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Locution populaire, pour annoncer la mort de quelqu'un

146 A LA RECHEItCHE DU BOKHEUU

barine est venu commander en laissant du cuir. Qu'il se presse, attends, et rapporte avec toi les sandales.

Mikhaïl prit les sandales et ce qui restait du cuir, roula le tout proprement et remit le paquet au valet qui attendait :

— Adieu, la compagnie! que l'heure vous soit propice!

Un an, deux ans se passent, et enfin voilà la sixième année que Mikhaïl demeure chez Sémen. Les choses suivent toujours le même train ; il ne sort jamais, ne parle guère et n'a souri que deux fois, la première, lorsque la baba lui donna à manger, la seconde, à la visite du barine. Sémen ne saurait trop se

louer de son ouvrier, il ne lui demande plus d'où il vient; il ne craint qu'une seule chose, le départ de Mikhaïl.

Un jour, ils étaient tous ensemble, les enfants jouaient et grimpaient sur les bancs, près des fenêtres, Matréna chauffait les fers à repasser, Sémen poussait l'alêne, Mikhaïl achevait un talon. Un des enfants vint s'appuyer sur l'épaule de Mikhaïl, qui était près de la fenêtre, et lui dit :

— Regarde, oncle Mikhaïl, voilà une marchande avec deux petites filles ; elles se dirigent, je crois, de notre côté. L'une des petites est boiteuse.

A ces mots de l'enfant, Mikhaïl jette l'ouvrage et regarde au dehors. Sémen s'étonne : jamais Mikhaïl n'a regardé au dehors, et le voilà collé à la vitre. Sémen regarde à son tour à travers la fenêtre. Il voit en effet une femme proprement mise qui conduit deux fil-

lettes, enveloppées de petites pelisses, avec des fichus en laine sur la tête. Les enfants se ressemblent, impossible de les distinguer l'une de l'autre, mais l'une d'elles boite et traîne la jambe.

La femme s'arrête à la porte, tire le verrou et entre dans l'isba, en poussant les enfants devant elle.

— Bonjour, mes maîtres.

— Soyez la bienvenue, que désirez-vous?

La femme s'asseoit, les fillettes se serrent

contre elle timidement.

— Il me faut des souliers pour mes petites.

— Nous n'avons jamais rien fait d'aussi petit, mais on fait ce que l'on veut, nous essayerons. On peut les faire à rebords, ou peut les faire avec doublure de toile; comment les voulez- vous? Mikhaïl, mon ouvrier, est très habile.

Sémen se retourne et voit Mikhaïl qui dévore des yeux les petites filles.

Sémen s'étonne de plus en plus. Il est vrai que les petites sont jolies, potelées, des joues roses, des yeux noirs ; les petites pelisses et les fichus sont gentils, mais il ne peut pas comprendre pourquoi Mikhaïl les considère avec tant d'intérêt, comme s'il les connaissait déjà. Sémen cause avec la femme, prend mesure.

La femme place la petite boiteuse sur ses genoux, en disant :

— Prends deux mesures de celle-ci ; tu feras un soulier pour le pied bot et trois pour l'autre pied ; leurs pieds sont les mêmes, elles ' sont jumelles.

Après avoir pris mesure, Sémen dit, en montrant la boiteuse :

— Pourquoi est-elle estropiée ? Est-elle née ainsi ?

loU

— Noii, sa mère l'a estropiée.

Matréna se mêle à la conversation, curieuse de savoir :

— Qui es-tu ? dit-elle à la femme, qui sont ces petites ? N'es-tu pas leur mère ?

— Je ne suis ni leur mère, ni leur parente, ma bonne, ce sont mes filles adoptives.

— Elles ne sont pas de ton sang, et comme tu les choies !

— Comment ne pas les chérir ? je les ai nourries de mon lait toutes les deux. J'ai eu un enfant aussi, que Dieu m'a repris ; je ne le choyais pas autant que celles-ci.

— A qui sont-elles ?

Matréna se mit à bavarder avec la femme qui leur fit ce récit.

CE QUI FAIT VIVRE LES HOMMES lCil

— Il y a six ans qu'elles sont orphelines ; le père fut enterré un mardi, la mère mourut le vendredi. Orphelines de père avant de naître ; la mère ne survécut pas même un jour à leur naissance. Je vivais alors au village avec mon mari; nous étions voisins, porte à porte. Le père était tout seul à travailler dans les bois , un arbre lui tomba dessus, l'écrasa ; il perdait ses entrailles, si bien que, de retour au logis, il rendit son âme à Dieu. Sa femme accoucha trois jours après de ces deux petites ; pauvre, solitaire, elle n'eut personne autour d'elle, ni sage-femme ni servante. Elle accoucha seule. J'allais le matin pour la voir ; j'entre et je la vois, la pauvre, toute froide déjà. En mourant, elle était retombée sur la petite et lui avait estropié le pied . Les gens s'assemblèrent, on leva, on ensevelit la morte, on lui fit un cercueil et on la mit en terre. Les voisins sont tous de braves gens ; les petites restaient seules, où

les mettre ? J'étais alors la seule nourrice du village, j'allaitais mon premier-né depuis huit semaines; je les pris pour quelque temps chez moi.

Les moujiks se réunirent, on causa, on se demanda ce qu'on ferait d'elles, et voici ce qu'ils me dirent : « Maria, garde-les chez toi en attendant, ces petites, nourris-les de ton lait, et donne-nous du temps pour nous mettre d'accord. » J'avais déjà donné à téter à l'une, mais je n'avais rien donné à l'autre, à la pauvre estropiée ; je ne pensais pas qu'elle pût vivre ; et puis je me fis des reproches; elle geignait, elle me fit pitié. Pourquoi cette petite âme d'ange doit-elle souffrir? Je la lis téter et je les allaitai tous les trois, le mien et les orphelines. J'étais jeune et forte, je mangeais bien, j'eus du lait en abondance, le Seigneur me combla. Je faisais téter deux des enfants, et le troisième attendait ; l'un des

deux allaité , je prenais le troisième ; et Dieu me fit la grâce de les élever. Le mien mourut deux ans après, et Dieu ne me donna plus d'enfants. Cependant nous avons acquis du bien, nous vivons maintenant au moulin, chez un marchand. Nous avons de bons gages, la vie est facile, mais je n'ai pas d'enfanls. Que ferais-je si je n'avais ces fillettes ? Je serais seule. Comment ne pas les aimer, les choyer ? Elles sont la joie de mes yeux, la cire de mon cierge '.

La femme pressa les enfants sur son cœur, embrassa la boiteuse et essuya ses yeux remplis de larmes.

« On vit sans père ni mère, on ne vit pas sans Dieu, » dit le proverbe.

Ainsi parlèrent-ils, et la femme allait s'en aller. Comme les patrons la reconduisaient, ils se retournèrent vers Mikhaïl, et lui restait les

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