‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 22 sur 31 · Diminutif d'Ivan · texte numérisé non relu

Diminutif d'Ivan

elle, et lui avait demandé si ce n'était pas lui qui avait tué le marchand, il se dit :

— Dieu seul connaît la vérité ; c'est Lui qu'il faut implorer. Attendons sa miséricorde.

Et depuis ce moment, Aksénov cessa d'envoyer des suppliques, ferma son âme à l'espoir, et ne fit plus que prier Dieu.

Le jugement condamna Aksénov au knout et, ensuite, aux travaux forcés. C'est ce qui fut fait.

On le battit du knout et, quand les blessures se furent cicatrisées, on l'envoya avec d'autres forçats en Sibérie.

En Sibérie, aux travaux forcés, Aksénov resta vingt-six ans. Ses cheveux devinrent blancs comme de la neige, et sa longue barbe grise tomba droit. Toute sa gaîté disparut. Il se voûtait, commençait à se traîner, parlait peu, ne riait jamais et priait souvent Dieu.

En prison, Aksénov apprit à faire des bottes.

Avec l'argent ainsi gagné il acheta un Martyrologe, qu'il lisait lorsqu'il y avait delà lumière dans son cachot. Les jours de fête, il se rendait à la chapelle de la prison, lisait les Apôtres et chantait au chœur : il avait toujours sa jolie voix. Les autorités l'aimaient pour sa docilité ; ses compagnons l'avaient en grande estime et l'appelaient « grand-père » et « homme de Dieu ». Quand les prisonniers avaient quelque chose à demander, c'était toujours par Aksénov qu'ils faisaient présenter leur requête, et, quand les forçats se prenaient de querelle, c'était encore Aksénov qu'ils choisissaient comme arbitre.

De sa maison, personne n'écrivait à Aksénov, il ignorait si sa femme et ses enfants vivaient encore.

Un jour on amena au bagne de nouveaux forçats. Le soir, les anciens demandèrent aux nouveaux de quelles villes, de quels villages

HISTOIUE VRAIE 177

ils venaient, et pour quelles causes. Aksénov s'était approché, lui aussi, et, la tête baissée, il écoutait ce qui se disait. L'un des nouveaux forçats était un vieillard d'une soixantaine d'années, d'une haute stature, à barbe grise et taillée. Il racontait les motifs de sa condamnation.

— C'est ainsi, mes frères, disait-il. On m'a envoyé ici pour rien. J'ai dételé un cheval d'un traîneau : on m'a saisi, en disant que je volais. Et moi j'ai dit : « Je ne voulais qu'aller plus vite; vous voyez bien que j'ai lâché le cheval... D'ailleurs le yamschtschik est mon ami... Il n'y a donc pas délit. » — « Non, me dit-on, tu l'as volé. » Et ils ne savaient ni où ni quand j'avais volé. Certes, j'avais commis des méfaits qui auraient dû me conduire ici depuis longtemps. Mais on ne put jamais me prendre sur le fait. Et aujourd'hui, c'est contre toute loi que l'on me déporte ici. Mais attendons... J'ai

déjà été ea Sibérie, mais je n'y suis pas resté longtemps...

— Et d'où viens-tu ? demanda l'un des forçats.

— Je suis de la ville de Vladimir. Je suis un meschtschanine * de cette localité. Je m'appelle Makar, et, du nom de mon père, Sémionovitch.

Aksénov leva la tête et demanda :

— Eh! Sémionovitch, n'as-tu pas entendu parler, à Vladimir-la- Ville , des marchands Aksénov? Vivent-ils encore?

— Comment donc ! mais ce sont de riches marchands, quoique leur père soit en Sibérie... 11 aura sans doute péché, comme nous autres.

Aksénov n'aimait pas à parler de son malheur. Il soupira et dit :

— C'est pour mes péchés que je suis au bagne depuis vingt-six ans.

Page 1