Maire de village élu par les moujiks
tabac, aimait à chanter des chansons; mais il était débonnaire, et vivait en bons termes avec les siens et les voisins. C'était un petit moujik, pas pins haut que ça, un peu bistré, avec une barbiche frisée, et, comme son patron le prophète Elysée, il avait toute la tête chauve.
Voilà bien longtemps que les deux vieillards s'étaient entendus pour partir ensemble. Mais Efim différait toujours, ses affaires le retenaient: une terminée, une autre aussitôt s'engageait. Tantôt c'était le petit- fils qu'il fallait marier, tantôt le fils cadet dont ilvoulait attendre le retour de l'armée, tantôt une nouvelle isba qu'il était eu train de construire.
Un jour de fête, les deux vieillards se rencontrèrent ; ils s'assirent sur des poutres.
— Eh! bien, compère, dit Elysée, à quand l'accomplissement de notre vœu?
Efim se sentit embarrassé.
— Mais il faut attendre encore un peu : cette
année est justement des plus chargées pour moi. J'ai commencé à construire cette isba. Je comptais y mettre une centaine de roubles, et voilà déjà que la troisième centaine est entamée. Et je n'aipasfini! — Remettons la chose à l'été; vers l'été, si Dieu le permet, nous partirons sans faute.
— Amonavis, répondit Elysée, il ne convient pas de tarder davantage : il faut y aller maintenant. C'est le bon moment : voici le printemps.
— C'est le moment, oui, c'est le moment. Mais une entreprise commencée, comment l'abandonner?
— N'as-tu donc personne? Ton tils te suppléera.
— Mais comment fera-t-il ? Je n'ai pas trop de confiance eu mou aîné : je suis sur qu'il gâtera tout.
— Nous mourrons, compère, et ils devront
LES DEUX VIEILLARDS 5i>
vivre sans nous. Il faut bien que tes (ils s'habituent.
— Oui, c'est vrai. Mais je voudrais que tout se fit sous nies yeux.
— Eh ! cher ami, tu ne saurais tout faire en tout et pour tout. Ainsi, hier, mes babas nettoyaient pour la fête. C'était tantôt une chose, tantôt une autre. Je n'aurais jamais pu tout faire. L'aînée de mes brus, uuebabaintelligente, disait: « C'est bien que la fête vienne à jour fixe, sans nous attendre ; car autrement, dit-elle, malgré tous nos efforts, nous n'aurions certainement jamais fini. »
Efim resta rêveur.
— J'ai dépensé, dit-il, beaucoup d'argent à cette construction, et, pour aller de l'avant, il ne faut pas non plus partir avec les mains vides : ce n'est pas peu que cent roubles.
Elysée se mit à rire.
60 A LA RECHERCHE MI BONHEl'K
— Ne pèche pas, compère, dit-il. Ton avoir est dix fois supérieur au mien, et c'est toi qui t'arrêtes à la question d'argent. Donne seulement le signal du départ, moi qui n'en ai pas, j'en saurai bien trouver.
Efim sourit aussi.
— Voyez-moi ce richard ! dit-il. Mais où en prendras-tu ?
— Je fouillerai à la maison ; je ramasserai quelque chose, et pour compléter la somme, je vendrai une dizaine de ruches au voisin qui m'en demande depuis longtemps.
— Mais l'essaimage sera bon pourtant; et tu auras des regrets.
— Des regrets ! mon compère. Je n'ai rien regretté de ma vie, excepté mes péchés. Il n'y a rien de plus précieux que l'âme.
- C'est vrai ; mais ce n'est pas bien, quand il y a du désordre dans la maison.
— C'est pis encore, quand il y a du désordre
dans l'âme. Et puisque nous avons promis, eh ! bien, partons!
Et Elysée persuada son ami. Efim réfléchit, réfléchit, et, le lendemain matin, il vint chez Elysée.
— Eh! bien, soit, partons! dit-il. Tu as dit la vérité. Dieu est le maître de notre vie et de notre mort. Puisque nous sommes encore vivants, et que nous avons des forces, il faut aller.
Dans la semaine qui suivit, les vieillards firent leurs préparatifs. Efim avait de l'argent chez lui. Il prit pour lui cent quatre-vingtdix roubles, et en donna deux cents à sa « vieille ».
Elysée, lui, vendit à son voisin dix ruches
avec la propriété des essaims à naître. Il en tira soixante -dix roubles. Les trente qui manquaient, il se les procura par petites sommes chez tous les siens. Sa « vieille » lui donna ses derniers écus, qu'elle conservait pour l'enterrement. Sa bru lui donna les siens.
Efim Tarassitch a tracé d'avance à son fils aîné tout ce qu'il devra faire : où il faudra semer, où mettre le fumier, comment finir l'isba et la couvrir. Il a songé à tout, il a tout réglé d'avance.
Elysée a dit seulement à sa « vieille » de mettre à part, pour les donner au voisin loyalement, les jeunes abeilles des ruches vendues. Quant aux choses de la maison, il n'en a pas parlé : « Chaque affaire apporte avec « elle sa solution. Vous êtes assez grands; « vous saurez faire ponr le mieux. »
Les vieillards étaient prêts. On leur fit des galettes, on leur cousit des sacs, on leur
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coupa de nouvelles onoutchi l ; ils mirent des chaussures neuves, prirent avec eux une paire de lapti '- de rechange, et partirent. Les leurs les reconduisirent jusqu'à la sortie du village, leur firent leurs adieux ; et les vieillards se mirent en route. Elysée avait gardé sa bonne humeur : à peine hors de son village, il oublia toutes ses affaires.
Il n'a qu'une pensée : être agréable à son compagnon, ne pas aventurer un mot qui le blesse, aller en paix et en bonne union jusqu 'au but du voyage et revenir à la maison. Tout en marchant, il murmure quelque prière ou ce qu'il se rappelle de la vie des saints. S'il rencontre un passant sur la route, ou quand il arrive quelque part pour la nuit, il tâche toujours d'être aimable avec tout le monde, et
1. Pièces d'étoffe dont les moujiks s'enveloppent les pieds en guise de chaussettes.