‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 19 sur 31 · Terme d'affection. — Locution populaire · texte numérisé non relu

Terme d'affection. — Locution populaire

mains croisées sur ses genoux, les yeux en haut, et il souriait.

Sémen s'approcha de lui et lui dit :

— Que fais-tu, Mikhaïl?

Mikhaïl se leva, serra l'ouvrage, ôta son tablier, salua le patron et la patronne et leur dit:

— Pardonnez-moi, patron; Dieu m'a fait grâce, faites-moi grâce aussi.

Et les patrons voient qu'une lumière émane de Mikhaïl. Sémen se lève, le salue et lui dit.

— Je vois, Mikhaïl, que tu n'es pas un homme comme les autres, et que je ne puis pas te garder ni t'intei'roger. Dis-moi seulement une chose: pourquoi étais-tu si sombre, si épouvanté quand je t'ai trouvé et amené chez moi? Pour-

quoi es-tu devenu serein quand ma femme t'a offert à manger? Tu as souri alors, tu t'es rasséréné. Plus tard, quand le barine est venu commander des bottes, tu as encore souri et tu es devenu plus serein encore, et à présent, quand cette femme a amené les petites filles, tu as souri une troisième fois et tu as rayonné. Dis-moi, Mikhaïl, pourquoi une lumière émane de toi, et pourquoi tu as souri trois fois?

Et Mikhaïl répondit :

— Je rayonne, parce que j'étais puni ; Dieu m'avait châtié, et maintenant il m'a pardonné. Et j'ai souri trois fois parce que je devais apprendre trois paroles divines : et j'ai appris les paroles. J'ai appris la première parole quand ta femme a eu pitié de mon dénuement ; alors j'ai souri pour la première fois. J'ai souri pour la seconde fois lorsque le barine est venu dans ton isba, parce que la seconde parole m'a été révélée alors ; età présent, en voyant les peti-

tes filles, j'ai appris la troisième parole divine et j'ai souri pour la troisième fois.

Et Sémen lui demanda:

— Dis-moi, Mikhaïl, pourquoi Dieu t'avait châlié, et quelles sont ces paroles, pour que je les sache aussi.

Et Mikhaïl répondit :

— Dieu m'a châtié pour ma désobéissance. Jetais un ange au ciel et j'ai désobéi. J'étais un des anges du ciel, le Seigneur m'envoya sur la terre pour chercher une âme, l'âme d'une femme. Je descendis sur la terre, et je vis une femme couchée, malade, qui venait de donner la vie à deux petites filles. Les enfants geignaient à côté de la mère, trop faible pour leur donner le sein. Quand elle me vit, elle comprit que Dieu demandait son âme; elle pleura, supplia :

— Ange de Dieu, mon mari a été tué il y~a trois jours par la chute d'un arbre dans la fo-

rèt; je n'ai ni mère, ni sœur, ni tan Le ; mes orphelines n'ont que moi! Ne prends pas ma pauvre âme: laisse-moi élever mes enfants, que je les mette debout, des enfants ne peuvent pas vivre sans père ni mère.

J'obéis à la femme, je mis un enfant à son sein, et l'autre dans ses bras ; je remontai au ciel et je vins devant Dieu et je lui dis:

— Je n'ai pu emporter l'âme de l'accouchée. Le père a été tué, elle a des jumelles, et elle m'a supplié de lui laisser le temps d'élever ses enfants, qui ne peuvent vivre sans père ni mère; je n'ai pas pu emporter cette âme.

Le Seigneur me répondit :

— ■ Va, et rapporte-moi l'âme de celle mère, et tu connaîtras un jour trois paroles divines : tu apprendras ce qu'il y a dans les hommes, ce qui n'est pas donné à l'homme, et ce qui fait vivre les hommes. Quand tu auras appris ces trois paroles, tu reviendras au ciel.

Je retournai sur la terre, et j'emportai l'âme de la pauvre mère. Les enfants quittèrent le sein maternel, le cadavre retomba sur le côté gauche, écrasant le pied d'une des petites filles. Tandis que je m'élevai au-dessus du hameau, pour rapporter l'âme au Créateur, un tourbillon me saisit, mes ailes s'alourdirent; elles retombèrent ; l'âme monta seule à Dieu, et je restai gisant à terre au bord du chemin.

