RETOUR AU CHRISTIANISME
Le concordat, en rappelant officiellement en France la religion catholique, mit fin aux conceptions, aux expériences grotesques que nous avons vues se dérouler dans ces pages. Le discours prononcé par Portails dans cette circonstance, lui fournit Toccasion de réunir dans une forte synthèse les raisons qui établissent Timportance de la religion pour fonder la morale et surtout la morale d'un peuple. S'inspirant de Rivarol, de Necker et de ses propres méditations ^
LA HKLIGION CIVILE. 18
il fit entendre, dans son Discours sur V organisation des cultes ', un langage qui était celui de la raison, de la politique et de la foi. « L'utilité ou la nécessité de la religion, s'écria-t-il, dérive de la nécessité d'avoir une morale. L'idée d'un Dieu législateur n'est-elle pas aussi essentielle au monde intelligent que l'est au monde physique celle d'un Dieu créateur... L'athée peut-il prêcher la règle des mœurs en desséchant par ses désolantes opinions la source de toute moralité? » Les hommes , ajoutait Portalis, ne suivent pas uniquement leur raison. Si les gouvernements ont cru devoir établir des magistrats, des récompenses et des peines, ce comment la religion, qui fait de si grandes promesses et de si grandes menaces, )> ne seraitelle pas utile à la société, ce Les lois ne règlent que certaines actions, la religion
1. Discours sur V organisation des vulleSy lu devant le Corps législatif, séance du iS germinal an X, 5 avril i8oi.
les embrasse toutes ; les lois n'arrêtent que le bras, la religion règle le cœur; les lois ne sont relatives qu'au citoyen, la religion s'empare de l'homme. » Portalis, reprenant avec une force nouvelle des considérations que nous avons déjà vues se produire dans le cours de ce récit, montre que la religion seule est capable de fonder les mœurs d'un peuple. La morale, dit-il, demeurerait reléguée dans la haute région des sciences, si les institutions religieuses ne l'en faisaient pas descendre pour la rendre sensible à la multitude. La force d'une loi vient moins de ce qu'elle démontre que de ce qu'elle prescrit. La foule est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve. « Conséquemment, une morale religieuse qui se résout en commandements formels a nécessairement une force qu'aucune morale purement philosophique ne saurait avoir. »
La religion donne aux maximes et aux
vertus les plus nécessaires « uii caractère d'énergie, de fixité et de certitude qu'elles ne pourraient tenir de la science des hommes. » En liant la morale à ce des rites, des cérémonies, des pratiques », elle fait preuve d'une connaissance profonde de la nature humaine; car n'allons pas croire, dit Portails, que Ton puisse conduire les hommes « avec des abstractions et des maximes froidement calculées ».
La morale n'est pas une science spéculative ; elle ne consiste pas uniquement dans l'art de bien penser, mais dans celui de bien faire. « Dans l'ordre moral, la vertu ne peut être assurée que par l'usage et la sainteté de certaines pratiques qui préviennent la négligence et l'oubli... Il faut une discipline pour la conduite, comme un ordre pour les idées. Nier l'utilité des rites et des pratiques religieuses en matière de morale, ce serait nier l'empire des notions sensibles sur des êtres qui ne sont
pas de purs esprits. » De là la nécessité d'appeler la religion au secours de la morale. « La morale sans préceptes positifs laisserait la raison sans règle; la morale sans dogmes religieux ne serait qu'une justice sans tribunaux. »
En face de cette puissance, de cette efficacité merveilleuse de la morale religieuse, Portalis place la morale de l'incrédule.
