CHAPITRE VII
LE CULT£ EXTÉRIEUR bu À Du
T1 y a quelques années, dans une excursion que je fis à Jéricho, non loin de J érusalem,nous étions, mes compagnons et moi, à nous reposer dans un caravansérail, espèce d’hôtellerie déserte qui se trouve à mi-distance entre les deux endroits mentionnés, quand le soldat ture qui accompagnait notre caravane, se détachant tout à coup de la petite troupe des pélerins, se rendit au milieu d’une espèce de cour intérieure, se mit à genoux et se prosterna à plusieurs reprises dans la direction de la Mecque, la ville sainte des Mahométans,
Cette action accomplie avec une apparente piété ne laissa pas de nous remplir d'étonnement et d’une certaine admiration.
Cet homme, seul de sa croyance, en présence de chrétiens considéiés :omme ennemis par les siens, et de plus ses :naîtres dans le moment, n'avait pas hésité un seul instant 4 remplir ce qu’il croyait être ses devoirs religieux.
À cette vue, chacun d’entre nous se rappelait bien des lâchctés dont il avait été le témoin, et peut-être, hélas, le triste héros.
Quoi qu’il en soit de l'exemple de cet enfant de l'Orient, ses salamalecs accomplis sous mes yeux me fourniront l’occasion ou le prétexte de Poser une intéressante question à mes lecteurs.
Est-il opportun et même nécessaire de s’agonouiller dans les temples, dans nos demeures ou sous la voûte des cieux ; de se prosterner devant les autels ; de murmurer des prières ; de brûler de l’encens ; ou enfin, d'offrir des sacrifices à Dieu comme cela se pratique et s’est toujours pratiqué dans le monde ?
En un mot, est-il opportun et nécessaire de rendre un culte à la divinité {
En général, l’incrédulité n’aime pas à fléchir les genoux, si ce n’est devant l'or, les honneurs et le plaisir,
Il suffit d’une pensée ou d’un peu de sentiment aux déistes libres-penseurs pour acquitter la dette qu’ils doivent à Dieu, ici-bas.
Un grand nombre de soi-disant catholiques de la vieille Europe raisonnent, ou plutôt déraisonnent, d’une manière analogue.
L'après ces curieuses productions de notre siècle, dont les héros de Jules Verne sont les types achevés, une prière n’est de mise que dans un Cas de naufrage ou à des funérailles. -
C’est en vertu de ces principes que, dans certains pays, on bannit de la vie sociale tout acte de religion, et que la langue parlementaire de
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notre ancienne mère-patrie emploie une périphrase pour désigner celui qui,dans le bon vieux temps, avait les Frances à son service, suivant l’antique formule : “ Gesta Dei per francos.?
Voyons ce qui en est ; Mais auparavant, tàchons de nous entendre sur la véritable signification du mot culte.
Culte vient du latin Colere, honorer, et dans le sens le plus large, il s'applique à tout ce que nous pouvons faire pour reconaître le souverain domaine de Dieu sur nous. Ainsi, de cette façon, l'observation des commandements de la loi de Dieu, positive ou négative, appartient au culte divin.
Considéré d’une manière plus restreinte, le culte est la manifestation positive et directe,par certains actes, du respect dû à Dieu, notre souverain maître et seigneur. Colere Deum, dit St- Thomas, est aliquid exhibere Deo in protestationem servitutis
Ainsi reçu, le culte se divise en interne et externe, selon que les actes qui le constituent demeurent dans le fond de nos âmes, ou se produisent au dehors par des signes ou cérémonies qui sont du domaine des sens.
Je me bornerai aujourd’hui à traiter la question qui se rapporte aux manifestations extérieures du culte divin.
Sous l'empire de son admiration pour les attributs de Dieu, l’homme, qui lui a déjà rendu
dans son cœur, le juste tribut de son adoration et de son amour, s’agenouille pieusement. pour lui montrer son respect et laisse échapper de ses lèvres des paroles qui traduisent au dehors les sentiments qu’il éprouve. Ce n’est pas tout, afin de se recueillir davantage, et pour n'être pas dérangé daus ses colloques avec son Créateur, il se choisit un endroit solitaire, se réfugie au fond d’une sombre forêt, on se construit un temple. La poésie se joint à la musique et lui fournit des hymnes sacrées, mieux en harmonie que la prose avec les pieux sentiments de son âme, et enfin, autant pour suppléer à son impuissance que Pour lui permettre d’affirmer le domaine universel du maître de l'univers, la nature entière est mise à contribution pour lui fournir des holo- Caustes et des oblations.