Et Sémen et Matréna comprirent alors qui ils avaient vêtu et nourri, qui avait vécu avec eux. Ils pleuraient de joie et d'émotion, et l'ange leur parla encore :

— Je restai seul sur le chemin, seul et nu. Je n'avais connu jusqu'alors aucune des misé-

res humaines, ni le froid, ni la faim. Je devins homme, j'eus faim, j'eus froid, et ne sus que devenir. Je vis une chapelle consacrée à l'Éternel, je voulus m'y réfugier; la porte était cadenassée. Ne pouvant entrer, je m'assis sur le seuil, cherchant à m'abriter contre la bise. Le soir vint, j'eus froid, j'eus faim, je souffrais, je tremblais, la douleur me prit tout entier. Soudain, j'entendis des pas sur la route, un homme venait portant des bottes ; il parlait tout seul. Je vis pour la première fois la face mortelle de l'homme, depuis que j'étais devenu homme moi-même, et j'eus peur de cette face; je me détournai. Je l'entendais qui se parlait à lui-même :

— Comment nourrir ma femme et mes enfants? Comment, pendant l'hiver, abriter contre le froid nos membres engourdis?

Et je pensais :

— Je péris de froid et de faim, et voilà cet

100 A LA RECiJKHCilh: DU HOXHEUK

homme qui passe, il ne pense qu'à ses besoins à lui, il ne saurait me secourir.

L'homme me vit, il fronça les sourcils, devint terrible et passa... Je désespérai. Soudain, je l'entendis revenir, je le regardai et je ne le reconnus plus : la mort avait été sur sa face, et à présent il était redevenu un vivant, et je vis l'image de Dieu sur ce visage. Il vint à moi, il me vêtit, il me prit par la main et m'amena chez lui. Sa femme était sur le seuil de l'isba, et elle parla; la femme était plus terrible que l'homme, le souffle de la mort sortait de ses lèvres, le souffle mortel de ses paroles me coupa la respiration, je défaillais ; elle voulut me renvoyer au froid, à l'agonie, à la mort, et je compris qu'elle mourrait elle-même en me chassant. Tout à coup son mari lui parla de Dieu. Aussitôt la femme se transforma; elle me fit manger, et comme elle me regardait, je levai aussi les yeux sur elle : la morte était

CE QUI FAIT VIVttE LES HOMMES ICI

rcdevenue une vivante, etje reconnus Dieu sur son visage. Et je me souvins des paroles de Dieu : « Tu connaîtras ce qu'il y a dans les hommes. » J'appris ainsi qu'il y a dans les hommes l'amour. Heureux d'avoir la révélation d'une des paroles divines, je souris alors pour la première fois. Mais je ne pus apprendre tout à la fois; je ne comprenais pas encore ce qui n'est 21 a s donné à l'homme, et ce qui fait vivre les hommes.

Je vécus chez vous un an ; le bariue vint commander des bottes, des bottes qui devaient durer un an sans tourner ni se déchirer. Je le regardai et je vis à côté de lui un de mes compagnons, l'ange de la mort; personne ne le vit, hormis moi ; je le connaissais, je savais que le soleil ne serait pas encore couché quand l'âme du bariue le quitterait, et je pensais :

— L'homme accumule pour un an, mais il

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ne sait pas qu'il doit mourir avant la nuit.

Et je me rappelai la seconde parole de Dieu : « Tu connaîtras ce qui n'est pas donné à l'homme. »

Ce qu'il y a dans l'homme, je le connaissais déjà. — J'apprenais maintenant ce qui n'est pas donné à l'homme : Il n'est pas donné à l'homme de savoir ce qu'il faut à son corps; et je souris pour la seconde fois.

Mais j'ignorais encore, je ne comprenais pas ce qui fait vivre les hommes. Je vécus ainsi, attendant toujours la révélation du créateur, la dernière parole divine. La sixième année, la femme amena les jumelles, je les reconnus, et j'appris comment elles avaient survécu. J'appris tout alors et je pensai :

— La mère implorait pour ses enfants, et j'avais écouté la mère ; j'avais cru que ces orphelines étaient destinées à périr, et voilà

qu'une femme, une étrangère, les a nourries et recueillies.

Et quand cette femme pleura d'attendrissement en parlant de ces petites étrangères, qu'elle choyait, qu'elle plaignait, je vis en elle l'image divine de Dieu et je compris ce qui fait vivre les hommes. Je compris alors que Dieu m'avait révélé la dernière parole, qu'il m'accordait mon pardon ; et je souris pour la troisième fois.

