‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 15 sur 31 · Bottes en feutre pour l'hiver · texte numérisé non relu

Bottes en feutre pour l'hiver

— J'ai chaud sans chouba, car j'ai bu un peu; le vin court dans mon ventre; à quoi bon une chouba toute neuve ? Je m'en vais, oubliant ma misère., voilà l'homme, voilà comme je suis; qu'est-ce que cela me fait? Je puis bien vivre sans chouba, toute ma vie je m'en passerai. Mais il y a une chose : la baba sera affligée ! et vrai, il y a de quoi. On travaille pour eux, ils vous font courir, peiner, suer, ces moujiks. « Attends un peu ! tu ne m'apportes pas d'argent, je te tire ma révérence; vrai Dieu! Je t'envoie promener... » Quelles sont ces manières de payer par des vingt kopeks ! Que peut on faire avec vingt kopeks? On les boit au cabaret, voilà tout. Alors ils vous disent : « La misère ! » — « Ta misère, à toi ! Et la mienne donc! Tu as une maison, du bétail, et tout, et moi, je n'ai que moi. Tu manges le pain qui vient dans ton champ, et moi j'achète le mien; coûte que coûte, j'ai

besoin de trois roubles par semaine; quand je reviens chez moi, le pain est mangé; encore un rouble et demi à dépenser... Donne-moi donc mon dû! »

Le cordonnier arrive ainsi près de la chapelle, au tournant de la route, et il voit derrière la chapelle quelque chose de blanc. Le jour tombait; le cordonnier distingue mal :

— Qu'est-ce qu'il y a là? 11 n'y avait pas de pierre blanche ici. Est-ce une vache? Non, cela ne ressemble pas à une vache. Du côté de la tète , on dirait un homme ; mais pourquoi est- il blanc ? et pourquoi y aurait-il un homme?

Sémen s'approche, il voit plus clair. Quel miracle ! C'est bien un homme ; vivant ou mort? Il est assis, il est tout nu; appuyé contre le mur de la chapelle, il ne remue pas. Le cordonnier prend peur, il pense :

— On a tué quelqu'un, on l'a dépouillé et

jeté là : si je m'approche seulement, je ne verrai plus la fin de mes ennuis.

Il passe, contourne la chapelle et ne peut plus voir l'homme. Au bout de quelques instants, il se retourne et voit que l'homme s'est écarté du mur, qu'il remue, et semble le regarder fixement. Plus effrayé que jamais, le cordonnier se signe et se demande s'il doit revenir sur ses pas ou se sauver.

— Si je vais auprès de lui, pense Sémen; il peut m'arriver malheur. Qui sait quel homme c'est ? Sa présence ici me paraît suspecte ; il va me sauter à la gorge et je ne m'en tirerai peut-être pas. S'il ne m'étouffe pas, j'aurai peut-être du mal avec lui : que faire avec un homme tout nu ? Je ne peux cependant pas me déshabiller pour l'habiller, lui donner mon unique vêtement ! Que Dieu me sauve d'ici !

Et il pressa le pas. Tout à coup il s'arrêta sur la route :

— Que fais-tu, Sémen, se dit-il, que i'ais-tu? Un homme se meurt dans la peine, et toi, tu prends peur, tu tesauves. Serais-tu devenu un richard? Craindrais-tu d'être dépouillé de tes trésors? Aie! Sémen, ce n'est pas bien !

Aussitôt Sémen retourna vers la chapelle et marcha droit à l'homme.

Une fois près de lui, il se mit à l'examiner. L'homme était jeune et robuste ; aucune trace de violence ou de coups surson corps nu, mais il était transi de froid et avait l'air épouvanté. Assis contre le mur, il ne regardait pas Sémen ; comme épuisé, il ne pouvait soulever ses paupières.

Sémen se pencha vers lui, et l'homme se ranima soudain, ouvrit les yeux, tourna la tête

et le regarda. Le cordonnier n'eut pas plus tôt vu ce regard, qu'il se mit à aimer l'homme. Il laissa tomber ses valenki, (détacha sa ceinture, ôta son caftan.

— Voyons, dit-il, pas de parole inutile. Habille-toi; vite, voyons.

Il prit le malheureux dans ses bras, le souleva, le mit sur pied et regarda son corps si fin, si blanc, et son doux visage.

Sémen lui mit son caftan sur les épaules, mais l'homme ne pouvait pas passer les manches. Sémen les lui passa, ferma le caftan, lui attacha la ceinture, ôta sa casquette déchirée et voulut en coiffer l'homme, mais il se sentit froid à la tète, et il pensa :

— Je suis chauve de toute la tête, tandis que lui a de long cheveux bouclés.

