‹ A la recherche du bonheur; traduit et précédé d'une préfaceChapitre 24 sur 31 · Locution proverbiale russe · texte numérisé non relu

Locution proverbiale russe

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comment aurait-il pu placer le couteau dans ton sac ? Tu l'avais à ta tète ; tu aurais entendu.

En entendant ces paroles, Aksénov vit bien' que c'était ce même homme qui avait tué le marchand. Il se leva et s'en alla. Toute cette nuit, Aksénov ne put dormir.

Il tomba dans un accablement profond. Il eut alors des rêves : tantôt, c'était sa femme qu'il voyait comme elle était en l'accompagnant lors de la dernière foire ; il la voyait, encore vivante, son visage, ses yeux; il l'entendait parler et rire ; tantôt ses enfants lui apparaissaient comme ils étaient alors, tout petits, l'un enveloppé d'un manteau fourré, l'autre au sein. Et il se revoyait lui-même comme il était alors, gai, jeune, assis et jouant de la guitare sur le perron de l'auberge où il avait été arrêté, et il se rappelait la place infamante où on l'avait fouetté, et le bourreau, et la foule tout autour, et les fers, et les forçats, et ses vingt-six ans

de prison . Il songea à sa vieillesse ; et un chagrin à se donner la mort envahit Aksénov.

— Et tout cela à cause de ce brigand! pensa-t-il.

Et il se sentit pris d'une telle colère contre Makar, qu'il voulait sur l'heure périr lui-même pourvu qu'il se vengeât. 11 priait toute la nuit sans pouvoir se calmer. Dans la journée il ne s'approchait jamais de Makar Sémionovitch, et ne le regardait jamais.

Ainsi se passèrent quinze jours. Les nuits, Aksénov ne pouvait pas dormir, et il était en proie à un tel ennui, qu'il ne savait où se mettre. Une fois, pendant la nuit, comme il était à se promener dans la prison, il s'aperçut que derrière un des lits de planche il tombait de la terre. Il s'arrêta pour voir ce que c'était. Tout à coup Makar Sémionovitck sortit vivement de dessous le lit et regarda Aksénov avec une expression d'épouvante. Aksénov voulut

passer pour ne pas le voir, mais Makar le saisit par la main et lui raconta comment il creusait un trou dans le mur, comment tous les jours il emportait de la terre dans ses bottes pour la jeter dans lame quand on les menait au travail. Et il ajouta :

— Seulement, garde le silence, vieillard. Je t'emmènerai avec moi ; si tu parles, on me fouettera jusqu'au bout, mais tu me le payeras : je te tuerai.

Eu apercevant celui qui l'avait perdu, Aksénov trembla décolère, il retira sa main et dit :

— Je n'ai pas envie de me sauver, et toi, tu n'as pas besoin de me tuer ; tu m'as tué déjà, il y a longtemps. Quant à te dénoncer ou non, c'est Dieu qui décidera.

Le lendemain, quand on mena les forçats au travail, les soldats remarquèrent que Makar vidait ses bottes de terre ; ils firent des recherches dans la prison et trouvèrent le trou. Le

chef arriva, et demanda qui avait creusé le trou. Tous niaient. Ceux qui savaient ne voulaient point trahir Makar, car ils n'ignoraient pas qu'il serait, pour cela, battu jusqu'à la « demi-mort ». Alors le chef s'adressa à Aksénov :

— Vieillard, dit-il, toi qui es un homme juste, dis-moi devant Dieu qui a fait cela!

Makar Sémionovitch demeurait impassible, il regardait le chef sans se détourner vers Aksénov. Quant à Aksénov, ses bras et ses lèvres »

tremblaient, il ne pouvait proférer une seule

parole.

— Me taire! pensait-il; mais pourquoi lui pardouner, puisque c'est lui qui m'a perdu ! Qu'il me paie ma torture. Parler... c'est vrai qu'on le fouetlerajusqu'aubout...Et si ce n'est pas lui, s'il n'est pas l'assassin que je pense... Et puis, cela me soulagerait-il?

Le chef renouvela sa demande.

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Aksénov regarda Makar Sémionovitch et dit :

— Je ne peux pas le dire, Votre Noblesse, Dieu ne me permet pas de le dire ; et je ne vous le dirai pas. Faites de moi ce qu'il vous plaira : vous êtes le maître.

Malgré tous les efforts du chef, Aksénov ne dit plus rien. Et ce fut ainsi qu'on ne put savoir qui avait creusé le trou.

