‹ A LondresChapitre 15 sur 94 · LI-; comi:;dien sklon m. irwing · texte numérisé non relu

LI-; comi:;dien sklon m. irwing

ne sont de même valeur. On n'attend pas des poètes et des romanciers qu'ils soient tous d'égale force ; de môme, en parlant de l'acteur, est-il juste de raisonner surtout sur celui qui se fait de son art une conception élevée. On reconnaîtra alors que fournir au public des amusements de bon aloi n'est' pas une fonction sociale peu importante, étant donné surtout que ces amusements peuvent en beaucoup de cas apporter un stimulant indispensable aux plus précieuses intelligences.

Le récréation est incontestablement nécessaire à l'homme de travail : quelle récréation pourrait-il préférer à celle que lui fournit le théâtre et qui vient de temps à autre cultiver ses facultés, élargir sa notion du pittoresque, affiner sa sensibilité"? L'art qui peut tout cela a sûrement plus qu'une action passagère sur le monde intellectuel. Et pourtant cet art fait mieux encore : il sert d'intermédiaire permanent à la diffusion des grandes idées, en même temps qu'il concourt à l'éducation générale en projetant incessamment de nouveaux flots de lumière sur les chefs-d'œuvre de la littérature nationale. Groit-on que la gloire de Sbakspeare et l'appréciation si universelle de son génie ne doivent rien à ses interprètes? On objectera que cei-taines formes de l'art dramatique sont loin d'avoir ces effets bienfaisants sur le progrès des idées et de la moralité publique. C'est vrai. Mais on peut en dire autant de milliers de feuilles imprimées que la presse jette tous les jours au monde. Est-ce une raison pour proscrire ou mépriser la presse ?

Il est assurément malheureux pour la profession dramatique qu'elle renferme en grand nombre des éléments

équivoques et qui pièleuL au dénigrement; mais qui en souffre plus que Tarliste vraiment digne de ce nom? C'est un sacrifice de plus qu'il est obligé de faire à l'art. Auprès de beaucoup de gens, l'acteur a le tort d'avoir le menton bleu, parce qu'il est rasé de près. C'est évidemment un tort grave, qu'il partage d'ailleurs avec les prêtres catholiques. Mais croit-on qu'il en soit plus agréa])le pour un honnête bomme, eût-il le menton bleu, de trouver dans les journaux les laits et gestes de misérables créatures qui n'ont de l'actrice que le nom? Croiton qu'il éprouve un bien vif plaisir à se voir aux vitrines des photographes côte h côte avec des individus qualifiés acteurs comme lui et qui n'ont jamais songé seulement à se croire des artistes? Ce sont là les petites misères d'une fonction sociale qui a sa noblesse et sa grandeur tout comme une autre.

Le monde, au surplus, commence à le comprendre, et Fart dramatique gagne tous les jours du terrain dans les classes éclairées. 11 devient de plus en plus ordinaire de voir aborder la scène par des jeunes gens et des jeunes femmes des couches sociales les plus raffinées, et qui ne trouvent pas leur bonne éducation déplacée sur les planches. On ne peut guère leur reprocher, en général, que de se croire d'emblée appelés aux premiers rôles et de ne pas comprendre que, l'art du comédien étant dans une large mesure, comme tous les arts, affaire de pratique et d'exercice, il faut passer par tous les grades avant de pouvoir prétendre à commander.

Pour conclure, M. Irving voudrait que tout jeune acteur se préoccupe constamment des meilleurs exemples; qu'il se garde de préférences systématiques pour telle

LE COMEDIEN SELON M. lUWING. D I

OU telle méthode et se rappelle que, Part étant de sa nature infiniment varié, on peut trouver à apprendre quelque chose du membre le plus humhle de la profession. Mais, par-dessus tout, que le jeune acteur se dise bien que, pour arriver à l'excellence ou pour s'y maintenir, le seul chemin est le travail acharné, incessant, le travail de toutes les heures et de toute la vie. Qu'il en croie sur ce point un homme qui a trente ans de services et qui n'aborde jamais un nouveau rôle sans douter de ses forces, de son intelligence et du succès.

A LONDKKS.

Un littérateur anglais au dix-neuvièms siècle Anthony Trollope.

