C'est-à-dire : l'étendit raide-mort
18 A LA HECHEHCHE DU BUiMIElT.
Le petit garçon tout surpris poursuivit sa route. Il arriva à un grand jardin, et dans le jardin il y avait un grand château avec un toit d'or. Et à la grande port*1 se tenait le parrain souriant.
Le parrain souhaite la bienvenue à son filleul, l'introduit, et tous deux marchent dans le jardin. Et dans un rêve jamais le petit garçon n'a vu splendeurs pareilles à celles de ce jardin. Le parrain lait entrer le garçon dans son palais. Le palais est encore plus merveilleux.
Le parrain conduit le garçon par toutes les pièces toutes plus belles, toutes plus gaies les unes que les autres, et l'amène jusqu'à une porte scellée.
— Vois-tu, dit-il, cette porte? Elle n'a pas de
serrure, elle est scellée seulement. On peut l'ouvrir, mais tu ne dois pas y entrer. Demeure ici tant que tu veux, et promène-toi tant que tu veux et comme tu veux. Jouis de toutes les joies ; il t'est seulement défendu de franchir cette porte; et si tu la franchis, rappelle-loi alors ce que tu as vu dans la forêt.
Cela dit, le parrain prit congé de son filleul. Le filleul resta dans le palais et y vécut. Et il y trouvait tant de joie et de charme, qu'au bout de trente ans il pensait y avoir passé seulement trois heures. Et quand ces trente ans se furent ainsi passés, le filleul s'approcha de la porte scellée et pensa :
— Pourquoi le parrain m'a-t-il défendu d'entrer dans cette chambre? Je vais aller voir ce qu'il y a dedans.
Il poussa la porte, les scellés se brisèrent, et la porte s'ouvrit sans peine. Le filleul franchit le seuil, et vit un salon plus grand, plus
20 A LA RECHERCHE Dl BONHEUR
magnifique que tous les autres, et, au milieu du salon, un trône en or. Il marcha, le filleul, à travers le salon; il s'approcha du trône, en gravit les marches et s'y assit. Il s'assit et vit auprès du trône un sceptre qu'il prit entre ses mains. Tout à coup les quatre murs du salon tombèrent. Le filleul, regardant autour de lui, vit le monde entier, et tout ce que les humains font dans le monde. Et il pensa :
— Je vais regarder ce qui se passe chez nous.
Il regarde tout droit; il voit la mer : les bateaux marchent. Il regarde à droite, et voit des peuples hérétiques. Il regarde du côté gauche : ce sont des chrétiens, mais non des Russes. Il regarde derrière lui : ce sont nos Russes.
— Je vais maintenant voir si le blé a bien poussé chez nous.
11 regarde son champ, et voit les gerbes qui en sont pas encore toutes mises en meules. Il
LE FILLEUL Jl
se met à compter les meules pour voir s'il y a beaucoup de blé, et il voit une charrette qui passe daus le champ, et un moujik dedans. Le lilleul croit que c'est son père, qui vient pendant la nuit enlever son blé. Il reconnaît que c'est Wassili Koudriaschev, le voleur, qui roule daus la charrette. Le voleur s'approche des meules, et se met à charger sa charrette. Le filleul est pris de colère, et il s'écrie :
— Mon petit père, on vole les gerbes de ton champ !
Le père s'éveille en sursaut.
— J'ai vu en rêve, dit-il, qu'on vole les gerbes : je vais aller y voir.
Il monte à cheval et part. 11 arrive à son champ et aperçoit Wassili. Il appelle les moujiks. On bat Wassili, on le lie, et on le mène en prison.
Le filleul regarde encore la ville où demeurait sa marraine. Il la voit mariée à un marchand. Il
la-voit dormir, et son mari se lever, et courir chez une maîtresse. Le filleul crie à la femme du marchand :
— Lève-toi, ton mari fait de mauvaises choses.
La marraine se lève à la hâte, s'habille, trouve la maison où était son mari, l'accable d'injures, bat la maîtresse et renvoie son mari de chez elle.
Il regarde encore sa mère, le filleul, et il la voit couchée dans l'isba. Un brigand entre dans l'isba, et se met à briser les coffres.
La mère s'éveille et pousse un cri. Le brigand saisit alors une hache, la lève au-dessus de la mère : il va la tuer.
Le filleul ne peut se retenir, et lance le sceptre sur le brigand; il l'atteint juste à la tempe et le tue du coup.
