‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 12 sur 31 · Plat de gruau cuit servi en guise de légume · texte numérisé non relu

Plat de gruau cuit servi en guise de légume

Le moujik put manger un peu, ainsi que la vieille; le petit garçon et la petite fille léchèreDt tout le plat, puis s'endormirent dans les bras l'un de l'autre.

Le moujik avec la vieille racontèrent leur histoire.

— Nous vivions auparavant, dirent-ils, pas très riches non plus. Et voilà que justement rien ne poussa. Vers l'automne, nous avions déjà tout mangé. Après avoir mangé tout, nous avons demandé aux voisins, puis aux personnes charitables. D'abord on [nous a donné; puis on nous a refusé. Il y en avait qui auraient bien donné, mais qui ne le pouvaient pas. D'ailleurs nous commencions à avoir honte de demander toujours. Nous devons

à tout le monde et de l'argent, et de la farine, et du pain.

— J'ai cherché, dit le moujik, du travail : pas de travail. On ne travaille que pour manger. Pour une journée de travail, deux perdues à en chercher. Alors la vieille et la petite fille sont allées mendier. L'aumône était mince, personne n'avait de pain. Pourtant on mangeait tout de même. Nous comptions nous traîner ainsi jusqu'à la moisson prochaine. Mais, depuis le printemps, on n'a plus rien donné! Et voilà que la maladie s'en est mêlée.

Tout allait de mal en pis. Un jour, nous mangions, et deux non. Nous nous sommes tous mis à manger de l'herbe. Mais soit à cause de l'herbe, ou autrement, la maladie prit la baba. La baba s'alita ; et chez moi, dit le moujik, plus de forces. Et je ne sais comment me tirer de là.

— Je suis restée seule, dit la vieille. J'ai fait

ce ([lie j'ai pu, mais, ne mangeant pas, je me suis épuisée. EL la petite fille dépérit et devint peureuse; nous l'envoyions chez le voisin, et elle refusait d'y aller. Elle se tenait blottie dans un coin et n'en bougeait pas. Avant-hier, la voisine entra, mais en nous voyant allâmes et malades, elle a tourné les talons et détalé. Son mari lui-même est parti, n'ayant pas de quoi donner à manger à ses petits enfants. Eli! bien, c'est dans cet état que nous nous étions couchés en attendant la mort.

Elysée, ayant écouté leurs discours, résolut de ne pas rejoindre son compagnon le même jour, et il coucha dans l'isba. Le lendemain matin il se leva et s'occupa de tout dans la maison, comme s'il en eût été le patron. Il fit avec la vieille la pâte pour le pain et alluma le poêle. Il alla avec la petite fille chez le voisin chercher ce qu'il fallait. Mais quoi qu'il demandât, [tour le ménage, pourte vêtement, il n'yavait

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rien, tout était maugé. Alors Elysée, achetant ceci, fabriquant cela, se procura tout ce qui lui manquait. Il demeura aiusi une journée, une autre, puis une troisième. Le petit garçon se rétablit; il marchait surlebanc, et venaitavec tendresse se frotter contre^Elysée. La petite fille, devenue tout à fait gaie, l'aidait en tout, toujours à courir derrière lui en criant : « Petit grand-père ! Petit grand-père ! » La vieille se remit aussi et alla chez sa voisine. Le moujik commençait à longer les murs. Seule la baba gardait encore le lit; mais le troisième jour, elle aussi revint à elle et demanda à manger. — Eh! bien, pensait Elysée, je ne croyais pas rester ici aussi longtemps. Maintenant il est temps de partir.

Le quatrième jour commençaient les fêtes de Pâques.

— Je vais leur acheter de quoi se régaler, je festoierai avec eux, et le soir je partirai, pensa Elysée.

Il retourna au village acheter du lait, de la farine bien blanche, de la graisse. Il cuisina, pâtissa avec la vieille ; le matin il alla à la messe, et, à son retour, on fit bombance. Ce jour-là, la babacommeuça à marcher. Le moujik se rasa, mit une chemise propre que lui avait lavée la vieille, et se rendit clans le village chez un riche propriétaire auquel il avait engagé sa prairie et son champ. Il allait.le prier de lui rendre ses terres avant les travaux. Le moujik rentra dans la soirée, bien triste, et se mil

à pleurer. Le riche propriétaire avait refusé. Il demandait l'argent d'abord.

Elysée se prit à réfléchir de nouveau.

