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SEANCE D OUVERTURE DU PARLEMENT BRCTANXIQUE. 7I

mètres à la ronde isolé par des barrières de chêne et des cordons de troupe. A l'entrée principale de la Chambre des lords, un baldaquin de drap rouge. Dans Old-Palace - Yard, quelques mâts à oriflamme. Au fond, les noires façades bordées de neige. Et sur le tout un ciel d'encre. Tel est le décor.

A une heure et demie, toutes les cloches de Londres se mettent en branle pour carillonner jusqu'à la fin de la cérémonie. A deux heures précises, la tête du cortège royal fait son apparition. C'est d'abord un peloton de policemen à cheval, ouvrant la marche. Puis un détachement de blues, ou garde-bleus à cheval [horse-guards] , puis les yeomen de la reine, à la casaque rouge surchargée de dorure, à la casquette de velours noir. Puis sept carrosses de gala à six chevaux noirs ou gris, pour la famille royale et les grands officiers de la couronne : livrées rouges et or, cochers poudrés en tricorne, laquais en bas de soie, bicorne et canne à pomme d'or, accrochés en grappe à l'arrière. Enfin, le carrosse royal surmonté d'une couronne dorée, conduit par un vieux cocher qui ressemble au Yol taire de Houdon, et qui se distingue des précédents par une casquette de jockey en velours noir, au lieu du tricorne. Les chevaux, au nombre de huit, sont de couleur Isabelle (café au lait), selon la tradition, et viennent en droite ligne du palais royal de Hanovre, où la race est conservée avec soin pour l'usage exclusif des princes de la maison de Hanovre.

La souveraine, en robe de faille noire, couronne de diamants fermée et ruban bleu de la Jarretière en écharpe, occupe seule le fond du carrosse. Sur le devant, la princesse Béatrice et la grande maîtresse des

robes. J'avais précisément vu la reine Victoria, dans une circonstance identiiiue, il y a neuf ans. Elle m'a paru peu changée, ou nn'nie mieux portante qu'en 1877; l'air moins alTaissé, le regard plus vif et plus jeune. Elle n'est âgée, au surplus, que de soixante-cinq ans, quoiqu'il y ait déjà près d'un demi-siècle qu'elle occupe le trône d'Angleterre.

L'attitude de la foule était curieuse et nouvelle. Tandis que j'avais vu, il y a neuf ans, tout le monde se découvrir et pousser des hurrahs sur le passage de la reine, hier les opinions étaient visiblement très partagées. A peine le carrosse royal a-t-il été en vue que deux partis se sout trouvés en présence, les uns criant : Hais off! (chapeaux bas!...), les autres répondant par : Hais on! (gardez vos chapeaux!...). Les deux cris étaient à peu près d'égale force et n'ont pas cessé de se faire entendre jusqu'à la disparition du carrosse royal. Je ne saurais dire si les hats off ou les hais on avaient le dessus. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'était plus l'unanimité de 1877. Je donne le symptôme pour ce qu'il est, sans prétendre en tirer de conclusions d'aucune sorte. Quant à la composition de la foule, elle était éminemment représentative de toutes les classes moyennes et populaires.

A deux heures vingt minutes, la reine arrivait à la porte de la Chambre des lords, oîi elle était reçue par les grands dignitaires. Chose étrange, en dépit de la neige et de la boue, on n'avait point disposé de tapis sous la portière du carrosse royal. C'était le cas ou jamais, pour lord Salisbury, de renouveler la traditionnelle prouesse de Walter Raleigh, en jetant vSon man-

UN LIVRE POSTHUME DE THACKERAY. yS

teau d'hermine sous les pieds de la reine. Mais sans doute il avait d'autres soins.

Je n'insiste pas sur la cérémonie proprement dite, qui se déroule selon des régies immuables. La reine a pris place sur le trône, toujours présent à la Chambre. des lords, en arriére du sac de laine, où siège le président. Le prince de Galles, en robe de pair, s'est assis à sa droite sur un tabouret; la princesse Béatrice (de Battenberg) et la grande maîtresse, à sa gauche. Le premier ministre s'est placé debout sur l'estrade; le grand chancelier, président de la Chambre haute, s'est avancé avec le discours du trône, et, sur un signe de la reine, il l'a lu pour elle aux lords, assis en robe rouge à leurs bancs, et aux « fidèles Communes », debout en rangs pressés à la barre, où l'huissier à verge noire les a convoqués. A quatre heures, toat était fini, la reine était rentrée à Buckingham-Palace, d'où elle reprendra demain le chemin d'Osborne; comme la nuit venait, les boutiques et les clubs conservateurs alluiuaient le gaz de leurs écussons et de leurs cordons lumineux, en signe de réjouissance.

Un livre posthume de Thackeray.

