‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 11 sur 31 · Nom des habitants de l'Ukraine · texte numérisé non relu

Nom des habitants de l'Ukraine

couchait encore pour rien, mais on ne leur offrait plus à manger. On ne leur donnait pas même un morceau de pain partout : parfois ils n'en pouvaient trouver pour de l'argent.

— L'année d'avant, leur disait-on, rien n'avait poussé : ceux qui étaient riches s'étaient ruinés, avaient tout vendu; ceux qui avaient assez étaient devenus pauvres, et les pauvres avaient émigré, ou mendiaient, ou dépérissaient à la maison. Et pendant l'hiver, ils mangeaient du son et des grains de nielle.

Dans un village où ils passèrent la nuit, les vieillards achetèrent une quinzaine de livres de pain; puis ils partirent le lendemain à l'aube, pour marcher assez longtemps avant la chaleur. Ils firent une dizaine de verstes, et s'approchèrent d'une petite rivière. Là ils s'assirent, puisèrent de l'eau dans leurs tasses, y trempèrent leur pain, mangèrent et changèrent de souliers.

Ils restèrent ainsi quelques instants à se reposer. Elysée prit sa tabatière de corne. Efim Tarassitch hocha la tête :

■ — Comment, dit-il, ne te défais-tu point d'une si vilaine habitude?

Elysée eut un geste de résignation.

— Le péché a eu raison de moi. Qu'y puisje faire ?

Ils se levèrent et continuèrent leur route. Ils firent encore une dizaine de verstes et déliassèrent un grand bourg. Il faisait chaud ; Elysée se sentit fatigué : il voulut se reposer et boire un peu; mais Efim ne s'arrêta pas. Il était meilleur marcheur que son camarade, qui le suivait avec peine.

— Je voudrais boire, dit Elysée.

— Eh ! bien, fit l'autre, bois ; moi je n'ai pas soif.

Elysée s'arrêta.

— Ne m'attends pas, dit-il, je vais courir à

celte petite isba, je boirai un coup et je le rattraperai bientôt.

— C'est bien.

Et Elim Tarassitch s'en alla seul sur la route, tandis qu'Elysée se dirigeait vers l'isba.

Elysée s'approcha de l'isba. Elle était petite, en argile peinte, le bas en noir, le haut en blanc. L'argile s'effritait par endroits ; il y avait évidemment longtemps qu'on ne l'avait repeinte, et le toit était crevé d'un côté. L'entrée de l'isba donnait sur la cour.

Elysée entra dans la cour : il vit, étendu le loug du remblai, un homme sans barbe, maigre, la chemise clans son pantalon, à la manière des khokhli *. L'homme s'était certainement couché à l'ombre, mais le soleil venait maintenant sur lui. 11 était étendu, et il ne dormait

i. Les Russes laissent habituellement flotter hors du pantalon, comme une blouse, la chemise maintenue seulement par une ceinture.

pas. Elysée l'appela, lui demanda à boire. L'autre ne répondit pas.

— Il doit être malade, ou très peu alïable, pensa Elysée.

Et il se dirigea vers la porte. Il entendit deux voix d'enfants pleurer dans l'isba. Il frappa avec l'anneau.

— Eh ! Chrétiens !

On ne bougea pas.

— Serviteurs de Dieu !

Pas de réponse. Elysée allait se retirer, lorsqu'il entendit derrière la porte un gémissement.

— Il y a peut-être un malheur, là-derrière ; il faut voir.

Et Elysée revint vers l'isba.

70 A LA RECHERCHE DU BOiNHEUR

Il tourna l'anneau, ouvrit la porte et pénétra clans le vestibule. La porte de la chambre était ouverte. A gauche se trouvait le poêle; eu face, le coin principal, où se trouvait l'étagère des icônes, — la table, — derrière la table, un banc, — sur le banc, une vieille femme vêtue seulement d'une chemise, les cheveux dénoués, la tète appuyée sur la table. Près d'elle, un petit garçon maigre, comme en cire, le ventre enflé. Il tirait la vieille par la manche en poussant de grands cris; il lui demandait quelque chose.

