‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 16 sur 31 · Ci Ire · texte numérisé non relu

Ci Ire

132 A LA KECHERCHE DU B0M1EUK

garda l'étranger. Et une grande pitié la prit ; elle se mit à aimer ce malheureux. Aussitôt l'étranger devint plus gai, et, relevant la tête, regarda la pauvre femme avec un sourire. Le souper fini, la baba rangea la vaisselle et dit :

— D'où viens-tu?

— Je ne suis pas d'ici.

— Gomment es-tu tombé là ?

— Je ne puis le dire.

— Qui t'a dépouillé?

— Dieu m'a châtié.

— Et c'est ainsi, tout nu, que tu restais?

— C'est ainsi, tout nu, que je restais. Je gelais, Sémen m'a vu, a eu pitié; il m'a mis son caftan, m'a dit de le suivre. Toi, tu as eu compassion de ma misère, tu m'as fait manger et boire : que Dieu vous bénisse!

Matréna se leva, ouvrit son coffre en retira la vieille chemise de Sémen qu'elle avait rapiécée pour le lendemain, prit une paire de

vieilles braies et, les donnant à l'étranger, elle t

lui dit doucement :

— Prends, je vois que tu n'as même pas de chemise, habille-toi; couche-toi où tu voudras, sur le banc ou sur le poêle.

L'étranger ôta le caftan, mit la chemise et les braies et s'étendit sur le banc. Matréna souffla la chandelle, ramassa le caftan et grimpa sur le poêle à côté de Sémen. Elle se couvrit d'un bout du caftan et se coucha; mais elle ne put dormir : l'étranger la préoccupait, et puis elle songea qu'où avait mangé tout ce qui restait de pain, qu'on en manquerait le lendemain, et que la chemise et les braies de Sémen étaient données ; elle se sentait triste et inquiète. Mais en se rappelant le sourire de l'étranger, elle eut un tressaillement de joie. Longtemps Matréna ne put dormir. Sémen ne dormait pas non plus, et tirait le caftan de son côté.

— Sémen!

— Hé!

— Le pain est tout mangé, je n'ai pas cuit aujourd'hui. Que ferai-je demain? Dois-je demander à notre commère Mélania de m'en prêter demain? ggl

— Nous vivrons. Nous aurons de quoi manger.

Un silence.

— Cet homme a l'air bon, pourquoi ne ditil rien sur lui-même ?

— Sans doute que c'est défendu.

— Sémen!

— Quoi!

— Nous donnons, et personne ne nous donne.

Sémen ne sut que répondre.

— Assez causé, fit-il en se retournant. Et ils s'endormirent.

Sémea s'éveilla de bonue heure : les enfants dormaient encore; la baba était sortie pour demander du pain à sa voisine : seul, l'étranger était assis sur le banc, les yeux en l'air ; son visage était plus serein que la veille.

Et Sémen dit :

— Eh bien ! ma chère tête , le ventre demande du pain et le corps des vêtements. Il faut se suffire, se nourrir. Sais-tu travailler ?

— Je ne sais rien.

Sémen ouvrit de grands yeux et dit :

— On apprend ce que Ion veut, quand la bonne volonté ne manque pas.

— Tout le monde travaille, je ferai comme les autres.

— Comment t'appellcs-tu?

— Mikhaïl.

— Eh bien ! Mikhaïl, tu ne veux rien dire sur toi, c'est ton affaire; mais il faut manger ; si tu fais ce que je te dirai, je te nourrirai.

— Que Dieu te sauve ! Enseigne- moi , montre-moi ce que j'iguore.

Sémen prit du chanvre et se mit à tordre le fil.

— Ce n'est pas malin, regarde.

Mikhaïl regarde , prend le chanvre à son tour, tord le fil, et aussitôt Sémen lui apprend à tailler, à coudre, à pousser l'alêne, à mettre les semelles , à piquer les coutures. Dès la troisième journée , quelque travail qu'on lui montrât , Mikhaïl comprenait de suite ; il travaillait si proprement qu'on eût pu croire qu'il avait fait des bottes pendant cent ans. Il ne perdait pas une minute , mangeait peu; l'ouvrage achevé, il restait dans son coin, les yeux en haut, en silence : parlant peu, ne

riant jamais , ne sortant jamais ; et ou ne le vit sourire qu'une seule fois , le premier soir, quand la baba lui avait servi à souper.

Jour par jour , semaine par semaine , une année se passa. Mikhaïl continuait à vivre et travailler chez Sémen. L'ouvrier devint celèbre : nul ne faisait des bottes aussi propres, aussi solides que Mikhaïl, l'ouvrier de Sémen. On le connaissait à vingt lieues à la ronde et Sémen commença à s'enrichir.

Un jour d'hiver , le patron et son ouvrier travaillaient ensemble , lorsqu'un vozok *, attelé de trois beaux chevaux, dont les grelots sonnaient joyeusement, s'arrêta à la porte de

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