« Le scepticisme de l'athée, s'écrie-t-il, isole les hommes autant que la religion les unit; il ne les rend pas tolérants, mais frondeurs ; il dénoue tous les fils qui nous attachent les uns aux autres ; il se sépare de tout ce qui le gêne et il méprise ce que les autres croient ; il dessèche la sensibilité, il étouffe tous les mouvements spontanés de la nature ; il fortifie l'amourpropre et le fait dégénérer en un sombre égoïsme ; il substitue des doutes à des vérités; il arme les passions, et est impuissant contre les erreurs ; il n'établit aucun
système, il laisse à chacun le droit d'en faire ; il inspire des prétentions sans donner des lumières; il mène par la licence des opinions à celle des vices; il flétrit le cœur; il brise tous les liens; il dissout la société. » C'est un acte d'accusation. Au parti opposé au rétablissement de la religion, aux survivants de Voltaire et de Diderot, Portalis rappelle qu'il y a en France une population immense, a plus susceptible d'impressions que de principes et qui, sans les secours et sans le frein de la religion, ne connaîtrait que le malheur et le crime... Le scepticisme outré, l'esprit d'irréligion, transformé en système politique, est plus près de la barbarie qu'on ne pense. x> Les habitants de nos campagnes n'offriraient plus que des hordes sauvages, si, vivant isolés sur la surface du territoire, la religion, en les appelant fréquemment dans les temples, ne leur fournissait de fréquentes occasions de se rap-
procher, de se connaître, d'échanger leurs pensées et leurs sentiments.
Le point de vue particulier de l'instruction publique fournit à Portalis un nouvel argument. On sent, dit-il, le besoin de répandre l'instruction et l'on, ne protégerait pas» les institutions religieuses qui sont a comme les canaux par lesquels les idées d'ordre, de devoir, d'humanité, de justice coulent dans toutes les classes de citoyens ! La science ne sera jamais que le partage d'un petit nombre, mais avec la. religion on peut être instruit sans être savant. C'est elle qui enseigne, qui révèle toutes les vérités utiles à des hommes qui n'ont ni le temps ni les moyens d'en faire la pénible recherche. Qui voudrait donc tarir la source de cet enseignement sacré qui sème partout les bonnes maximes, qui les rend présentes à chaque individu, qui les perpétue en les liant à des établissements permanents et durables, et qui leur communique ce carac-
tère d'autorité et de popularité sans lequel elles seraient étrangères au peuple, c'est-àdire à presque tous les hommes ? » Portalis, pour achever de démontrer la nécessité de ces institutions religieuses qui donnent « un ressort prodigieux à Tàme, » qui font intervenir la conscience dans toutes les affaires de la vie, qui transforment en croyances publiques les vérités qui seraient restées enfermées dans des systèmes spéculatifs, invoque et fait siens les témoignages des conseils généraux, que nous avons reproduits ailleurs, sur la décadence, la ruine intellectuelle et morale des établissements d'instruction d'où la Révolution avait écarté la religion * .
1 . c II esl temps que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, sans morale et sans religion. Les professeurs ont enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudemment qu^il ne fallait jamais parler de religion dans les écoles. L'instruction est nulle depuis dix ans; il faut prendre la religion pour base de l'éducation. Les enfants sont livrés à Toisivetë la
D'CTVE REUGiO.N aVIUL iSt
Il faudrait tout citer dans ce discours où la vigueur de la pensée et de Te^ression s^allîe toujours à la pénétration du moraliste et à la clainroyance de Thomme d'Etat. Pas un argument, pas une objection présentés par J.-B. Say ou les autres défenseurs de la morale révolutionnaire « qui soient laissés sans réponse. Que de mots profonds \
plus dangereuse^ au vagabondage le plus alannant, ll« sont sans idée de la dÎTinité, sans notion da juste et de l'injuste. De là des mœurs fiux>uches et barbares; de là un peuple férooe. Si l'on compare ce qu^est l'instruction avec ce qu'elle devrait être, on ne peut s'empêcber de gëmir sur le sort qui menace les générations présentes et futures. > Portails, après avoir cité ces paroles toutes prises des vœux des conseik généraux, ajoute : < Ainsi toute la France appelle la religion au secours de la morale et de la société. »
1. Les « dogmes, dit Portalis, ne remplacent pas la raison^ ik ne font qu^oocuper la place que la raison laisse vide et que Timagination remplirait incontestablement plus mal. — Il n'y a que la religion qui comble Tespace immense qui existe entre Dieu et les bommea. — De tout ce qui existe parmi les bommes, il n'y a rien qui embrasse plus rbomme tout entier que la religion. — Otei la religion à la masse des bommes, par quoi la remplacereivous? Si l'on n'est pas préoccupé du bien, on le sera du mal : Fesprit et le cœur ne peuvent demeurer vides. —
que de pensées heureusement exprimées!
Comme la religion était noblement vengée !
