donner une sorte de religion naturelle comme appui à la morale, la tentative des théophilanthropes mérite de nous arrêter. Il est difficile de prononcer
ce nom sans réveiller à l'esprit le souvenir d'une secte ridicule, et cependant, en lisant attentivement leurs livres, en examinant de près leurs pratiques, il est facile de se convaincre que leur rôle ne fut pas plus étrange que celui de Robespierre, de François de Neufchâteau et des autres organi-
sateurs des fêtes républicaines. Les théophilanthropes se défendaient de vouloir fonder ce une religion nouvelle, un culte nouveau j>. Ils ne reconnaissaient d'autres dogmes que l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Ils voulaient dans le culte une « touchante simplicité! )» Pas de pompes destinées à frapper les yeux de la multitude ; pas de peintures, sculptures ou gravures ; pas de personnages appelés à parader dans le temple, <c parce que les hommes les plus vertueux ont leurs faiblesses, et que l'image d'aucun mortel n'est digne d'être placée dans le temple de la Divinité 2). Point de ministres, mais seulement « des lecteurs, des orateurs ». Le temple le plus digne de la Divinité est celui de l'univers; mais comme certaines âmes ont besoin d'édifices matériels pour mieux « entendre les leçons de la sagesse », ils choisissaient, soit le sanctuaire de la famille où le père était le vrai prêtre désigné par la
nature, soit un local décent qui recevait pour tout ornement ce quelques inscriptions morales, une tribune pour les lectures et les discours », enfin un autel sur lequel les fidèles pouvaient déposer « quelques fleurs et quelques fruits», en signe de reconnaissance pour les « bienfaits du Créateur* ».
Jusqu'ici, l'appareil de ces cérémonies ne nous présente rien que nous n'ayons rencontré dans les fêtes que nous avons eu occasion de décrire ; nous n'y trouvons pas même l'encens que Canton, Robespierre , Saint- Just voulaient offrir à l'Être suprême. Ce qui fait l'originalité du culte des théophilanthropes, c'est que pour faire oublier à la nation le christianisme, ils voulaient opposer les pratiques d'une religion purement naturelle ou civile aux pratiques de la religion surnaturelle. Ils étaient con-
i « Voy. Manuel des théophilanthropes y par Chemin-Dupontës^ an V-1797.
vaincus que la morale républicaine ne réussirait jamais à s'implanter dans les générations nouvelles tant que, à l'exemple de l'ancienne église, on ne suivrait pas l'homme dans les différentes circonstances de sa vie. N'était-ce pas répondre aux désirs exprimés si souvent par les organisateurs des fêtes républicaines ? Que de fois n'avonsnous pas entendu les orateurs, comme Rabaut-Saint- Etienne, Ghanal, montrer le prêtre s'emparant de l'enfant dès le berceau et jetant dans son âme naïve des impressions profondes, que plus tard tous les efforts de la philosophie avaient tant de peine à effacer. Pourquoi ne pas imiter ces exemples? Pourquoi, disait La Révellière- Lepeaux, se contenter d'enregistrer l'enfant à sa naissance ce comme un ballot à la douane » ; pourquoi a-t-on supprimé l'ancien usage du parrain et de la marraine * ?