Voiture à trois chevaux
l'isba. Un valet sauta du siège, ouvrit la portière : un barine, enveloppé d'un chouba, descendit du vozok et monta les marches du petit perron. Matréna ouvrit la porte toute grande. Le barine se baissa, entra dans l'isba, et se redressa : sa tète touchait presque au plafond , et il remplissait, à lui seul, tout un coin de la chambre. Sémen salua le barine avec étonnement. Jamais il n'avait vu des hommes pareils. Sémen était trapu , Mikhaïl fluet ; Matréna semblait une vieille bûche séchée. Cet homme paraissait venir d'un autre monde; sa face rouge et pleine, son cou de taureau lui donnaient l'air d'être bâti en airain.
Après avoir soufflé avec force, le barine jeta sa fourrure, s'assit sur le banc, et dit:
— Lequel de vousesl le patron cordonnier? Sémen s'avança :
— C'est moi, Votre Honneur, dit-il.
Le barine appela son valet.
— Fedka, apporte-moi le cuir.
Le domestique accourut avec un paquet qu'il posa sur la table.
— Défais ce paquet.
L'autre obéit.
Le barine montra le cuir à Sémen.
— Tu vois bien ce cuir, cordonnier?
— Oui, Votre Honneur.
— Comprends-tu quelle marchandise c'est?
Sémen tjHe le cuir et dit:
— La marchandise est de première qualité.
— C'est cela , elle est bonne, imbécile ; tu n'as encore jamais vu pareille marchandise : c'est du cuir d'Allemagne, entends-tu ? Il vaut vingt roubles, ce cuir.
Sémen, intimidé, répond :
— Où pourrions-nous voir tout cela, nous autres?
— C'est cela ; peux-tu me faire des bottes avec ce cuir ?
110 A LA KECHEUCHË IHJ BOMIKLK
— Certainement, Votre Honneur.
Le barine s'écria :
— Certainement ! Comprends bien pour qui tu vas travailler, et avec quelle marchandise ; fais-moi des bottes qui puissent durer un au, que je puisse les porter un an sans les tourner ni les déchirer. Si tu peux le faire, prends et taille ce cuir , sinon refuse. Je te le dis d'avance : si les bottes se déchirent avant un an, je te fourre en prison; si elles me servent un an, tu auras dix roubles.
Sémen, effrayé , hésite, ne sait que dire. Il regarde Mikhaïl, le pousse du coude et lui demande ce qu'il doit répondre : faut-il accepter?
Mikhaïl fait signe que oui, et Sémen accepte, s'engageant à livrer des bottes qui ne tourneraient, ne se déchireraient pas jusqu'au bout de l'année.
Le barine appelle le valet, tend son pied et dit:
CE QUI FAIT VIVRE LES HOMMES 1 il
— Eh bien ! prends la mesure.
Le pied du barine est si gros qu'il faut tailler une seconde feuille de papier, quoique la première soit déjà fort grande. Sémen prend la mesure de la semelle, du cou-de-pied, et se met à mesurer le mollet; mais le papier n'en peut faire le tour : le mollet est gros comme une poutre. Tandis que Sémen prenait mesure, le barine dévisageait tout le monde. Il aperçut Mikhaïl.
— Eh! qui est celui-là? dit-il.
— Mais c'est mon ouvrier, celui qui fera les bottes, dit Sémen.
— Attention ! qu'elles me servent un an.
Sémen lève les yeux sur Mikhaïl, et s'aperçoit qu'il ne regarde même pas le barine, il regarde au-dessus, au-delà du barine, comme s'il voyait quelque chose. Il regardait, il regardait, Mikhaïl; tout à coup il sourit avec sérénité.
142 A LA RECHERCHE D'J UOMIEUlt
— Pourquoi ris-tu, imbécile? dit le bariiie. Veille plutôt à ce que mes bottes soient prêtes à temps.
Mikhaïl répondit :
— Vos bottes seront prêtes au moment voulu.
— Je l'entends bien ainsi, s'écria le barine en remettant sa chouba.
Il se dirigea vers la porte; mais, ayant oublié de se baisser, il se heurta le front contre la solive. Ce furent des cris, une colère, puis, se redressant, il se frotta la tête et remonta dans son vozok.
Une fois le barine parti, Sémen dit :
— En voilà un qui est fort comme une pierre à fusil ; il a rompu la solive, et il s'en moque.
Et Matréna dit :
— Avec la vie qu'il mène, comment ne serait-il pas un bel homme? Coulé en airain, la mort même ne le prendra pas de sitôt.
Sémen s'adressa à Mikhaïl :
— Nous avons accepté cette commande; qu'elle ne nous cause aucun ennui. Le cuir est cher, le barine est violent, pourvu que nous ne nous trompions pas! Tuas de meilleurs yeux, ta main est plus sûre; voici les mesures, taille-moi ce cuir, je ferai ta besogne en attendant.
Mikhaïl obéit, il prit le cuir, le déroula et se mit à tailler. Matréna le regardait faire; habituée au métier, elle s'étonna de voir Mikhaïl couper le cuir autrement que pour des bottes. Elle voulut parler, mais elle pensait :
— Je n'aurai sans doute pas compris quel genre de bottes il faut au barine; Mikhaïl sait
mieux que moi ce qu'il fait; moi, je ne m'en mêle pas.
Mikhaïl fait une paire de chaussures qu'il coud à la manière des sandaliers. Matréna s'en étonne; mais elle ne veut pas s'en mêler, et Mikhaïl continue à coudre. Le moment de dîner est venu. Sémen se lève et voit que Mikhaïl a fait avec le cuir des sandales au lieu de bottes, lui qui ne s'est jamais trompé en rien. Sémen pousse un : Ah!
— La marchandise est perdue ; que vais-je dire au barine? Où trouver une pareille marchandise?
Et il dit à Mikhaïl :
— Qu'as-tu fait? mon ami, tu m'as perdu. Le barine m'a commandé des bottes, et toi, qu'as-tu fait?
Au même instant, on frappe un grand coup à la porte. On regarde par la fenêtre, on voit le domestique du barine qui attache son che-
CE QUI FAIT VIVliE LES HOMMES 143
val à l'anneau de la porte. Sémen lui ouvre; le domestique est essoufflé.
— Bonsoir, patron.
— Bonsoir, que nous veux-tu?
— La barinia { m'envoie pour chercher les bottes.
— Les bottes?
— Oui, le barine n'a plus besoin de bottes; il n'en portera pins. La barinia vous souhaite de vivre longtemps -.
— Comment!
— Il n'est pas même rentré vivant, il est mort dans le vozok. Nous arrivons, j'ouvre, je le vois couché au fond, tout raide; c'est à grand'peine qu'on a pu le retirer. La barinia m'a envoyé chez vous, en disant :
— Va dire au cordonnier de faire des sandales pour un mort au lieu des bottes que le