LE COMEDIEN SELON M. IRWING
personnalité à la connaissance approfondie de toutes les ressources du métier.
Une des études les plus importantes dans la pratique est celle de la prononciation. La grande difficulté est d'arriver à être entendu de toutes les parties de la salle sans parler plus haut que ne le comporte le rôle, et sans détacher les syllabes les unes des autres, ce qui ne tarde pas à dégénérer en tic. Les maîtres de jadis conseillaient toujours de régler la voix de manière à la faire arriver aux derniers rangs des quatrièmes galeries. C'est un excellent principe, mais à la condition qu'elle n'écorche pas les oreilles du premier rang de l'orchestre. La vérité est qu'il y a là une question de mesure et de grossissement particulier, comme dans tout ce qui touche au théâtre. Pour paraître naturel à la scène, il faut en réalité un peu plus de rondeur que dans la vie courante. L'acteur qui parlerait et jouerait comme on se conduit habituellement dans le monde semblerait d'un froid de glace et ne ferait aucune impression sur son auditoire. Un modèle incomparahle de prononciation a été Charles Mathews. Sa diction était si parfaite qu'elle frappait toujours le spectateur comme absolument naturelle. Et pourtant, à l'étudier de près, on s'apercevait qu'elle était toujours à un diapason fort élevé. C'était un effet de son art merveilleux. Edwin Booth, qui a hérité de son illustre père un don du même ordre, l'attribue modestement au conseil qu'il a reçu de lui, de « toujours faire rendi-e à ses dents ce qu'elles peuvent donner », c'est-à-dire de s'en servir le plus possible dans l'articulation des mots. Un des plus grands inconvénients d'une élocution imparfaite est de dégénérer promptement en
uniformité de ton; peu de défauts sont aussi préjudiciables à la réputation d'un acteur.
Son succès dépend en grande partie, est-il besoin de le dire, de son extérieur et de ses qualités physiques. Il ne saurait donc donner trop d'attention au développement de ces qualités. Tout ce qui tend à lui faire acquérir de la souplesse, de l'élasticité, de la grâce, doit être cultivé par lui avec le plus grand soin. Mais ce serait une erreur de croire que, naturelles ou acquises, ces qualités puissent suffire. Elles ont, au contraire, bien plus souvent contribué à arrêter court la carrière d'un jeune acteur trop bien doué, en faisant de lui un simple figurant aux devantures des photographes. Par contre, un grand nombre d'excellents acteurs avaient eu à lutter contre des imperfections physiques. C'était le cas de Betterton, celui de Lekain, celui de Kemble. Souvent une taille trop élevée, un développement musculaire excessif réduisent ceux qui les possèdent à un très petit nombre de rôles. Il est rare que tous les dons de l'intelligence et tous les avantages personnels se trouvent réunis en un même artiste. Mais le travail, la persévérance et le talent triomphent de bien des défauts naturels. En ce qui touche au geste, on ne formulera jamais de meilleure règle que celle de Shakspeare. « Conformez l'action à la parole et la parole à Taclion, en prenant garde surtout de ne pas sortir des bornes de la nature. » Et ici se place une des parties les plus difficiles de l'art, celle qui comprend le « jeu de scène » proprement dit, Rien nïndique mieux jusqu'à quel point l'acteur a pénétré le caractère qu'il représente. Qu'on prenne, par exemple, les entretiens d'Othello avec lago et qu'on voie
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comme tout l'intérêt de la sitLiation dépend de l'habileté avec laquelle les effets de la calomnie jetée dans l'esprit du More se font jour graduellement, par des modifications presque insensibles de son regard, du ton de sa voix, de toute sou attitude extérieure. Une des épreuves qui donnent le mieux la mesure d'un acteur est dans sa manière d'écouter. Fort peu savent le faire. La grande difficulté est précisément de ne pas dépasser, en pareil cas, la mesure exacte. Il faut songer qu'à la scène rien ne se perd, que le moindre mouvement attire l'attention : aussi les jeux de physionomie soiit-ils aussi désastreux s'ils ne viennent pas à propos, qu'ils peuvent produire d'effet s'ils sont judicieusement réglés. C'est là surtout que la perfection est faite de détails, quoique n'en étant pas un en elle-même. Jamais un acteur ne doit perdre de vue qu'il est seulement une des figures du tableau, et que la moindre exagération, la moindre erreur de sa part suffit à détruire l'harmonie de la composition. Tous les acteurs d'une compagnie doivent concourir au but commun et subordonner leur individualité au résultat général : c'est ce qu'ils sont d'ordinaire trop portés à oublier. ^
Ce qui importe par dessus tout, c'est que le comédien ait une idée nette de ce qu'il veut faire entendre au spectateur. Mieux vaut se tromper en suivant jusqu'au bout une conception erronée, que d'avoir entrevu la vérité, mais de se montrer hésitant et incertain. Un grand acteur doit toujours être ou très bon ou très mauvais dans le rôle qu'il a accepté. Le courage et la conscience qu'il y apporte ne font en effet, s'il s'est trompé, que rendre son erreur plus manifeste, par la raison même d'où nais-
sent ses plus Ijeaux effets, s'il est dans le vrai. Il importe donc au plus haut point que le comédien apprenne à penser'avant de parler, règle qui peut d'ailleurs s'appliquer sans inconvénient à toutes les professions. Chaque phrase, exprimant une idée nouvelle, peut exiger un changement de ton : que la pensée de cette phrase en précède toujours l'expression et il y aura beaucoup de chances pour que ce changement soit juste.