— Comment vont-ils vivre maintenant? Les autres s'en iront faucher, eux, non : leur pré est engagé. Quand le seigle sera mûr, les autres s'en iront moissonner, eux, non : leurs déciatines sont engagées. Si je pars, ils redeviendront ce qu'ils étaient.

Elysée résolut de ne pas s'en aller ce soir-là, et remit son départ au lendemain matin. 11 alla se coucher dans la cour; il fit sa prière, s'étendit, mais ne put s'endormir.

— Il me faut partir, il me reste si peu d'argent, si peu de temps ! Et pourtant, c'est pitié, ces pauvres gens... Mais peut-on secourir tout le monde? Je ne voulais que leur apporter de l'eau et leur donner un peu de pain à chacun, et voilà jusqu'où les choses en sont venues ! Il y a déjà le pré et le champ à déga-

ger. Le champ dégagé, il faudra acheter une vache aux enfants, puis un cheval au moujik pour transporter les gerbes... Tu es allé un peu trop loin, mon frère Elysée Bodrov ! Tu as perdu ta boussole et tu ne peux plus t'orienter !

Elysée se leva, retira son caftan de derrière sa tête, ouvrit sa tabatière de corne, prisa, et chercha à voir clair dans ses pensées. Mais non, il méditait, méditait sans pouvoir rien trouver. Il lui faut partir; mais laisser ces pauvres gens, quelle pitié ! Et il ne savait à quoi se résoudre. Il ramassa de nouveau son caftan, le mit sous sa tête et se recoucha. Il resta ainsi longtemps : déjà les coqs avaient chanté lorsqu'il commença à s'endormir.

Tout à coup il se sent comme réveillé. Il se voit déjà habillé, avec son sac et son bâton ; et il a à franchir la porte d'entrée. Elleestà peine assez entrebâillée pour laisser passer un seul

homme. Il marche vers la porte, mais il est accroché d'un côté par son sac, et, en voulant se décrocher, il est pris d'un autre côté par son soulier; le soulier se défait. A peine dégagé, voilà qu'il se sent retenu de nouveau, nou par la haie, mais parla petite fille qui le tient en criant :

— Petit grand-père! Petit grand-père ! du pain !

Il regarde son pied, et c'est le petit garçon qui lui tient l'onoutcha; et de la fenêtre, la vieille et le moujik le regardent.

Elysée se réveilla.

— Je vais acheter, se dit-il, et le champ et le pré, plus un cheval pour l'homme et une vache pour les enfants. Car autrement je m'en irais chercher le Christ par delà les mers et je le perdrais en moi-même. Il faut être secourable.

Il s'endormit jusqu'au matin, se leva de

bonne heure, se rendit chez le riche moujik, et racheta les semailles et le pré. Il racheta aussi la faux, car elle avait été aussi vendue, et l'apporta au logis. Il envoya le moujik faucher, et lui-même s'en alla chez le cabaretier pour y trouver un cheval avec une charrette à vendre. Il marchanda, acheta, et partit ensuite acheter une vache. Comme il marchait dans la rue, Elysée vit devant lui deux femmes Khokhli. Les deux babas cheminaient en bavardant entre elles, et Elysée les entendit parler de lui.

— D'abord, disait Tune des babas, on ne savait quel était cet homme. On le croyait tout simplement un pèlerin... Il entra, dit-on, pour demander à boire, et puis il est resté à vivre là. Il leur a acheté tout, dit-on. Moi-même je l'ai vu aujourd'hui acheter chez le cabaretier un cheval avec une charrette. Il en existe donc, de telles gens ! Il faut aller voir.

Elysée entendit cela, et comprit qu'on le louait. Alors il n'alla pas acheter la vache. Il revint chez le cabaretier, lui paya le cheval, attela et prit le chemin de l'isba. Arrivé à la porte d'entrée, il s'arrêta et descendit de la charrette. Les habitants de l'isba aperçurent le cheval, et s'en étonnèrent. Ils pensaient bien que le cheval avait été acheté pour eux, mais ils n'osaient pas le dire. Le patron vint ouvrir la porte,

— Où t'es-tu procuré cette bète, dit-il, mon petit vieillard?

— Mais je l'ai achetée, répondit Elysée. C'est une occasion. Fauche-lui un peu d'herbe pour la nuit.

Le moujik détela le cheval, lui faucha de l'herbe et en remplit la crèche. On se mit au lit. Elysée coucha dans la cour, où il avait, dès le soir, transporté son sac. Quand tous furent endormis, Elysée se leva, fit son paquet,

se chaussa, passa son caftan et s'en alla à la recherche d'Efim.