La nuit suivante, comme Aksénov, étendu sur son lit de planche, allait s'assonpir, il entendit quelqu'un s'approcher de lui et se mettre à ses pieds. Il regarda dans l'obscurité et reconnut Makar. Aksénov lui dit :

— Qu'as-tu encore besoin de moi? Que faistu là ?

Makar Sémionovitch gardait le silence. Aksénov se leva et dit:

— Que veux-tu? Va-t-en, ou j'appelle le gardien.

Makar se pencha sur Aksénov, tout près de lui, et lui dit à voix basse :

— Ivan Dmitriévitch, pardonne-moi!

— Quoi ! que te pardonnerai-je ? fit Aksénov.

— C'est moi qui ai tué le marchand, et c'est moi qui ai placé le couteau dans ton sac. Je voulais te tuer aussi, mais à ce moment on a fait du bruit dans la cour, j'ai mis le couteau dans ton sac et je me suis sauvé par la fenêtre.

Aksénov gardait le silence et ne savait que dire.

Makar Sémionovitch se laissa glisser du lit, se prosterna jusqu'à terre et dit :

— Ivan Dmitriévitch, pardonne-moi, au nom de Dieu, pardonne-moi. Je vais déclarer que c'est moi qui ai tué le marchand, on te rendra la liberté et tu retourneras chez toi.

Et Aksénov dit :

— Cela t'est facile à dire. Mais moi, j'ai

HISTOIRE YKA1E 187

trop longtemps souffert ici. Oùirais-je à présent?... Ma femme est morte, mes enfants m'ont oublié. Je n'ai plus nulle part où aller. Makar restait toujours prosterné. Il frappait de sa tète la terre en disant :

— IvauDmitriévitch, pardonne -moi. Quand on m'a battu du knout, cela me fut moins douloureux que de te voir ainsi.... Et tu as encore eu pitié de moi, tu ne m'as pas dénoncé. Pardonne-moi, au nom du Christ, pardonne au malfaiteur maudit.

Et il se remit à sangloter.

En entendant pleurer Makar Sémionoviteh, Àksénov se mit à pleurer lui-même, et dit :

— Dieu te pardonnera! Peut-être suis-je cent fois pire que toi.

Et il sentit soudain une joie inonder son âme. Il cessa alors de regretter sa maison; il ne désirait plus de quitter sa prison, et ne songeait qu'à sa dernière heure.

Makar Sémionovitch n'écouta pas Aksénov, et se déclara le coupable. Lorsque arriva l'ordre de mettre en liberté Aksénov, Aksénov était déjà mort.

LE MOUJIK PAKHOM

Faut-il beaucoup de terre pour un homme ?

La sœur aînée est venue de la ville pour visiter la sœur cadette à la campagne. L'aînée est mariée à un marchand de la ville et la cadette à un moujik de la campagne. L'aînée se met à vanter son existence à la ville; elle raconte comme elle y vit largement, comme elle est proprement mise, comme elle habille bien ses enfants, comme elle mange et boit de bonnes choses, et comme elle va aux promenades, aux théâtres.

La cadette en est vexée, et se met à rabaisser la vie d'un marchand et à rehausser la sienne, celle d'une paysanne.

— Je ne changerais pas, dit-elle, ma condition pour la tienne ; quoique notre vie soit sombre, à nous autres, nous ne connaissons pas la crainte. Vous vivez plus proprement que nous, mais tantôt vous gagnez beaucoup, tantôt vous perdez tout. Et le proverbe dit: la perte est au profit une grande sœur. Il arrive qu'aujourd'hui lu es riche, et que demain tu tendras la main. Notre existence de moujiks est plus sûre. Chez le moujik, le ventre est mince, mais long; nous ne serons jamais riches, mais nous aurons toujours à manger.

L'aînée se mit à dire :

— Oui, mais en vivant avec des cochons et des veaux ! Pas de belles manières, ni de confort, malgré tout le travail de ton mari : comme vous demeurez dans l'ordure, vous y mour-

LE MOUJIK PAKI10M 191

rez aussi, et le même sort attend vos enfants.

— Eh bien! dit la cadette, c'est le métier qui l'exige. Mais par cela même notre vie est stable, quaud nous avons des terres. Nous ne nous inclinons devant personne, nous ne craignons personne. Et vous, à la ville, vous êtes exposés à la tentation. Aujourd'hui, c'est bien ; mais demain viendra le diable qui tentera ton mari ou parles cartes, ou par le vin, ou par les maîtresses, et tout ira au pire. Avec cela que ça n'arrive pas ?

Pakhom, le mari, assis sur le poêle, écoutait le bavardage des babas.