« Connaissez-vous les romans d'Anthony Trollope? a écrit Natlianiel iïawLhorne. Ces romans sont précisément ce que j'aime — solides et substantiels, nourris de roastbeef et d'ale, réels au point de donner l'illusion de la vie... On dirait, par moments, d'une tranche de globe terrestre, qu'un géant aurait détachée et mise sous verre pour notre plaisir, avec tous ses habitants allant et venant, «'occupant de leurs affaires, de leurs intérêts et de leurs amours, sans se douter qu'on les voit. Ces livres là sont aussi anglais que le beefsteak. »

L'éloge n'est pas mince. Il est permis de le trouver exagéré. Que les romans d'Anthony Trollope aient produit ce puissant effet sur l'esprit de l'auteur américain, cela s'explique de reste par sa naïveté littéraire et aussi par la raison que son talent à lui, tout en nuances délicates et en nnvolées subtiles, est d'un ordre absolument différen t. Mais au lecteur français blasé de longue date par les brutalités du feuilleton, l'œuvre du novcUsl anglais laissera diffi-

rx LITTÉRATEUR ANGLAfS AU DIX-NEUVIEME SIECLE. 53

cilement aujourd'hui une impression aussi forte. Loin de la trouver nourrie de roastbeaf, il serait plutôt tenté de la comparer à la fade mixture gélatineuse que les fils d'Albion décorent du nom de « blanc-mange » [sic], et qui figure plus souvent sur leur table que le glorieux rôti des grands jours.

Quelque indulgence qu'on mette à le feuilleter, Antony Trollope ne sera jamais considéré chez nous comme un romancier de large envergure. Il a beaucoup écrit — plus que Varron et Voltaire, dit-il lui-même avec une pointe de vanité. On peut douter que de ces cent volumes il reste une seule page, dans un quart de siècle ou deux. Littérateur estimable et consciencieux, il s'est fait lire de sa génération, l'a amusée et parfois instruite. Ce fut à son heure un improvisateur très apprécié du public des magazines, où les « gens de lettres » du Pioyaume-Urii débitent leurs romans en vingt acomptes mensuels, comme nos feuilletonistes débitent les leurs en soixante tartines quotidiennes. Mais l'idée ne lui serait jamais venue de se croire arrivé au rang littéraire d'un Thackeray, d'un Dickens ou d'un George Eliot. Il avait trop de bon sens pour tomber dans une erreur pareille, et il a tenu à le dire hautement dans les Mémoires qu'il a laissé à son fils le soin de publier K

Ce n'est donc pas précisément par leur valeur propre ou par l'importance de leur auteur que ces Mémoires peuvent intéresser le public français. Ce n'est pas non plus par le caractère exceptionnel ou la nouveauté des

1. An autobiography, by Anthony Trollope, 2 vol. in-8°. Éclin- Inirgh and London. William Blackwood and sons.

faits qui sy trouvent consignés. C'est au contraire par leur platitude peu commune et parce qu'ils sont tout simplement la photographie sans retouche d'une vie littéraire au Royaume-Uni, dans le milieu du dix-neuvième siècle.

Expliquons-nous. Anthony Trollope a été un romancier de second ordre, mais lun des premiers de cette catégorie. Sa carrière fut laborieuse, modeste et calme, sans incidents et sans aventures. On peut le considérer comme le type même de l'homme de lettres anglais contemporain. A ce titre, un exposé complet et sincère de ses débuts, de sa façon de vivre ou de travailler, de la manière dont il a écrit et publié ses livres, ne saurait être sans attrait.

Précisément, il se trouve que la sincérité est sa faculté maîtresse. Dès les premières pages de son autobiographie, il promet sinon de tout dire, du moins de ne dire que la vérité: et quand on a achevé la lecture de ces deux volumes, il en reste Timpression qu'il a pleinement tenu sa promesse. C'est bien quelque chose. L'histoire de l'homme ferait un grand pas, si chacun laissait ainsi, après soi, une confession authentique.

Tout d'abord, constatons qu'Anthony Trollope ne se faisait pas de sa profession une idée démesurée et ne nous sert pas des phrases sur le rôle du penseur ou la prééminence de l'artiste. Oh! dieux, non. II verserait plutôt dans l'excès contraire, en considérant sa profession d'auteur comme un métier ni plus ni moins relevé qu'un autre. Craignant même que son idée ne soit pas suffisament claire pour le lecteur, il va chercher comme terme de comparaison celui de tous les métiers qui passe pro-

verbialement, on ne sait trop pourquoi, pour un des plus bas sur l'échelle sociale^ celui de cordonnier.