Elysée lit cinq verstes. Le jour commençait à poindre. Il s'arrêta sous un arbre, défit son paquet et compta son argent. Il lui restait dixsept roubles et vingt kopeks.

— Eh bien ! pensa-t-il, avec cela, impossible de passer la mer ; et mendier pour mon voyage au nom du Christ, serait peut-être un péché de plus. Le compère Elim saura bien aller tout seul, et sans doute il mettra aussi un cierge pour moi. Et moi, mon vœu sera non avenu jusqu'à ma mort. Le Maître est miséricordieux ; il m'en relèvera.

Elysée se leva, secoua son sac derrière ses épaules, et lit volte-face. Seulement il con-

tourna le village pour n'être pas vu. Et bientôt il arriva chez lui. Au départ, il lui avait semblé difficile et même pénible de se traîner derrière Efim. Au retour, Dieu lui donnait de marcher sans fatigue. Il marchait sans y prendre garde, en jouant avec son bâton, et faisait soixante-dix verstes dans une journée.

Quand il arriva chez lui, les travaux des champs s'étaient heureusement faits. Les siens se réjouirent fort de revoir leur vieillard. On commença par lui demander comment et pourquoi il avait perdu son compagnon, pourquoi il était revenu au logis au lieu d'aller jusqu'au bout.

— C'est que Dieu ne l'a pas voulu, réponditil. J'ai dépensé l'argent en roule et j'ai laissé mon compagnon me dépasser. Et voilà : je n'y suis pas allé. Pardonnez -moi pour la gloire du Christ.

Et il rendit le reste de l'argent à sa a vieille ».

Elysée s'enquit des affaires de la maison. Elles s'étaient arrangées pour le mieux, tout allait bien; le ménage ne manquait de rien, et tout le monde vivait en paix et en bon accord.

Les Efimov, ayant appris dans la journée le retour d'Elysée, vinrent demander des nouvelles de leur vieillard, et Elysée leur dit la même chose.

— Votre « vieillard », dit-il, allait très bien. Nous nous sommes quittés trois jours avant la Saint-Pierre. J'ai voulu le rattraper, mais il m'est alors survenu force événements; et je n'ai plus eu de quoi poursuivre ma route. Et voilà : je m'en suis retourné.

On s'étonna qu'un homme aussi avisé eût fait une telle sottise. « Il est parti, il n'a pas atteint le but, il a pour rien dépensé son argent. » On s'étonnait et on riait.

Et Elysée linit par oublier tout cela. Il reprit ses occupations, coupa avec ses fils du bois

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pour l'hiver, battit le blé avec les babas, couvrit le hangar et soigna ses ruches. Il se mit en mesure de livrer au voisin les dix essaims de jeunes abeilles. Sa « vieille » eût voulu lui cacher le compte des nouvelles abeilles; mais Elysée savait bien lesquelles étaient pleines, lesquelles ne l'étaient pas : et il donna à son voisin dix- sept essaims au lieu de dix.

Elysée régla toutes ses affaires, envoya ses fils travailler au-dehors et se mit lui même à tresser des lapti et à tailler des sabots pour la mauvaise saison.

Toute cette première journée qu'Elysée passa dans l'isba des gens malades, Efim attendit son compagnon. Il fit halte tout près du village, attendit, attendit, dormit un peu, se ré-

veilla, demeura assis encore un peu et ne vit rien venir. Il se fatiguait les yeux à regarder. Le soleil se couchait déjà derrière l'arbre, et Elysée ne paraissait pas.

— Peut-être a-t-il passé, pensait-il, et comme je dormais, il ne m'aura pas remarqué. Mais non, il ne pouvait pas ne pas me voir : on voit loin dans la steppe... Je vais revenir sur mes pas, pensait-il; mais nous pourrions nous manquer, ce serait pis... Je vais m'en aller en avant, nous nous rencontrerons à la première couchée.

Il arriva dans un village et pria le garde champêtre, s'il venait un petit vieillard de telle et telle manière, de l'amener dans l'isba où il était. Elysée ne vint pas à la couchée.

Efim s'en alla plus loin, demandant à chacun s'il n'avait pas vu un petit vieillard tout chauve : personne ne l'avait vu. Efim continua seul son chemin.

— Nous nous rencontrerons, pensait-il, quelque part à Odessa ou sur le bateau.

Et il n'y songea plus.