Pendant que Portalis démontrait ainsi la nécessité de la morale religieuse avec une raison si ferme et une logique si pénétrante, un écrivain qui parut réunir en lui Buffon, Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre, venait achever, compléter auprès de l'opinion la victoire déjà assurée dans les lois; nous voulons parler de Chateaubriand et du Génie du Christianisme.
Pour bien comprendre la portée de ce livre, il faut se rappeler qu'il a été composé à la fin du XVIIP siècle. A une génération qui avait applaudi aux sarcasmes de Voltaire jetant à pleines mains le ridicule sur la religion, il fallait montrer, selon
Nous avons compromis la liberté en ayant Tair de séparer la France catholique de la France libre. >
Texpression même de Chateaubriand, que cette religion « n'est ni barbare, ni ridicule, ni ennemie des arts et du génie ».
Et ce n'était pas une démonstration sans portée que de rendre, en quelque sorte, au vieux culte sa réputation et son honneur ; car de la beauté à la vérité de la religion il n'y a qu'un pas, si Platon a eu raison de dire que le beau est la splendeur du vrai. Aux yeux d'un peuple qui venait d'assister à la tentative d'une révolution poursuivant en vain, pendant dix ans, après avoir aboli le christianisme, l'organisation d'institutions capables de servir d'appui à la morale, il fallait faire apparaître les croyances de ses pères et montrer à côté de tant d'essais ridicules ou stériles, les splendeurs renaissantes, l'éternelle jeunesse de ce culte qui pendant des siècles avait enivré la nation de la pompe de ses fêtes. Quel contraste entre les contrefaçons misérables, les froids
pastiches d'un déisme rêvant des cérémonies religieuses sans religion, et les institutions du catholicisme où la foi anime les cœurs et sait trouver dans des solennités grandioses une expression digne d'elle. Cette génération, lasse de discussions, d'abstractions, de raisonnements, d'analyse, le chantre du christianisme vient la bercer dans des flots de poésie.
Multipliant les couleurs dans la description du culte avec la prodigalité d'un pinceau inépuisable, demandant à l'histoire, à la philosophie, à l'éloquence, aux arts, à toutes les beautés de la création, à toutes les harmonies de la nature des témoignages en faveur de la religion, ouvrant à une littérature fatiguée, épuisée par la stérile imitation des classiques, les routes nouvelles où va s'élancer le génie du siècle naissant. Chateaubriand, comme on l'a dit, vient de dresser la croix sur toutes les avenues de l'intelligence humaine. Pre-
nant alors l'offensive contre les philosophes du XVIIP siècle, contre les acteurs de la Révolution qui, ayant sans cesse a les mots de morale et d'humanité dans la bouche », ont été incapables de consoler rhumanité et de fonder la morale, il les montre s'agitant dans le vide, opposant en vain le « culte décimal » au dimanche, compromettant ce la dignité du mariage », donnant enfin au monde le spectacle d'une impuissance morale qui lui permet d'apprécier en ces termes dix années de stériles efforts : « Dans le culte des athées, les douleurs humaines font fumer l'encens, le mort est le sacrificateur, l'autel un cercueil et le néant la divinité. » La France, nous l'avons vu, était préparée à entendre ce langage. Les âmes désenchantées, ébranlées par tant de sçcousses, s'étaient prises à regarder le ciel. « On avait alors, a écrit Chateaubriand lui-même, un besoin de foi, une avidité de consolations reli-
gieuses qui venait de la privation môme de ces consolations depuis de longues années. Que de force surnaturelle à demander après tant d'adversités subies! combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu'elles avaient perdus ! combien de cœurs brisés, combien d'âmes devenues solitaires, appelaient une main divine pour les guérir! On se précipitait dans la maison de Dieu comme on entre dans la maison du médecin le jour d'une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient à l'autel, de même que les naufragés s'attachent au rocher sur lequel ils cherchent leur salut *. » On reconnaît dans ces paroles le génie de l'écrivain qui, ramené au christianisme par le ce cœur » , venait de rendre au christianisme l'imagination et le cœur de la
1. Voy. Œuvres de Chateaubriand, ëdit. Garoier, t. U, p. i, 2, 128, 133, 138, 703.
nation, consommant ainsi la révolution que nous avons vue se produire dans les idées. La France, qui par les votes de ses représentants avait paru répudier son antique religion, revenaîk au culte de ses pères, dégoûtée des invocations étranges par lesquelles la Révolution avait essayé de la remplacer.