« Je m'étais de bonne heure convaincu, nous dit-il, que dans un travail comme le mien le grand secret est de s'astreindre à des heures régulières, à la manière d'un artisan. Le cordonnier qui a terminé une paire de bottes ne passe pas des semaines à la contempler, en se disant : « Yoilà ma paire de bottes terminée!... Quelle belle » paire de bottes!... » S'il se conduisait de la sorte, il serait les trois quarts du temps sans le sou. Il en est de même de l'auteur... Le premier devoir d'un auteur est d'écrire, d'écrire tous les jours. »

Yoilà donc qui est entendu, Anthony Trolloppe est un ouvrier de la plume, mais il est en même temps un négociant, puisqu'il vend le produit de son travail. Aussi établit-il son doit et avoir avec une exactitude toute commerciale, et s'explique-t-il sur la question des profits avec une franchise éminemment britannique.

« Il est admis, je le sais, qu'un auteur pas plus qu'un peintre ou un sculpteur ne doit tenir à l'argent. Mais je me demande en ce cas pourquoi la règle ne s'étend pas aussi à l'avocat, au clergyman, au médecin, à l'ingénieur, à l'acteur, à l'architecte. Tous ces braves gens ont le droit de suivre la pente commune, c\e gagner au mieux qu'ils peuvent de quoi se nourrir, de quoi se vêtir, de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants. On leur permet d'être aussi réalistes dans la vie qu'un boucher ou un boulanger... Quant à l'artiste et à l'auteur, ils sont regardés comme manquant à la gloire de leur profession s'ils s'abaissent jusqu'à considérer le produit

[)écuniaire de leur travail comme un éléracnl de première importance. »

Cette opinion paraît tout simplement monstrueuse à Anthony Trollope. A son sens, un auteur a le droit et même le devoir de tirer de son travail la plus grande somme possible de bien-être pour les siens et pour lui.

« Est-ce que Rubens ou Titien dédaignaient ce produit pécuniaire? demande-t-il. Est-ce que Shakspeare ne travaillait pas toujours en vue de ce produit et ne donnait pas le meilleur de son génie à faire prospérer son industrie d'imprésario et d'acteur ? Sans doute, un homme peut parfois surgir soit dans une carrière libérale, soit dans l'art ou la littérature, que l'enthousiasme professionnel sulTira à soutenir, et qui ne fera aucune attention à l'argent. Tout le monde rendra hommage à son enthousiasme et s'il est seul au monde, s'il n'a ni femme ni enfants à soutenir, son dédain de ce que les hommes sont obligés de rechercher si a:videment ne saurait être Idâmé. Mais ce serait une erreur de croire qu'en règle générale un homme va,ille mieux parce qu'il méprise l'argent, en admettant que ce mépris soit jamais sincère. »

Et le bon Anthony Trollope suit son thème, s'y complaît, le développe. Il ne semble même pas se douter que cette conception terre à terre de la fonction littéraire soit peut-être ce qui l'a empêché de se placer au [iremicr rang, en élevant son métier à la dignité de l'art. 11 ne voit pas une minute que ce qu'on peut à bon droit reprocher à un écrivain, ce n"cstpas d'accorder une part légitime d'attention à ses intérêts matériels, c'est de faiie de ces intérêts le but immédiat, exclusif de son ambilion. Et puis enfin, ainsi que la vertu, le crime a ecs

UN LITTÉRATEUR ANGLAIS AU DIX-NKUVIÈME SIECLE, bj

degrés! Un auteur peut avoir écrit dix volumes en vue du profit pécuniaire, dix autres en vue de la gloire et pour donner son ut de poitrine. Pour mieux dire, s'il a le feu sacré, il lui sera impossible, môme en travaillant pour vivre, de ne pas perdre de vue ce but misérable.