En route il rencontra un pèlerin. Ce pèlerin, en robe de bure avec de longs cheveux, était allé au mont Àtlios, et faisait déjà pour la seconde fois le voyage de Jérusalem. Ils se rencontrèrent daus une auberge, lièrent conversation et firent route ensemble.

Ils arrivèrent sans encombre à Odessa. Là, ils attendirent le bateau pendant trois jours, en compagnie d'une multitude de pèlerins ; il en venaiL de tous les côtés. De nouveau, Efim s'euquit d'Elysée, mais personnelle l'avait vu.

Le pèlerin apprit à Efim le moyen de faire la traversée sans bourse délier; mais Elim ne l'écouta point.

— Moi, dit-il, je préfère payer ma place. C'est pour cela que j'ai pris de l'argent.

Il donna quarante roubles pour l'aller et le

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retour, et s'acheta du pain avec des harengs pour la route. Le bateau charge, les fidèles embarqués, Efim monta à bord a vec le pèlerin. Ou leva l'ancre et on partit. La journée fut bonne; mais, vers le soir, un grand vent se mit à souffler; la pluie tombait, les vagues balayaient, inondaient le bateau. Les babas pleuraient, les hommes s'affolaient ; quelques passagers couraient çà et là en quête d'un abri. Efim sentit, lui aussi, que la peur lui venait ; mais il n'en laissa rien voir, et se tint immobile à sa place, auprès des vieillards de Tanbov, toute la nuit et toute la journée du lendemain. Le troisième jour la mer s'apaisa; le cinquième on arriva devant Gonstantinople. Quelques-uns débarquèrent, et visitèrent l'église de Sainte-Sophie-la-Sage, où sont maintenant les Turcs. Efim ne descendit pas à terre. Aprèsune escale de vingt-quatre heures, le bateau reprit la mer, toucha à Smyrne-la-

Ville, puis à Alexandrie , et, atteignit sans accident Jalla-la-Ville. C'est à Jaffa que tous les pèlerins devaient débarquer : il n'y a que soixante-dix verstes pour se rendre à pied de là à Jérusalem. Pendant le débarquement, les lidèles eurent un moment de peur. Le navire était haut; on jetait les passagers dans des barques, tout eu bas, et, les barques oscillant, on risquait de tomber, non dedans, mais à coté. Deux se mouillèrent quelque peu. Mais, au bout du compte, tous débarquèrent sains et saufs.

On se mit en route aussitôt, et le quatrième jour on atteignit Jérusalem. Efim s'arrêta hors de la ville, à l'auberge russe, lit viser son passeport , dîna et s'en alla avec les pèlerins visiter les Lieux Saints. Au Saint-Sépulcre, on ne laissait pas encore entrer. Il se rendit d'abord à la messe, dans le monastère du Patriarche, pria, brûla des cierges, examina le

temple de la Résurrection, où se trouve le Saint-Sépulcre. Tant de bâtiments le masquent, qu'on ne le voit presque pas. La première journée, il ne put visiter que la cellule où Marie l'Égyptienne avait fait son salut. Il brûla des cierges et chanta la messe. Il voulut voir l'office du soir au Saint-Sépulcre; mais il arriva trop tard. Il alla visiter le monastère d'Abraham, y vit le jardin de Savek, où Abraham voulut sacrifier son fils à Dieu. Il vit ensuite l'endroit où le Christ apparut à Marie-Magdelaine, et l'églisede Jacob, le frère du Seigneur. Le pèlerin lui montrait tout, et partout lui disait où et combien il fallait donner, où il fallait brûler des cierges. Ils s'en revinrent de nouveau à l'auberge.

Au moment de se coucher, le pèlerin se plaignit tout à coup en fouillant ses poches.

— On m'a volé, dit-il, mon porte-monnaie avec l'argent ; il y avait vingt-trois roubles,

disait-il, deux billets de dix roubles chacun, et trois roubles de monnaie. Il se plaignait, il se plaignait, le pèlerin, mais que faire? et il se coucha.

Une fois au lit, Efim fut tenté d'une mauvaise pensée.

— On n'a point volé son argent au pèlerin, pensait-il; je crois qu'il n'en avait pas. Il ne • donnait nulle part. Il me disait bien de donner,

mais lui-même ne donnait rien. Il m'a même emprunté un rouble.

Ainsi pensait Elim. Puis il se fit des reproches :

— Pourquoi porter des jugements téméraires sur un homme ? C'est un péché que je ne veux plus commettre.

.Mais, dès qu'il s'assoupissait, il se rappelait de nouveau que le pèlerin regardait l'argent d'un certain air sournois, et combien il paraissait peu sincère en disant qu'on l'avait volé.