Et l'ange dépouilla son enveloppe terrestre

et se revêtit de lumière; les yeux humains ne

purent en supporter l'éclat; il éleva sa voix,

qui sembla venir, non de lui, mais du ciel, et

il dit :

— Et je compris que l'homme ne vit pas

de ses besoins à lui, mais qu'il vit par Vamour.

« Il n'était pas donné à la mère de savoir ce qui ferait vivre ses enfants; il n'était pas donné au barine de savoir ce qu'il lui fallait ; il n'est donné à aucun homme de savoir s'il lui faudra ce soir des bottes pour lui vivant, ou des sandales pour lui mort.

« Je restai vivant quand j'étais homme, non que je prisse soin de moi-même, mais parce qu'il y eut de l'amour chez un passant et chez sa femme : ils eurent pitié de moi et m'aimèrent. Les orphelines vécurent, non qu'on eût songé à elles, mais parce qu'une femme avait l'amour dans son cœur. Los hommes vivent, non qu'ils songent à eux-mêmes, mais parce que l'amour est dans le cœur des hommes.

« Je savais auparavant que Dieu a donné la vie aux hommes, et a voulu qu'ils vivent.

Maintenant, j'ai compris que Dieu ne veut pas que l'homme vive seul, et c'est pourquoi il cache à chacun ce dont il a besoin. Il veut que chacun vive pour les autres, et c'est pourquoi il révèle à chacun ce qui est utile à la fois à lui-même et aux autres.

« Je compris alors que les hommes, qui croient vivre uniquement de leurs propres soucis, ne vivent en réalité que par l'amour seul. Celui qui est en l'amour est en Dieu, et Dieu vit en lui : car Dieu, c'est l'amour. »

Et l'ange chanta les louanges de Dieu; sa voix fit trembler l'isba; le toit s'ouvrit, une colonne de feu s'élança de la terreau ciel. Sémen, sa femme et ses enfants se prosternèrent sur le sol. L'ange ouvrit ses grandes ailes et remonta dans les cieux.

Quand Sémen revint à lui, l'isba avait repris son aspect, et personne ne s'y trouvait plus, honnis lui et les siens.

HISTOIIÎE VRAIE

Dieu voit la vérité, mais il ne la dit pas tout de suite.

Dans la ville de Vladimir vivait un jeune marchand du nom d'Aksénov. Il possédait deux boutiques et une maison.

D'un extérieur avenant, Aksénov était blond, frisé, ami de la liesse et des refrains. Dans sa jeunesse, il buvait beaucoup, et quand il avait bu il faisait du tapage. Mais une fois marié, il ne but plus que bien rarement.

Un jour d'été, Aksénov décida de se rendre à la foire de Nijni-Novogorod. Comme il faisait ses adieux aux siens, sa femme lui dit :

— Ivan Dmitriévitch, ne t'en va pas aujourd'hui. J'ai fait un mauvais rêve sur toi.

Aksénov se mit à rire et dit :

— Tu as peur que je ne fasse quelque folie à la foire.

La femme répondit :

— Je ne sais pas au juste moi-même de quoi j'ai peur. Seulement j'ai fait un mauvais rêve. Je t'ai vu : tu venais de la ville, tu as ôté ton chapeau, et tout à coup j'ai vu ta tète toute blanche.

Aksénov se mit à rire de plus belle.

— Eh bien ! c'est un bon signe. Va, je ferai de bonnes affaires et t'apporterai de beaux cadeaux.

Il prit congé des siens et partit.

A mi-chemin, il rencontra un marchand de sa connaissance et s'arrêta avec lui pour la couchée. Ils prirent le thé ensemble et allèrent se coucher dans deux chambres contiguës.

HISTOIRE VRAIE 1GJ

Aksénov n'était pas un grand dormeur. Il se réveilla au milieu de la nuit, et, pour voyager plus à son aise pendant la fraîcheur, il réveilla le yamschtschik l et lui donna l'ordre d'atteler. Puis il entra dans l'isba toute noire, paya le patron et partit.

Après avoir fait une quarantaine deverstes, il s'arrêta de nouveau pour laisser manger les chevaux, se reposa lui-même dans l'auberge , sortit sur le perron vers l'heure du dîner et fit préparer le samovar. Il prit une guitare et se mit à jouer. Tout à coup arrive une troïka avec sa sonnette; un tchinovnik* en descend avec deux soldats, s'approche d' Aksénov et lui demande qui il est et d'où il vient. Aksénov s'exécute et l'invite à prendre le thé avec lui. Mais le tchinovnik continue à le presser de questions :

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