Anthony Trollope le déclare, et volontiers il s'en vanterait, jamais il n'a eu pour objet que l'argent. Il le prouve, le malheureux, il le démontre en revenant sur cette question avec un acharnement incroyable, en donnant le produit net de chacun de ses romans, en racontant par Je menu ses négociations avec les éditeurs, ses luttes, ses victoires. Celui-ci ne voulait donner que 300 livres ; celui-là a fini par en aligner iOO. Là dessus, il triomphe, il exulte. Le jour où il peut tracer en face de Can youforgiveherle chiffre de 3.525 livres (qaatre-vingt deux mille six cent vingt-cinq francs), il écrirait volontiers : Exigl monumenium. Ce chapitre des honoraires prend peu à peu dans ses Mémoires une place démesurée : sur les 500 pages dont se composent les deux volumes, il y en a au moins cent cinquante consacrées aux aspects financiers du métier d'auteur.

Résumons-les, puisqu'aussi bien là est le véritable intérêt de cette vie littéraire.. Le premier roman d'Anthony Trollope date de 1847. Il ne lui rapporta que douze cents francs, six shillings et neuf pences (ce serait une véritable trahison de ne pas indiquer les shillings et les pences, que notre auteur enregistre toujours ponctuellement). Franiley Parsonage, son premier succès sérieux, lui valut mille livres sterling. Et depuis lors (1861) jusqu'à 1867, chacun de ses romans lui rapporta de quarante à quatre- vingt mille francs. Cette

?ô A LONDRES.

vogue se maintint, avec quelques éclipses passagères, jusqu'en 1876. Puis le rendement baissa jusqu'en 1882, année du décès d'Anthony Trollope. Dans cette période de trente-cinq ans, il n'avait pas publié moins de cinquante-sept ouvrages, soit quarante-cinq romans en trois volumes et une douzaine de livres de voyage. Le total des droits produits par ces œuvres s'élève à environ 70.000 livres, c'est-à-dire à un million sept cent cinquante mille francs.

Il faut dire, pour excuser ces détails et le plaisir qu'y prend évidemment notre auteur, que son enfance et sa jeunesse avaient été fort malheureuses: son père s'était ruiné dans la double profession de procureur et de fermier; ses frères et sœurs étaient tous atteints de phtisie. Sa mère, mistress Trollope, bien connue pour les innombrables romans qu'elle a publiés (elle avait entrepris le métier d'auteur à cinquante ans sonnés), soutenait seule tout ce monde de malades et d'incapables. Elle écrivait ses livres entre une bouteille d'encre et vingt fioles de médicaments. Il y avait par moments jusqu'à trois mourants autour de la pauvre créature. A tout elle faisait face à force de travail. C'était une femme d'une indomptable énergie : entre autres tentatives elle avait émigré en Amérique pour y établir un bazar et en était revenue sans le sou, mais avec un volume d'impressions. A défaut d'autre héritage, elle légua cette énergie à son fils. Mistress Trollope est morte à Florence en 1863. Elle avait écrit jusqu'en 1856, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de soixante-seize ans, et, dans ces vingt-six années d'activité littéraire, signé 114 volumes.

Anthony Trollope débute dans la vie comme maître

crétudes dans une pension de Bruxelles. Puis il entre à Londres dans l'administration des postes. Très mauvais employé d'abord, en proie à la plus noire misère, aux créanciers, aux chagrins de tout genre, il finit par être envoyé comme sous-inspecteur en Irlande, s'éprend de son métier, y réussit. A vingt-neuf ans il se marie, et alors il imagine d'écrire des romans, simplement pour augmenter son revenu ; il tient absolument à insister sur ce point). Ces romans ont assez promptement du succès, mais ce succès ne lui fait pas abandonner l'administration des postes. Il obtient de l'avancement, se voit appelé à Londres, s'installe princièrement, et dès lors mène de front la vie de fonctionnaire supérieur, celle de riiomme de lettres et celle de chasseur à courre, — car pendant trente ans il n'a pas manqué un hiver de suivre deux fois par semaine les chasses au renard de son comté. A cet effet, il se lève matin, se met tous les jours au travail à cinq heures et demie, écrit ses sept ou huit pages de deiix cent cinquante mots avant l'heure de déjeuner.

De temps à autre, le Post master général l'envoie en mission aux Etats-Unis, en Egypte ou aux xlntilles, pour conclure des traités postaux. Il s'acquitte de ces mandats à la satisfaction générale et profite du voyage pour écrire un volume d'impressions. En chemin de fer, en paquebot, à Thùtel, partout et toujours, il se lève à cinq heures du matin et écrit ses sept à huit pages de deux cent cinquante mots.