— Il n'avait pas d'argent sur lui : c'est une invention.

Le lendemain, levés de bonne heure, ils se rendirent à l'office du matin, dans le grand temple de la Résurrection, au Saint-Sépulcre. Le pèlerin ne lâchait pas Efim et le suivait partout.

Il y avait au temple quantité de pèlerins, et des Russes, et des Grecs, et des Turcs, et des Syriens, à ne pouvoir les dénombrer. Efim parvint avec la foule jusqu'à la Sainte-Porte, et passa à travers la garde turque, à l'endroit où le Christ fut descendu de la croix, où on l'oignit d'huile; là, brûlaient neuf grands chandeliers. Efim y déposa son cierge. Puis le pèlerin le mena à droite, en haut, par l'esca-

lier, sur le Golgollia, là où fut la croix. Elim y fit sa prière; puis ou lui montra la fissure qui déchira la terre jusqu'à l'enfer. On lui montra ensuite l'endroit où furent cloués à la croix les mains et les pieds du Christ, puis le sépulcre d'Adam, dont les os furent humectés par le sang du Christ. Puis, ce fut la pierre où s'assit le Christ quand on mit sur Lui la couronne d'épines , et le poleau auquel on lia le Christ pour Le flageller, et les deuxereux laissés dans le roc par les genoux du Christ. Efim eût vu d'autres choses encore, mais il se fit une poussée dans la foule : tous se hâtaient vers la Grotte du Saint-Sépulcre. A une messe non-orthodoxe un otfice orthodoxe allait succéder. Efim suivit la foule àla Grotte. II voulait se défaire du pèlerin, contre lequel il péchait toujours en pensée; mais l'autre s'attachait à lui , et le suivit à l'office de la Grotte du Saint-Sépulcre. Il fût voulu se mettre

plus près, mais ils étaient venus trop tard. La presse était si forte qu'on ne pouvait ni avancer ni reculer. Efini resta donc sur place , regardant devant lui et faisant ses prières. Par moments, il tàtait s'il avait encore son portemonnaie. Et ses pensées se succédaient :

— Le pèlerin me trompe assurément... Si pourtant il ne m'avait pas trompé , si on lui avait en effet volé son porte-monnaie!... Mais alors, pourvu que pareille chose nem'arrive pas aussi !

Efim, ainsi immobile et priant, jette devant lui ses regards vers la chapelle où se trouve le Saint-Sépulcre, devant lequel sont suspendues trente-six lampes. Il regarde par-dessus les têtes, et voici que juste au-dessous des lampes, en avant de la foule, il aperçoit, ô miracle ! un petit vieillard en caftan de bure, dontlatête, entièrement chauve, luisait comme celle d'Elysée Bodrov.

— Il ressemble à Elysée, pense-t-il, mais ce ne doit pas être lui. Il n'a pu être ici avant moi : l'autre bateau est parti huit jours avant nous, il est impossible qu'il ait pu me devancer; quant à notre bateau, il n'y était point; j'ai bien examiné tous les fidèles.

Comme il songeait ainsi, le petit vieillard priait et faisait trois saints : le premier, devant lui, à Dieu ; les autres, aux fidèles des deux côtés. Quand le petit vieillard tourna la tête à droite, Efim le reconnut aussitôt.

— C'est bien lui, Bodrov ; voilà bien sa barbe noirâtre, frisée, et ses poils blancs sur les joues, et ses sourcils , et ses yeux, et son nez, et tout son visage enfin : c'est lui, c'est bien Elysée Bodrov.

Efim se réjouit fort d'avoir retrouvé son compagnon, et s'étonna qu'il eût pu arriver avant lui.

— Eh ! eh ! Bodrov, pensa-t-il, comment

a-t-il pu se glisser en avant des fidèles ? Il aura sans doute fait la connaissance de quelqu'un qui Ta mené là. Je le trouverai à la sortie, et m'en irai avec lui, après avoir planté là mon pèlerin. Peut-être saura-t-il me conduire, moi aussi, à la première place.

Et Efim regardait toujours pour ne point perdre Elysée de vue. L'office terminé, la foule s'ébranla. On se poussait pour aller s'agenouiller. La presse refoula Efim dans un coin.