Elysée entra dans la chambre. De mauvaises odeurs s'en exhalaient. Derrière le poêle, dans la soupente, il aperçut une femme couchée. Elle était étendue sur le ventre, et ne regardait rien, et râlait. Des convulsions écartaient et

ramenaient ses jambes tour à tour, et la secouaient tout entière. Elle sentait mauvais; on voyait qu'elle avait fait sous elle. Et personne pour la nettoyer.

La vieille leva la tète. Elle vit l'homme.

— De quoi as-tu besoin ? Que veux-tu ? Il n'y a rien ici! dit-elle dans son langage de l'Ukraine.

Elysée comprit, et s'approchant d'elle :

— Je suis entré, dit-il, servante de Dieu, pour demander à boire.

— Il n'y a personne pour apporter à boire. Et il n'y a rien à prendre ici. Va-t-en.

— Mais quoi ! demanda Elysée, vous n'avez donc personne qui ne soit pas malade chez vous pour nettoyer cette femme ?

— Personne. Mon homme se meurt dans la cour, et nous ici.

Le petit garçon s'était tû à la vue d'un étran-

ger. Mais quand la vieille se mit à parler, il la tira de nouveau par la manche.

— Du pain, petite grand'mère, donne-moi du pain!

Et il se remit à pleurer.

'Elysée avait à peine eu le temps d'interroger la [vieille, lorsque le moujik vint s'affaisser dans la pièce. Il se traîna le long des murs, et voulut s'asseoir sur le banc; mais il ne réussit pas et tomba par terre. Et, sans se relever, il essaya de parler. Il articulait ses mots, comme arrachés un par un, en reprenant haleine à chaque fois.

— La faim nous a envahis. Voilà. Il meurt de faim! dit le moujik en montrant d'un signe de tête le petit garçon.

Et il pleura.

Elysée secoua son sac derrière l'épaule, l'ôta, le posa par terre, puis le leva sur le banc, et se hâta de dénouer. Il le dénoua,

prit le paiu, un couteau, coupa un morceau et le tendit au moujik. Le moujik ne le prit point, et montra le petit garçon et la petite fille comme pour dire : « Donne-le leur à eux. » Elysée le donna au garçon.

Le petit garçon, en sentant le pain, le saisit de ses menottes, et y entra avec son nez. Une petite tille sortit de derrière le poêle, et fixa ses yeux sur le pain. Elysée lui en donna aussi. Il coupa encore un morceau et le tendit à la vieille. La vieille le prit et se mit à mâcher.

— II faudrait apporter de l'eau, dit Elysée. Ils ont tous la bouche sèche.

— Je voulais, dit-elle, hier ou aujourd'hui — je ne m'en souviens plus déjà — je voulais apporter de l'eau. Pour la tirer, je l'ai tirée ; mais je n'ai pas eu la force de l'apporter; je l'ai renversée et je suis tombée moi-même. C'est à peine si j'ai pu me traîner jusqu'à la

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maison. Et le seau est resté là-bas, si on ne l'a pas pris.

Elysée demanda où était le puits, et la vieille le lui indiqua. Il sortit, trouva le seau, apporta de l'eau et fit boire tout le monde. Les enfants mangèrent encore du pain avec de l'eau, et la vieille mangea aussi ; mais le moujik ne mangea pas.

— Je ne le peux pas, disait-il.

Quant à la baba, loin de pouvoir se lever, elle ne revenait pas à elle et ne faisait que s'agiter dans son lit.

Elysée se rendit dans le village, chez l'épicier, acheta du gruau, du sel, de la farine, du beurre, et trouva une petite hache. Il coupa du bois et alluma le poêle. La petite fille l'aidait. Il fit une espèce de potage et une kascha d, et donna à manger à tout ce monde.

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