En règle générale, ce faisant, il place sa montre devant lui, et, s'il n'a pas fini sa page par quart d'heure, il n'est pas content. Il se donne aussi des tâches à la

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semaine, au mois, à rannéc, les inscrivant d'avance saison agenda et les exécutant ponctuellement.

On ne peut guère s'empêcher, en lisant ces renseignements, de trouver que l'excellent homme fait positivement tort aux cordonniers, quand il compare son travail au leur. C'est à un laminoir, à un métier à lisser, à un robinet, à un moule à saucisses qu'il nous fait plutôt penser. Le miracle n'est pas qu'il ait gagné tout près de deux millions à ce système, c'est qu'il n'en ait pas gagné dix.

« En 1862, après dix-sept années de travail, écrit-il. j "étais arrivé au résultat de mes ambitions. Je m'étais créé une situation dans le monde littéraire et j'avais désormais un revenu suffisant pour vivre non seulement à l'aise, mais presijue dans le luxe. Pendant une douzaine d'années, à partir de cette date, mes gains moyens se sont élevés à 4,500 livres fcent douze mille francs) par an. J'en ai généralement dépensé deux tiers et mis l'autre tiers de côté. »

Jusqu'à cette époque, il avait vécu dans la retraite, ni^ sortant guère de sa maison de ^^'altham Cross que pour vaquer à ses fonctions d'inspecteur des postes ou pour chasser le renard. En 1861, il devint membre du Garrick Club, et bientôt (à la mort de Thackcray) un des membres les plus influents du comité de ce club littéraire. 11 écrit à ce sujet une page intéressante :

a Je crois pouvoir dire que je devins populaii-e parmi les membres du Club, et ce fut pour moi une satisfaction toute nouvelle. 11 y a dans mon caractère une faiblesse particulière que j'appellerai le besoin morbide d'être aimé. Toute ma vie, j'avais désiré être aimé de

ceux qui m'entouraient, et, jusqu'à ce moment, ce désir était resté stérile. Au collège, j'étais surtout malheureux par l'envie que je portais à la popularité de certains de mes camarades. Il me semblait que ces heureux mortels planaient dans un véritable paradis social, tandis que je végétais dans un enfer. Plus tard, àLondres, quand j'entrai à l'administration des postes, mes amis étaient peu nombreux, et j'étais assez porté à me regarder comme une sorte de paria. En Irlande, ma vie devint plus agréable et bientôt s'entoura d'une considération qui m'était douce, sans parler de l'afTection de ma femme et de mes enfants. Mais je voyais peu de monde, la modicité de mon revenu me condamnant à une existence obscure. Le Garrick-Club fut la première réunion mondaine où j'eus la joie de me sentir populaire. »

Plus tard, il devint membre de VAthenseum^ distinction très appréciée des littérateurs anglais, et prit l'habitude d'y aller tous les soirs faire sa partie de whist. Ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'y travailler le matin à ses romans. A ce propos, une anecdote amusante et bien contée :

(( J'étais un matin au travail, dans un des salons du Club, comme j'en avais pris Thabitude quand je ne couchais pas à Londres. Deux clergymen vinrent s'asseoir non loin de moi, au coin du feu, chacun avec une brochure à la main, et se mirent à lire. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'ils commencèrent à échanger les impressions les plus défavorables sur ce qu'ils feuilletaient. Or, il se trouvait que c'était un roman de moi, publié par livraisons. Ils se plaignaient surtout de ma

manie de toujours faire reparaître dans mes romans les personnages que j'avais une fois créés. « — Ah! voilà encore rarchidiacre ! disait l'un. Il le mettra donc dans tous ses livres!... » « — Et le vieux duc! En a-t-il assez abusé, de ce malheureux nobleman! reprenait l'autre. Quand on n'est plus capable d'inventer du nouveau , mieux vaudrait cesser d'écrire. » « — Et mistress Proudie, l'éternelle mistress Proudie, la voici encore!... « — Je ne pouvais pas ne point saisir leur conversation et je n'eus pas la force d'en entendre davantage. Sautant sur mes pieds et me tournant vers eux, je me fis connaître comme le coupable. « — Quant à mistress Proudie, messieurs, leur dis-je froidement, elle ne vous ennuiera pas longtemps. Je rentre chez moi, et la semaine ne se passera pas sans que je l'aie mise à mort!... » — Les deux clergymen étaient confondus. Ils me supplièren I; de ne pas donner d'importance à des critques superficielles. Mais mon parti était pris et je tins parole. Mistress Proudie fut exécutée. >'