Il remit sa casquette :

— Il vaut mieux, se dit-il, lui mettre des bottes.

Et, s'agenouillant devant l'homme, Sémen lui chaussa les valenki; puis, le mettant debout, il lui parla :

— Te voilà, frère .'Voyons, remue un peu, réchaulTe-toi ; nous n'avons plus rien à faire ici, que d'autres s'en mêlent ; nous pouvons nous en aller.

Mais l'inconnu restait debout, sans parler, tout en regardant Sémen avec douceur : il ne pouvait articuler un seul mot.

— Eh bien ! pourquoi ne parles-tu pas? Nous ne pouvons pourtant pas hiverner ici, il faut rentrer. Voilà mon bâton , appuie-toi dessus, si tu n'as pas de forces; détalons, marche !

Et l'homme marcha, et ne resta pas en arrière.

Ils vont ensemble et Sémen dit :

— D'où es-tu?

— Je ne suis pas d'ici.

— Je connais les gens d'ici ; comment estu tombé là, derrière la chapelle ?

— Je ne peux pas le dire.

— T'aurait-on fait du mal.

— Non, personne ne m'a maltraité; Dieu m'a puni.

— Il estentenduque tout est de Dieu, mais enfin on vient toujours de quelque part. Où allais-tu ?

— N'importe où, cela m'est indifférent.

Sémen s'étonne. Cet homme n'a pas la figure

d'un mauvais plaisant, sa voix est douce, mais il ne dit rien de lui-même. Sémen songe qu'il y a bien des choses inexplicables et il dit à l'homme :

— Eh bien! viens chez moi, tu te réchaufferas un peu dans ma maison.

Sémen marche, l'autre ne reste pas en arrière, il marche à côté de lui. Le vent s'est levé et transperce la chemise de Sémen. Le vin cuvé,

il se dégrise et commence à geler; il trotte en soufflant et pense :

— Me voilà bien ! En voilà une chouba! Je pars pour acheter une chouba, je n'ai plus même un caftan en rentrant, et je ramène encore un homme nu. Matréna ne m'en félicitera pas.

Matréna, c'est la baba. En pensant à elle, Sémen prend de l'ennui. Mais en regardant l'homme, il se rappelle le regard que celui-ci lui a jeté derrière la chapelle, et, de joie, tout son cœur tressaute dans sa poitrine.

La femme de Sémen a fini son ménage de bonne heure; elle a fendu du bois, apporté de l'eau, nourri les enfants, mangé; puis elle s'est mise à songer. Elle songe au pain. Fautil cuire aujourd'hui ou demain ? Il reste une grosse miche dans l'armoire : si Sémen a dîné au village, s'il ne soupe pas ce soir, il restera assez de pain pour demain. Elle tourne et retourne sa miche.

■ — Je ne cuirai pas aujourd'hui, il n'y a plus beaucoup de farine; nous allons traîner jusqu'à vendredi.

Ayant serré le pain, Matréna s'assied près de la table pour rapiécer la chemise de son mari; elle coud et elle pense à Sémen, qui est allé acheter des peaux de mouton.

— Pourvu que le marchand ne l'ait pas trompé, il est si simple, mon homme; il ne trompera jamais personne, lui, et un enfant lui en ferait accroire... Huit roubles, c'est de l'argent; on peut acheter une bonne chouba, pas de première qualité, mais enfin une chouba tout de même. L'hiver dernier était si rude, sans chouba; impossible d'aller laver à la rivière sans fourrure; et le voilà parti, ayant mis ma jaquette ouatée. Puis-je quitter le logis, ainsi dévêtue?.. Quel temps il y met! Il devrait être là. Ne s'est il pas arrêté au cabaret, « mon faucon ? »

A peinea-t-elle pensé à Sémen qu'elle entend son pas sur le perron. Matréna laisse son ouvrage et va dans le vestibule. Elle voit entrer deux hommes, Sémen et un autre moujik, nutête, chaussé de valenki.

A l'haleine, Matréna s'aperçut tout de suite que Sémen avait bu.

— J'en étais sûre, se dit-elle.

En le voyant sans caftan, les mains vides, silencieux, intimidé, le cœur manqua à lapauvre baba.

— Il a bu l'argent, il est allé au cabaret avec quelque vaurien, et il l'amène ici. C'est complet.

Les laissant pénétrer dans l'isba, Matréna suivit en silence.

Elle aperçut un homme jeune, maigre, pâle, vêtu de leur caftan, sans chemise sous le caftan, sans bonnet. Une fois entré, il resta sans mouvement, et les yeux baissés. Et Matréna pensa:

— C'est un mauvais garnement, il a peur. Elle alla vers le poêle, boudeuse et maussade, attendant les événements.