De nouveau la peur le prit qu'on ne lui volât sa bourse. Il y porta la main, et chercha à se frayer un chemin pour gagner un endroit libre. Il se dégagea, il marcha, il chercha partout Elysée, et sortit du temple sans avoir pu le joindre. Après l'office, Eiim courut d'auberge en auberge en quête d'Elysée : nulle part il ne le rencontra. Cette soirée-là le pèlerin ne vint pas non plus; il avait disparu sans lui rendre son rouble. Eiim resta seul.

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Le lendemain, il retourna au Saint-Sépulcre, avec un vieillard de Tanbov venu sur le même bateau. Il voulut se porter en avant, mais il fut refoulé de nouveau et il resta près d'un pilier à prier. Il regarda devant lui comme la veille, et, comme la veille, sous les lampes, tout près du Saint-Sépulcre, se tenait Elysée, les mains étendues comme un prêtre à l'autel ; et sa tête chauve luisait.

— Eh bien ! pensa Efim, cette fois je saurai bien le joindre. Il se faufila jusqu'au premier rang : pas d'Elysée. Il avait dû sortir sans doute.

Le troisième jour, il se rendit encore à la messe, et il regarda encore. Et il aperçut, sur la place sainte, Elysée tout à fait en vue, les mains étendues, les yeux en haut, comme s'il contemplait quelque chose au-dessus de lui; et sa tête chauve luisait.

— Eh bien ! pensa Efim, cette fois-ci je ne

le manquerai plus. Je me tiendrai à la porte de sortie et je le trouverai sûrement.

Il sortit et attendit, attendit. Toute la foule s'écoula : pas d'Elysée.

Efim passa de la sorte six semaines à Jérusalem, visitant les lieux consacrés, et Bethléem, et Béthanie et le Jourdain. Il fit mettre le sceau du Saint-Sépulcre sur une chemise neuve destinée à l'ensevelir ; il prit de l'eau du Jourdain clans un petit flacon, et de la terre, et des cierges dans le lieu saint. Quand il eut dépensé tout son argent, qu'il ne lui resta plus que l'argent du retour, Efim se mit en route pour revenir au logis.

Il gagna Jaffa-la-Ville, prit le bateau, arriva à Odessa et s'en alla à pied chez lui.

Efim revint par le même chemin. A mesure qu'il se rapprochait de sa maison, ses soucis le reprenaient : Comment vivait-on chez lui, sans lui ?

— En une année, pensait-il, il passe beaucoup d'eau sous le pont. Une maison, œuvre d'un siècle, un seul moment peut la détruire... Comment mon fils a-t-il mené les affaires? comment le printemps a-t-il commencé? Comment le bétail a-t-il passé l'hiver? A-t-on terminé heureusement l'isba ?

Efim atteignit le lieu où, l'année dernière, il s'était séparé d'Elysée. Impossible de reconnaître les habitants du pays. Là où, l'autre an, ils étaient misérables, ils vivaient aujourd'hui à leur aise. Les récoltes avaient été excellentes,

et les paysans, oubliant leurs misères, s'étaient relevés. Le soir, Efim arriva au village où Elysée l'avait quitté. Il venait à peine d'y entrer, qu'une petite fille en chemise blanche sortit d'une isba et courut vers lui.

— Petit vieillard', petit vieillard! Viens chez nous!

Elim voulut passer outre, mais la fillette revint à la charge, le saisit par la manche et l'entraîna en riant vers l'isba.

La baba et le petit garçon parurent sur le seuil et l'invitèrent delà main.

— Viens, petit vieillard, viens souper et passer la nuit.

Efim se rendit à cette invitation.

— À propos, pensa-t-il, je m'informerai d'Elysée. Je crois que voilà justement l'isba où il est allé, l'an passé, demander à boire.

Efim entra. La baba le débarrassa de son sac, le mena se débarbouiller et le fit asseoir

à table. On lui donna du lait, des vareniki1, de la kascha. Efim remercia les gens de l'isba, et les loua de leur hospitalité envers les pèlerins.

La baba hocha la tête.

— Comment ne leur ferions-nous pas bon accueil? dit-elle : c'est à un pèlerin que nous devons de vivre encore. Nous buvions, nous avions oublié Dieu, et Dieu nouspunit, et nous attendions la mort. Oui, au printemps dernier, nous étions tous couchés, sans rien à manger, malades. Et nous serions morts si Dieu ne nous eût envoyé un petit vieillard comme toi. Il entra au milieu de la journée pour boire. En voyant notre état, il fut pris de pitié et resta avec nous. Il nous donna à boire, il nous donna à manger, nous remit sur pied, et nous acheta un cheval avec une charrette qu'il nous a laissés.

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