En 18G5, Anthony Trollope fut avec George Smith un des fondateurs de la Pall Mali Gazette. Le titre du journal était, comme on sait, emprunté à un roman de Thackeray, où une Pall Mail Gazette de son invention (Pall Mail est le quartier des grands Clubs) joue un rôle important. La cause déterminante du succès presque immédiat du nouveau journal du soir, raconte Anthony Trollope, fut le récit d' « Une nuit au workhouse », par un rédacteur qui se déguisa en mendiant pour y obtenir accès. Le retentissement de cet article fut en effet prodigieux, et, parmi les chevronnés de la presse parisienne, plus d'un sans doute se rappellera que le

bruit en vint jusqu'à nous. Louis Blanc, en parla dans ses « Lettres de Londres «. Anthony Trollope dit que l'idée de cette ingénieuse mascarade appartenait au directeur de la Pall Mail Gazette, qui convoqua la rédaction, lui soumit son projet et eut quelque peine à trouver le volontaire qu'il demandait pour l'expédition. Enfin, M. Grenwood (dont le frère devint plus tard directeur du journal) se décida et remplit sa mission avec un plein succès. On lui avait juré un secret inviolable, et les suppositions du public se portèrent d'abord sur divers autres écrivains, notamment sur lord Houghton et sur Anthony Trollope. Mais quand le véritable auteur vit le succès de son article, il n'eut plus la force de dédaigner tant de gloire et démasqua son incognito.

A la suite de sa collaboration à la Pall Mail Gazette, Anthony Trollope eut une lubie d'ambition politique, et, en 1868, se porta candidat au Parlement pour le bourg de Beverley. L'histoire de cette candidature est tout à fait caractéristique :

« On me mit en rapports avec un agent électoral très habile et qui connaissait bien le Parlement, où il siège actuellement. Il connaissait aussi à fond le Yorkshire, où est situé Beverley, et savait sur le bout du doigt tout ce qui se rapporte aux mystères du scrutin, aux traditions, à la condition présente ou à l'avenir du parti libéral, — bref toute la cuisine électorale. « — Ainsi, me « dit cet homme rare, vous vous portez à Berveley ? » Je lui répondis gravement que telle était mon intention. « — J'aime à croire, reprit-il, que vous ne pensez pas « être élu ? » Je répondis, avec plus de sérieux que jamais,

que je ne voulais pas m'abandonner à des espérances exagérées, mais que je croyais avoir d'assez fortes chances de succès. « — Ûh ! non, reprit-il, en riant, « ne me dites pas cela. Vous savez bien que vous ne « serez pas élu... Mais ce sera votre début dans la « carrière. Vous dépenserez un millier de livres ster- « ling (vingt-cinq mille francs) et vous serez battu. « Alors, vous demanderez l'annulation de l'élection. « Cela vous coûtera un autre millier de livres ; mais « le Parlement vous donnera raison. Une commission '< sera chargée de faire une enquête et conclura à la « suppression du bourg, lequel sera privé du droit de « vote. Quel triomphe pour un débutant!... »

En dépit de cet avertissement, Anthony Trollope persista à se porter à Beverley, et les choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé son prophète. 11 ne fut pas nommé; l'annulation de l'élection fut obtenue ; la commission d'enquête fut désignée; le bourg perdit ses droits électoraux. Entre temps, Anthony Trollope avait passé une quinzaine qu'il décrit comme la plus épouvantable de sa vie, — celle de la période électorale :