Je me trompe fort, ou l'absurde n’a plus le sens que je lui connais, si le culte ainsi compris mérite la dérision de ceux qui s’intitulent les fortes têtes de notre époque.
Non seulement il leur faut réprimer leur rire insolent en présence des cérémonies religieuses, toujours respectables quand elles sont accompagnées de convictions sincères, mais encore, j’espère en faire la preuve convaincante, il faut que ces messieurs se joignent aux adeptes du culte extérieur ; car il est nécessaire que tout homme ayant l’usage de sa raison, manifeste au
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grand jour les sentiments qu’il éprouve pour son Dieu dans le fond de son âme.
La raison de cette nécessité est bien simple. Elle résulte de notre nature à la fois spirituelle et corporelle.
L'homme est essentiellement conposé d’un corps et d’une âme qui sont unis de telle sorte, qu'ils agissent mutuellement l’un sur l’autre.
Qui n’a pas connu, hélas, la tyrannique influence des passions sur l'esprit et le cœur {
‘Qui n’a pas ressenti dans ces mêmes facultés mentales le contre-coup des fatigues corporelles ou de la maladie ?
Si notre corps exerce une telle influence sur une substance spirituelle qui l'emporte sur lui de toute la hauteur de son incomparable perfection, il n’est pas étonnant que l’âme, à son tour, se prévale de ses droits de forme substantielle, à la fois principe de vie et d’action, pour communiquer à la charpente matérielle qu’elle habite un peu de ses impressions.
L'âme est un véritable foyer de chaleur et de lumière. Elle s’illumine des rayons de la vérité et s’enflamme des ardeurs de l'amour. Cette fille du ciel n’est pas toujours capable de renfermer en elle ou de garder secrets les sentiments qui l’animent. Klile les manitesta au dehors
par des gestes inconscients où par des paroles que la bouche profère à son insu.
Qui n’a pas deviné, alors même qu'ils se cachent, les élans passionnés de l’amour cu les tendres épanchements de l'amitié ?
Voyez, d’ailleurs, cet orateur, ce poète, ce musicien qui laisse déborder le trop-plein de son âme en des phrases véhémentes, des strophes cadencées où d’harmonieux accords !
Dans tous les cas, c’est un fait psychologique, l'esprit humain, qui est une puissance servie par des organes corporels, a besoin de ces mêmes organes (c’est du reste son droit incontestable), pour épancher ses sentiments et mettre au jour ses lumières, qui, renfermés en lui-même, courraient grand risque de rester sans ardeur ou sans éclat.
C’est pourquoi les hommages dus à Dieu et les actes du culte intérieur doivent s'affirmer par des actions physiques qui leur sont approprices, telles sont : les prières vocales, les in-
flexions corporelles, les cérémonies pieuses, les
chants sacrés, les fêtes solennelles et publiques, en un mot, tout ce qui est l'expression de la piété individuelle ou collective.
D'ailleurs, pourquoi l’âme humaine, qui prodigue ses tendresses, son admiration, ou sa joie ; qui laisse si facilement déborder les flammes hmpures de ses passions malssines, serait-elle si réticente avee Dieu,son Seigneur et son maître?
Pourquoi, dans un sentiment aussi pur et aussi noble que celui de la religion, se priverait-
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elle de l'influence qu’exercent toujours sur elle, en veitu de da réaction qu'ils produisent, la vivacité, l’éclat et l'énergie des actes extérieurs ?
Ainsi, sans culte extérieur, la religion naturelle deviendrait presqu'impossible et ne pourrait que difficilement s’accroître dans les cœurs. Sans lui, du reste, le corps de l’homme, qui est aussi l’œuvre de Dieu, serait privé de toute participation aux sublimes fonctions du culte divin qui doit relier l’homme x son Créateur. Sans les cérémonies saintes qui se font ostensible. ment à la vue des foules émerveillées, la plus parfaite des actions que nous puissions accomplir ici-bas passerait inaperçue, se dissimulant comme le crime, et ne pourrait preduire sur nos semblables cet entraînement salutaire qui est le fruit du bon exemple.
Sans le culte extérieur, enfin, qui paralyse dans une juste mesure la néfaste influence du scandale et de l'irréligion, nous serions aussi privés de ces joies inénarrables de l’âme, que l’on ressent dans ces grandes fêtes sacrées qui semblent, d’une manière ostensible, relier le ciel avec la terre et donner à de malheureux exilés
un avant-goût de la patrie absente.
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