Sémen ôta sa casquette, et s'assit sur le banc, comme un bon garçon.

— Eh bien ! dit-il, Matréna, nous donneras-tu à souper? Je suis à jeun.

Sans se retourner, Matréna grommela entre ses dents. Elle s'arrêta près du poêle, et, sans bouger, regarda tantôt l'un, tantôt l'autre en hochant la tête.

Sémen voit bien que la baba est furieuse, mais qu'y faire? Sans avoir l'air de rien, il prend la main de l'étranger :

— Assieds-toi, frère, dit-il, soupons.

L'autre s'assied en silence.

— Eh bien! femme, n'as-tu pas cuit ce soir? La colère prend Matréna.

— J'ai cuit, mais pas pour toi; tu as bu jusqu'à ton bon sens.... Il va chercher une chouba neuve, et revient sans caftan; et il amène encore avec lui un vagabond tout nu. Je n'ai pas de souper pour vous autres ivrognes.

— Assez, Matréna, pas besoin de remuer la langue pour ne rien dire de bon. Tu ferais

mieux de me demander d'abord quel est cet homme.

— Commence par dire où tu as perdu l'argent, interrompit la baba.

Sémen porta la main à sa poche et en retira les trois roubles :

— Voilà l'argent. Trofimov n'a pas payé; il a promis pour demain.

La colère reprend Matréna de plus belle. Pas de chouba, le dernier caftan mis sur le dos d'un vagabond tout nu, que, pour comble, il a amené avec lui ! Elle prend l'argent et va le cacher en disant :

— Je n'ai pas de souper ; on ne peut pas nourrir tous les ivrognes nus.

— Hé ! Matréna, tiens ta langue, prête l'oreille à ce qu'on va te dire !

— Moi ! écouter les sottises d'un imbécile qui a bu ! Que j'avais raison de me faire prier pour t'épouser ! Ma mère m'avait donné de la

toile, tu l'as bue; tu vas acheter une chouba, et tu l'as bue.

Sémen essaye en vain d'expliquer qu'il n'a bu que pour vingt kopeks, il veut lui dire comment il a trouvé l'homme ; Matréna ne lui laisse pas placer un mot, elle en dit deux à la fois; même ce qui s'est passé il y a dix ans, elle le lui jette à la tête. Elle parle, elle parle, Matréna, et puis elle saisit Sémen par sa manche.

— Rends -moi ma jaquette, je n'ai que cellelà et tu me l'as prise; tu l'as sur ton dos, chien embroussaillé ! Que le Malin t'emporte !

Sémen veut ôter la jaquette, la femme tire, les coutures partent. Enfin Matréna ressaisit sa jaquette, se la jette sur la tête, et se dirige vers la porte pour s'en aller, mais soudain elle s'arrête, prise de rage ; elle voudrait se dégonfler sur quelqu'un, et savoir qui est cet homme.

13) A LA RECHERCHE DU BUNHEUit

Debout sur le seuil, Matréna dit :

— Si c'était un brave homme, il ne serait pas tout nu, il aurait au moins une chemise. Si tu avais fait chose qui vaille, tu m'aurais dit d'où tu ramenais cet élégant.

— Mais je me tue à te le dire : je passais près de la chapelle , je trouve ce garçon à moitié gelé, tout nu; nous ne sommes plus au temps chaud, tant s'en faut. C'est Dieu qui m'a conduit vers lui : il aurait péri cette nuit. Que faire? Je l'ai pris, je l'ai vêtu, je l'ai amené chez moi. Apaise-toi, Matréna, c'est un péché. On doit mourir un jour.

Matréna ouvrit la bouche pour riposter.

Soudain, elle jeta les yeux sur l'étranger et se tut. Assis sur le banc, il se tenait immobile.

CE QUI FAIT VlVltE LES HOMMES 131

Sa poitrine se soulevait, il étouffait, les mains croisées sur ses genoux, la tète baissée, les yeux clos, comme oppressé. Ma tréna se taisait; Sémen lui dit doucement :

— Matréna, n'as-tu plus Dieu dans ton cœur?

En entendant ces paroles, la baba considéra l'étranger qui levait les yeux sur elle, et son cœur se fondit. Quittant le seuil, elle alla vers le poêle pour préparer le repas, posa l'écuelle sur la table, apporta le dernier pain et le kvass '.

— Allons! mange, dit-elle.

Sémen poussa l'homme vers la table.

— Approche, jeune homme.

Il coupa du pain, le trempa et se mit à manger.

Matréna s'assit au coin de la table, y posa ses coudes, et, le menton sur ses mains, re-

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