« J'étais devenu l'instrument docile d'une poignée de tyranneaux vulgaires. Sous prétexte qu'ils faisaient de leur mieux pour me mettre au Parlement (du moins le disaient-ils), je devais être leur esclave. Un jour de cette maudite quinzaine, j'avais pensé à aller courre le renard, pour me distraire un peu : un cabaretier de mes amis me déclara que, si je commettais une telle inconvenance, tout Beverley nous abandonnerait en masse. Il fallut y renoncer. Du malin au soir, on me faisait ar-

pentei- les ruelles do ce lamentable bourg, par un temps affreux ot une boue épaisse, pour aller relancer des électeurs. On m'ordonnait d'apporter dans ces visites la physionomie radieuse qui convient au candidat sûr de son triomphe, mais, hélas ! Je ne pouvais parvenir à soutenir ce rôle. Le soir, il fallait parler, ce qui était lassommant, ou écouter des orateurs de quinzième ordre, jce qui était encore pis... Mais, ce qu'il y avait de plus inavrant, c'est la conviction qui grandissait en moi que les ■électeurs de Beverlcy se souciaient comme d'une guigne jde mes opinions politiques. Peu leur importaient mes principes ! Ils n'étaient même pas capables de comprendre que j'en eusse d'aucune sorte... Quant à l'idée qu'une élection ne fût pas uniquement un prétexte à corrup- 'tion, à ripailles et à pois de bière, si j'avais le malheur lie l'ex^jrimer, elle faisait simplement hausser les jpaules. »

Cette expérience suûit à dégoûter Anthony Trollope ie la vie politique. Il se remit à ses contes et n'eut pas ieu de le regretter.

Ses voyages, assez nombreux pourtant, tiennent une 'aible place dans ses Mémoires, sans doute parce qu'ils )nt déjà fait l'objet de livres séparés. C'est à peine s'il y rouve texte à quelques souvenirs. Il passait à Milan, aconte-t-il, dans les derniers temps de l'occupation Lutrichienne et se décida un matin, avec sa femme et on beau-frère, à pousser jusqu'à Vérone. Comptant y lîner et y coucher, il demanda à l'avance l'adresse du aeilleur hôtel de la ville et fit télégraphier pour comaander son souper et son gite. Le télégraphe électrique itait alors chose toute nouvelle en Italie. Sans doute, la

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dépêche que reçut le maître des Due Torre était la première qui lui fût janiais parvenue, car elle eut les résultats les plus inattendus. A peine le train s'arrèta-t-il en gare de Vérone qu'on entendit sur le quai plusieurs voix réclamant le signor Trollope. Le voyageur ayant mis la tète à la portière et déclaré son idenlité, un monsieur en habit noir et cravate blanche, suivi do cinq ou six acolytes en tenue officielle, se présenta le chapeau à la main.

C'était le maître des Due Torre, qui venait avec tout son personnel au-devant de son hôte, et, après les premiers compliments, s'informait de la «. suite » de l'illustrissime seigneurie. La « suite » se composait uniquement de Mistress Trollope et de son frère. Elle se trouva donc à l'aise dans trois calèches de gala attelées de chevaux gris pommelé, qui l'attendaient devant la gare. En arrivant à l'hôtel, on le trouva illuminé. Tout le premier étage avait été disposé comme pour une arrivée princière. C'est seulement par degrés que l'infortuné maître d'hôtel finit par mesurer l'étendue de son erreur, et voir qu'au lieu d'une altesse il hébergeait un simple littérateur. La famille Trollope n'était pas sans inquiétudes sur les suites de la méprise et craignait fort d'en payer les frais. Mais le maître d'hùlcL se montra clément, ou bien les calèches de gala n'étaient pas chères à "N'érone, car la noie n'en fit pas mention.

Dans une autre occasion, Anthony Trollope fut moins heureux. Eu arrivant à Florence, au milieu de la nuit, il trouva tous les hôtels absolument pleins et finit pai être laissé sur le pavé par son cocher, avec sa femme e