Aussitôt que le tilleul a tué le brigand, les murs se dressent de nouveau, et le salon reprend son aspect- ordinaire. La porte s'ouvre et le parrain entre. Il s'approche de son filleul, le prend par la main, le fait descendre du trône, et dit :
— Tu n'as pas obéi à mes ordres : la première mauvaise chose que tu as faite, — c'est d'avoir ouvert la porte défendue; la deuxième mauvaise chose que tuas faite, — c'est d'être monté sur le trône et d'avoir pris mon sceptre dans ta main; la troisième mauvaise chose que tu as faite, — c'estdet'ètremisà juger les gens. L'ourse a une fois repoussé le morceau de bois, — elle a dérangé ses oursons. Elle l'a repoussé une autre fois, — elle a tué le guide. Une troisième fois elle •l'a repoussé, — elle s'est
tuée elle-même. C'est ce que tu as fait aussi.
Et le parrain fit monter le filleul sur le trône, et prit le sceptre entre ses mains. Et de nouveau les murs tombèrent, et de nouveau l'on vit.
Et il dit, le parrain:
— Regarde maintenant ce que tu as fait à ton père.
Voilà que Wassili a passé un an en prison.
Il y a appris tout le mal, et il est devenu tout à fait enragé. Regarde, voilà qu'il vole des chevaux chez ton père, et, tu le vois, il met le feu à l'isba. Voilà ce que tu as fait à ton père.
Dès que le filleul eut vu mettre le feu à la maison de son père, le parrain lui voila ce spectacle, et lui ordonna de regarder un autre endroit.
- Voilà, dit-il, le mari de ta marraine. Depuis un an qu'il a quitté sa femme, il s'amuse avec d'autres, tandis qu'elle, après avoir lutté,
lutté, a fini par prendre un amant. Et la maîtresse s'est perdue tout à fait. Voilà ce que tu as fait à ta marraine.
Le parrain voila aussi ce spectacle, et montra au filleul la maison des siens. Et il aperçut sa mère : elle pleurait sur ses péchés, et se repentait, et disait: « Il valait mieux que le brigand me tuât alors : je n'aurais pas fait tant de péchés. »
— Voilà ce que tu as fait à ta mère.
Le parrain voila aussi ce spectacle, et lui dit de regarder en bas. Et le filleul aperçut le brigand : le brigand était tenu par deux gardes devant la prison.
Et il dit, le parrain:
— Cet homme a tué neuf âmes. Il devait lui-même racheter ses péchés. Mais tu l'as tué, et tu t'es chargé de tous ses péchés : c'est maintenant à loi d'en répondre. Voilà ce que tu t'es fait à toi-même... Je te donne un délai
A LA RECHERCHE DU BONHEl'K
de trente ans : va dans le monde, rachète les péchés du brigand. Si tn les rachètes, vous serez libres tous les deux ; mais si tu ne les rachètes pas, c'est toi qui iras à sa place. Et le filleul dit :
— Mais comment racheter ses péchés?
Et le parrain lui répondil :
— Quand tu auras détruit dans le monde autant de mal que tu en as fait, alors tu rachèteras tes péchés et ceux du brigand.
Et le filleul demanda :
— Mais comment détruire le mal?
— Marche toul droit du côté où le soleil se lève, dit le parrain. Tu trouveras un champ, et dans le champ, des gens. Observe ce que font les gens, et apprends-leur ce que tu sais. Puis, marche plus loin, remarque tout ce que tu verras. Le quatrième jour tu arriveras dans une forêt; dans la forêt, tu trouveras un ermitage; dans l'ermitage demeure un
LE FILLKUL i7
vieillard. Raconte-lui tout ce qui est arrivé. Il t'enseignera. Quand lu auras fait tout ce que le vieillard t'aura ordonné, alors tu rachèteras tes péchés et ceux du brigand.
Ainsi dit le parrain. Il reconduisit le filleul hors du palais et ferma la porte.
Le filleul partit. Et en marchant il pensait:
— Comment me faut-il détruire le mal dans le monde? Détruit-on le mal dans le monde eu déportant les gens, en les emprisonnant, en leur ôtant la vie ? Comment me faut-il faire pour ne pas prendre le mal sur moi. et ne pas me charger des péchés des autres?
Il réfléchissait, réfléchissait, le filleul, sans pouvoir résoudre la question.
Il marcha, il marcha; il arriva dans uu
champ. Sur ce champ avait poussé du bon blé dru; et c'était le temps de la moisson. Le filleul vit que dans ce blé un veau s'était aventuré. Les moissonneurs s'en aperçurent; ils montèrent à cheval et poursuivirent le veau à travers le blé, dans tous les sens. Dès que le veau voulait sortir du blé, arrivait un cavalier, et le veau, prenant peur, entrait de nouveau dans le blé; et de uouveau on le poursuivait. La baba d était là qui pleurait:
— Ils vont éreinter mon veau! disait-elle. Et le filleul se mit à dire aux moujiks :
— Pourquoi vous y prenez-vous ainsi ?
Vous ne le ferez jamais sortir de celte façon. Sortez tous du blé.
Les moujiks obéirent. La baba s'approcha du champ de blé et se mit à appeler : « Tprusi ! « Tprusi ! Bourenotehka ! Tprusi ! Tprusi ! »