Gâteaux au fromage bouillis dans l'eau
La vieille entra et interrompit le discours de la baba.
— Était-ce un homme? Était-ce un ange de Dieu? nous l'ignorons nous-mêmes. Il aimait tout le monde, plaignait tout le monde, et il partit sans le dire à personne. Nous ne savons même pas pour qui prier Dieu. Je le vois encore : je suis couchée, attendant la mort; toutà coup je voisentrerunpetit vieillardassez insignifiant, tout chauve, qui demande à boire. Groiriezvous que j'ai pensé, moi, la pécheresse:
— Que nous veut-il, celui-là?
Mais lui, voici ce qu'il a fait. Aussitôt qu'il nous a vus, il a ôté son sac, l'a posé là, à cet endroit, et l'a dénoué.
La petite fille se mêla à la conversation.
— Non, grand'mère, dit-elle. C'est ici, d'abord, au milieu de la chambre, et puis sur le banc, qu'il a posé son sac.
Et ils discutaient, ils se rappelaient toutes
ses paroles, tous ses actes, où il s'asseyait, où il dormait, ce qu'il faisait, ce qu'il disait à l'un ou à l'autre.
A la tombée de la nuit, survint le moujik à cheval. Il se mit, lui aussi, à parler de la vie d'Elysée chez eux.
— S'il n'était pas venu chez nous, nous mourions avec nos péchés ; nous mourions dans le désespoir, en maudissant Dieu et le genre humain. Et c'est lui qui nous a remis sur pied, c'est grâce à lui que nous avons reconnu Dieu, et que nous avons eu foi en la bonté des hommes. Que le Christ le sauve ! Nous vivions auparavant comme des bêtes ; et il a fait de nous des hommes.
On lit manger, boire, coucher Eûm, et on se coucha aussi.
Efim ne pouvait dormir, La pensée d'Elysée le hantait, tel qu'à Jérusalem il l'avait vu trois fois au premier rang.
— Voilà comment il m'aura devancé, pensait-il. Mes efforts ont-ils été bénis ? Je ne sais : mais les siens, Dieu les a bénis.
Le lendemain, les gens de l'isba laissèrent partir Efim, après l'avoir comblé de gâteaux pour la route, et s'en allèrent au travail. Et Efim poursuivit son chemin.
Efim était absent de chez lui depuis une année, lorsqu'il y rentra.
Il arriva à son logis vers la soirée. Son fils ne s'y trouvait pas, il était au cabaret. Il en revint gris. Elira l'interrogea ; il eut bien vite vu que son fils n'avait pas fait son devoir. Il avait gaspillé son argent, et envoyé au diable toutes les affaires. Le père se répandit en re-
proches, mais le fils répondit d'un ton grossier :
— Tu aurais mieux fait, dit-il, det'occuper toi-même de ta maison et de ne pas t'en aller en emportant encore avec toi tout l'argent. Et voilà qu'à présent tu me réprimandes 1
Le vieux se lâcha et battit le fils.
Efim Tarassitch sortit pour aller chez le staroste faire viser son passeport: il passa devant la maison d'Elysée; la « vieille » d'Elysée était sur le seuil: elle le salua.
— Bonjour, compère! dit-elle. As-tu fait bon voyage?
Efim s'arrêta.
— Grâce à Dieu, je suis arrivé à mon but. J'ai perdu ton vieillard, mais j'ai appris qu'il est retourné au logis.
Et la vieille se mit à raconter: elle aimait à bavarder.
— Il est retourné, dit-elle, notre nourricier,
il y a longtemps qu'il est retourné: c'était vers l'Assomption. Quelle joie quand Dieu nous l'a ramené! Nous nous ennuyions tant sans lui! Son travail n'est pas considérable, il n'est plus dans la force de l'âge ; mais c'est toujours lui la tète de la maison, et nous ne nous plaisons qu'avec lui. Et son garçon, qu'il était joyeux ! Sans lui, dit-il, la maison est comme un œil sans lumière. Nous nous ennuyons quand il n'est pas là. Que nous l'aimons, et que nous le choyons !
— Eh bien ! est-il maintenant au logis ?
— Oui, compère, il est aux ruches, à soigner ses abeilles. Le miel, dit-elle, abonde. Dieu a donné tant de forces aux abeilles que mon vieillard ne se rappelle pas en avoir vu autant. La bonté de Dieu ne se mesure pas à nos péchés... Viens, ami, il en sera bien aise.
Efim traversa le corridor et la cour et s'en fut trouver Elysée au rucher. Il y entra et vit
Elysée qui, vêtu d'un caftan gris, se tenait sous un petit bouleau, sans filet, sans gants, les mains étendues, les yeux en haut, sa tète chauve et luisante, tel qu'il lui était apparue Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre ; au-dessus de lui, à travers le petit bouleau, le soleil se jouait, comme à Jérusalem la clarté des lampes, et autour de sa tête les abeilles dorées, volant sans le piquer, lui faisaient une couronne. Efim s'arrêta. La « vieille » d'Elysée appela son mari :
— Notre compère, dit-elle, est là !
Elysée se retourna, poussa un cri de joie,
et alla au devant de son compère, en retirant avec précaution les abeilles de sa barbe.
— Bonjour, compère ! bonjour, cher ami ! as-tu fait bon voyage?
— Oh! j'ai usé toutes mes jambes. Je t'ai apporté de l'eau de Jourdain-le-Fleuve. Viens
chez moi la prendre. Mais je ne sais si Dieu a béni mes efforts...
— Eli bien ! que Dieu soit loué ! que le Christ te sauve !
— J'y ai été de mes jambes, dit Efîm après un moment de silence, mais je ne sais si j'y ai été de mon âme. Peut-être est-ce plutôt quelqu'un autre....
— C'est l'affaire de Dieu, compère ! C'est l'affaire de Dieu !
■ — J'ai visité aussi en revenant l'isba où tu es entré...
Elysée, effrayé, lui coupa la parole :
— C'est l'affaire de Dieu, compère, c'est l'affaire de Dieu !... Viens-tu chez nous boire un peu de miel?
Et Elysée, désireux de détourner la conversation, parla des affaires du ménage.
Efim poussa un soupir. Il s'abstint de rappeler à Elysée les gens de l'isba, et ce qu'il
avait vu à Jérusalem. Et il comprit que Dieu ne nous donne ici-bas qu'une seule mission : — l'amour et les bonnes œuvres.
Un cordonnier vivait dans un village avec sa femme et ses enfants. 11 demeurait chez un moujik, car il ne possédait ni maison, ni champ, et gagnait à peine de quoi nourrir les siens. Le pain était cher, le travail mal rétribué; ce qu'il gagnait, il le mangeait, et il n'avait pour lui et sa femme qu'une seule chouba *; encore s'en allait-elle en loques. Voilà déjà la deuxième année que le cordonnier