ses bagages. Un Florentin compatissant consentit heureusement à lui donner l'hospitalité et à partager son lit avec les voyageurs. « Mais hélas ! dit Anthony Trollope, s'il n'y avait eu que nous dans ce lit !... Il faut une expérience de ce genre pour apprendre au voyageur sur le continent à ne pas juger du bien-être des indigènes par celui qu'il trouve à son hôtel!... » Remarque éminemment caractéristique de la fatuité anglaise, La première idée d'un Britishsubject, s'il se trouve bien quelque part sur le continent, sera toujours que ce confort lui est personnellement réservé, et n'a jamais été fait pour les naturels du pays. Essayez de lui expliquer que l'Opéra, les Champs-Elysées, l'asphalte des boulevards, les huîtres de Marennes ou le chemin de Paris à la Méditerranée n'ont pas été exclusivement créés pour son usage : vous l'étonnerez profondément. Voilà Anthony Trollope et sa femme recueillis par un Jjrave homme qui partage son lit avec eux. Il pourrait peut-être songer à s'extasier sur le bon cœur de cet inconnu et se dire qu'à Londres il aurait eu plus de chances, dans un pareil cas, de coucher à la belle étoile ou sous un pont que dans un lit, même très habité... Point, Anthony Trollope est anglais, et la seule idée qui lui vienne est celleci : « Ces Italiens!... Quels drôles de lits, ijourtant !... Les pauvres diables sont-ils assez malheureux do n'être pas nés en Angleterre !... »

En ce sens, le mot de Nathaniel Hawthorne est peutêtre vrai : Anthony Trollope est anglais comme le beefsteak. Bon père, bon époux, bon employé des postes, grand chasseur cTe renards et par surcroît littérateur, il ne laisse pas le renom d'un grand écrivain, mais il

laisse celui d'un homme i|ui a su réussir dans le commerce des lignes comme il aurait réussi dans l'épicerie; et, s'il ne reste pas de lui un chef-d'œuvre, il restera du moins une horne-postale de son invention. Gom- Ijien d'hommes de lettres ne pourraient pas en dire autant !...

SÉANCE d'ouverture DU PARLEMENT BRITANNIQUE. 69

La séance d'ouverture du Parlement britannique.

Londres, 21 janvier 1886.

Un proverbe anglais veut que le soleil brille toutes les fois que la reine sort; mais Apollon ne s'était pas piqué aujourd'hui de donner raison au proverbe. Jamais plus abominable temps n'a servi de cadre à cérémonie officielle.

Imaginez une neige mêlée de pluie ou une pluie mêlée de neige tombant depuis le matin sur Londres, à travers l'atmosphère classique de brouillard et de fumée, et vous aurez une idée de l'aimable mixture où pataugeait hier un million d'hommes. Un million, à moins que ce ne fussent deux ou trois millions. Car, en vérité, la moitié de Londres était là, sur le parcours de Buckingham-Palace à Westminster, — la moitié de Londres ruisselant de la tête aux pieds, crottée, houeuse, noire de suie, mais décidée à voir sa souveraine. Dame, elle ne lui donne pas souvent ce plaisir, la reine Victoria!... Depuis la mort du Prince-Consort, en 1861, elle n'a

ouvert le Parlement en personne qu'en 1877, sous le ministère Disraeli, et hier. Deux apparitions eu vingtcinq ans, ce n'est guère, et l'on s'explique l'empressement de John Bull à profiter de ce spectacle.

Quoi qu'il en soit, il va sans dire que la pluie de neige fondue en diminuait singulièrement la splendeur. Les draperies dont s'étaient ornées la plupart des maisons et les drapeaux dont le Board of icorks avait l'ait garnir les lami>adaires pendaient lugubrement, décolorés et piteux. Les cuirassiers de la garde [horsc- (juards), si pimpants sur leurs beaux chevaux noirs, au sortir de la caserne, semblaient, au bout d'une heure, rentrer d'une expédition au pôle Xord. La multitude prenait, sous ce ciel inclément, des allures à la Callot. Il n'est pas jusqu'aux dames de la cour, aux femmes et filles de pairs, obligées de prendre la file quatre ou cinq heures à l'avance, qui ne fissent peine à voir, avec leurs bras nus et leurs épaules rouges de froid sous les diamants, claquant des dents derrière les glaces des carrosses.

Toutes les avenues du Mail, que suit le cortège royal pour aller de Buckingham-Palace à Westminster, étaient depuis le matin interdites à la circulation des voitures. D'innombrables pelotons de constables à cheval faisaient observer la consigne. Des détachements de cavalerie de la garde, assistés de quatre mille policemen, traçaient et isolaient la route du cortège. En outre, sur tous les points où l'effort de la multitude pouvait devenir dangereux, se dressaient de véritables barricades et des chevaux de frise formés de pointes de fer plantées sur des montants en X. Le palais du Parlement était à cent

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