— C'est la vérité vraie, dit-il. Quand nous autres nous remuons la terre nourricière, depuis notre enfance, nous ne songeons guère à des futilités. Le seul malheur, c'est d'avoir trop peu de terre. Mais si j'avais de la terre à volonté, alors je n'aurais peur de personne, pas même du diable.

Les babas, après avoir pris le thé, causèrent encore toilette, rangèrent la vaisselle, puis elles allèrent se coucher.

Et le diable était assis derrière le poêle, écoutant tout. Il se réjouit de ce que la femme du paysan eût amené son mari à le braver. Ne s'est-il pas vanté que, s'il avait de la terre, le diable lui-même ne le prendrait pas ?

— C'est bien, pensait-il, à nous deux! je te donnerai beaucoup de terre. C'est par la terre que je te prendrai.

A côté du moujik demeurait une petite barinia. Elle avait cent vingt déciatines * de terre. Elle était en bons termes avec les mou-

i. La déciatine vaut un peu plus d'un hectare (1 h. 092'.

LE MOUJIK PAKHOM 193

jiks et ne faisait de mal à personne, lorsqu'elle prit pour gérant un soldat retraité qui se mit à accabler les moujiks d'amendes.

Malgré toutes les précautions de Pakhom, tantôt c'est son cheval qui s'aventure dans l'avoine, tantôt c'est la vache qui pénètre dans le jardin, ou les veaux qui s'en vont dans la prairie : pour tout enfin, amende.

Pakhom payait et jurait, et frappait les siens. Et il eut beaucoup à souffrir du gérant pendant cet été. Ce fut avec plaisir qu'il vit revenir le temps de rentrer le bétail, quoiqu'il regrettât d'avoir à le nourrir : du moins il n'avait plus peur, il était plus tranquille.

Pendant l'hiver, le bruit courut que la barinia vendait sa terre, et que le dvornick de la graud'route voulait l'acheter.

Les moujiks en furent très affectés.

— Eh bien! pensaient-ils, si la terre revient

au dvorniok, il nous accablera d'amendes plus que la barinia .

Les moujiks — le mir l entier — se rendirent auprès de la barinia pour la prier de ne pas vendre au dvornick, mais à eux-mêmes. Ils promirent de payer plus cher. La barinia consentit. Alors les moujiks se concertèrent pour faire acheter la terre par le mir. On se réunit une fois, deux fois, et l'affaire n'avançait guère. Le diable les divisait : ils ne pouvaient s'entendre. Finalement, ils décidèrent d'acheter chacun sa part, dans la mesure de ses ressources. La barinia y consentit.

Pakhom apprit que son voisin avait acheté vingt déciatines chez la barinia, et qu'elle lui avait laissé la faculté de payer la moitié du prix par annuités. Pakhom en fut jaloux.

1. Association des chefs de famille, qui régit les affaires de la commune rurale.

LE MOUJIK I'AKIIOM 195

— On achètera, pensait-il, toute la terre, et moi je resterai sans rien.

Il se consulta avec sa femme.

— Les gens achètent; il faut, dit-il, acheter aussi une dizaine de déciatines; autrement nous ne pourrions pas vivre : ce gérant nous a ruinés par ses amendes.

Il réfléchit au moyen de faire l'achat.

Il avait cent roubles d'économies. En vendant le poulain et une moitié des abeilles, en louant son fils comme garçon de ferme, il put réunir la moitié de la somme.

Pakhom ramassa l'argent, choisit une quinzaine de déciatines de terre avec un petit bois, et alla chez la barinia pour faire l'affaire. Il acheta les quinze déciatines, on topa, et il laissa un acompte. On se rendit à la ville pour dresser l'acte de vente : il donnait la moitié de la somme comptant ; quant au reste, il s'en-

gageait à le payer en deux ans. Et Pakhom revint maître de la terre.

Il emprunta encore de l'argent à son beaufrère pour acheter des grains. Il ensemença la terre qull venait d'acquérir, et tout poussa bien. En une seule année, il paya sa dette à la barinia et au beau-frère. Et il devint ainsi, lui, Pakhom, un vrai pomëschtchik i . C'était sa terre qu'il labourait et ensemençait, c'était sur sa terre qu'il coupait le foin, sur sa terre qu'il élevait son bétail, c'étaient les pieux de sa terre qu'il taillait.

Quand Pakhom va labourer sa terre à lui, quand il vient voir pousser son blé et ses prairies, il est transporté de joie. Et l'herbe lui parait tout autre, et les fleurs lui fleurissent tout autres. Il lui semblait jadis, quand il passait sur cette terre, qu'elle était ce qu'une terre

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