On voit que le champ d'études ouvert au comédien est presque sans limites. S'approprier tous les socrels techniques de son art, familiariser son esprit avec le rythme, la structure, l'âme môme des œuvres poétiques, cultiver constamment non seulement les perceptions de la vie ambiante, mais les représentations qu'en donnent la peinture, la sculpture et la musique, c'est déjà quelque chose sans doute. Et pourtant ces études incessantes resteront stériles, tout cet entraînement mental et physique sera sans effet, si la passion dans le drame, la gaieté communicative dans la comédie font défaut à l'artiste. Ah! cette gaieté surtout, c'est le don rare entre tous! Qu'on songe à l'ampleur comique de FalstafF, à la fantaisie de Mercutio, à la spirituelle vivacité de Benedick, et qu'on se rende compte de toutes les qualités naturelles et acquises qu'il faut réunir pour incarner de tels personnages. Rien de plus malaisé pour un comédien que de s'élever à leur niveau. Dans le drame, l'intensité de la passion balaye tout devant elle : et, par passion, il faut entendre les émotions tendres aussi bien que la colère ou la vengeance.
Toutes les remarques applicables à l'expression de la nature par l'acteur le sont également à la mise en scène.
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Ce qu'il s'agit d'obtenir, en effet, par la combinaison de toutes les ressources disponibles, c'est une peinture fidèle, parlant à l'œil sans détourner l'imagination du but propre de la j)ièce. Est-ce donc là chose aussi nouvelle qu'on le dit? Depuis Sliakspeare, l'art du théâtre n'a fait que progresser peu à peu dans cette direction. De son temps déjà, on mettait en réquisition tous les accessoires qu'il était possible de se procurer pour augmenter l'illusion scénique, et lui-même il a pris soin dans Hennj V de déplorer comme une profanation la nécessité qui le réduisait à représenter Azincourt par quatre ou cinq mauvaises épées. Dès lors aussi il y avait des critiques chagrins pour prétendre que les soins donnés à la mise en scène étaient subversifs de toutes les saines doctrines et de l'art môme du théâtre.
Betterton eut à répondre à ce reproche quand il adopta les décors modernes pour remplacer les hideuses toiles de fond qui en tenaient lieu de son temps. Il aurait pu demander à ses détracteurs s'ils préféraient voir jouer Ophélia par un garçon de seize ans, comme au temps de Shakspeare, ou par une jeune et jolie femme. Garrick fit toujours de grands eff*orts pour perfectionner la mise en scène et alla jusqu'à payer son décorateur Loutherbourg douze mille cinq cents francs par an, ce qui paraissait monstrueux alors. Gela ne l'empêchait pas d'ailleurs de jouer Macbeth en perruque à trois marteaux, par la raison que la limite du réalisme scénique était alors au-dessous de la perruque. Aujourd'hui, nous mettons en œuvre les ressources plus complètes dont nous disposons pour augmenter les effets pittoresques du drame, et l'on ne manque pas de nous dire que nous
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faisons fausse route. Il est parfaitement vrai qu'une certaine espèce de réalisme — la vulgarité — est autant qu'on le peut à éviter avec soin, mais l'harmonie des lignes et des couleurs appartient légitimement au théâtre, et il est impossible d'apercevoir une raison sérieuse de la proscrire. Inutile d'ajouter qu'elle n'a rien de commun avec l'abus des décorations et la surcharge systématique des ornements : il est évident que la subordination du drame à la mise en scène n'est plus du domaine de l'art dramatique, ou plutôt en est la négation même. Il y a là, comme en tout au théâtre, une question de mesure et de discrétion. Mais la musique, la peinture, l'architecture, la variété des costumes et des groupes, sont des éléments naturels et nécessaires de Tensemble scénique, qu'on ne saurait proscrire sans parti pris.
Quelle est la position de l'acteur dans le monde intellectuel et quel est son apport à l'instruction générale? On entend souvent dire qu'il pratique un art éphémère et ne crée rien au sens propre; que, sa personnalité une lois disparue, il ne laisse rien après lui. Peut-être est-il vrai qu'il ne crée pas, mais ne peut-on pas lui accorder au moins qu'il restaure'^ Il est sûr qu'il ne laisse après lui ni toile comme le peintre, ni marbre comme le sculpteur; mais n'a-t-il pas contribué dans une large mesure à répandre et môme à augmenter la somme des idées? L'astronome ou le naturaliste non plus ne sont pas des créateurs. Pourtant, ils contribuent à éclairer le monde. Bien entendu, il s'agit ici des plus hautes expressions de l'art dramatique, les seules dignes de considéralion ; car à la scène pas plus qu'ailleurs tous les efforts