Thackeray n'a pas encore obtenu en France le rang littéraire auquel il a droit. Très pillé, dans sa méthode et même dans ses affabulations, par tel romancier à la mode qui ne s'en est jamais vanté, il est inconnu ou du moins indifférent à la grande masse du public; et tandis que Dickens se trouve dans toutes les mains, le plus

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illustre de ses rivaux reste chez nous le régal du petit nombre. Quelles sont les raisops du phénomène? Elles se résument, croyons-nous, en ce fait que Dickens répond mieux à notre idéal accoutumé. La preuve qu'il y a là un effet de tempérament national, et non pas un simple accident de popularité, est précisément qu'en Angleterre Thackeray se trouve généralement placé fort au dessus de Charles Dickens. Il est impossible d'admettre qu'une discordance de goûts aussi marquée ne soit pas le résultat d'une cause spécifique; car, dans Tordre naturel des choses, Tauteur le plus apprécié'd'un côté du détroit devrait l'être aussi de l'autre.

La vérité, à laquelle il faut toujours revenir parce qu'elle explique tout, c'est que nous sommes profondément démocrates de mœurs et de pensée, même quand nous croyons ou prétendons l'être le moins, tandis que TAnglais de toute classe est profondément aristocrate, même quand il tente le plus sincèrement de jouer au démocrate.

Dickens a fait cette chose inouïe chez un Anglais de sentir et d'exprimer en grand artiste la poésie qui se dégage de la vie dans les milieux les plus humbles. D'où l'espèce de répulsion plus ou moins avouée, plus ou moins consciente, qu'il inspire à la plupart de ses compatriotes, et dont il ne triomphe qu'à force de gaieté, d'esprit ou d'émotion communicative. D'où encore l'immense succès qu'il a eu dès le premier moment en France, et que ses défauts mêmes concourent à augmenter, s'il est possible, parce qu'ils répondent de tout point à l'opinion conventionnelle qu'on se fait chez nous de l'excentricité britannii^uc.

Ce n'est j^âs à dire, tant s'en faut, qu'il pense comme un Français. On n'a, pour s'assurer du contraire, qu'a parcourir les romans où il met en scène une Parisienne ouunDijonnais. Mais enfin, il a sur les choses humaines, sur les rapports de classes, des aperçus généraux et des manières de sentir qui sont plutôt les nôtres que celles de ses compatriotes. Il est peuple, presque autant que Balzac dans ses partis pris les plus mondains. Il procède, sans s'en douter, de la Révolution française, presque à l'égal d'Henry Monnier, de Murger et de nos réalistes. Cela va si loin, qu'il lui est absolument impossible de mettre sur pied un personnage au-dessus du rang d'esquire. Ses lords, ses baronnets, ses femmes du monde, sont en carton-pâte, tandis que ses clercs d'avoué, ses pions, ses détenus pour dettes, ses conducteurs de patache, ses ouvrières anémiques, s'enlèvent sur le banc comme une eau-forte de Rembrandt. Voyez la Petite dorrit : exquise et charmante tant qu'elle est la fille du Père de la Maréchaussée, elle cesse de vivre et n'est plus qu'un mannequin, aussitôt qu'elle hérite d'une fortune et monte en chaise de poste, sous la haute direction de M""^ Général. Or, il faut bien le dire, pour la majorité des lecteurs anglais, le pion, le conducteur de patache, l'ouvrière, la femme de ménage n'existent pas, are nowhere (ne sont nulle part). Ces sortes de petites gens peuvent avoir leurs idées, leurs sentiments ; mais de telles idées, de tels sentiments, appartiennent à un ordre de phénomènes sans intérêt pour les classes lettrées, et — chose plus curieuse — sans intérêt pour elles-mêmes.

W. Makepeace Thackeray n'a garde de les mettre en scène. Il est bien trop foncièrement Anglais. Pour entrer

dans sa galerie, il faut ôtrc au moins valet de pied, avec une culotte de peluche, des bas de soie et des escarpins. C'est le peintre des classes dirigeantes; il excelle aies croquer, et ses ducs, ses marquis, ses comtesses, ses han({uiers, ses merchant-princcs, sont aussi vivants que nature. Mais ce sont avant tout des ducs, des marquis, dos ]jan(]uiGrs du Royaume-Uni. Et précisément parce qu'ils sont plus rigoureusement exacts peut-être que les types de Dickens, ils paraissent moins humains et gardent un caractère plus local. Aussi devaient-ils être moins universellement compris à l'étranger. Quoi qu'il en soit, pour qui l'a pénétré, Thackeray reste, avec Dickens et George Éliot, l'un des trois grands romanciers du siècle en langue anglaise, et tout ce qui vient de lui a une importance littéraire de premier ordre. Il faut donc féliciter Tediteur de ses œuvi-es complètes d'être allé rechercher dans les vieilles collections de Punch tous les essais et croquis de Thackeray qui n'avaient point encore paru en volume K

Loin qu'il y ait dans cette exhumation, comme le veulent quelques esprits chagrins, une sorte d'impiété envers la mr-moire de l'illustre mort, qui n'avait pas jugé ces blucttes dignes de la réimpression, il faut y voir un hommage à sa haute valeur — plus encore, une pièce authentique et un document appartenant à son histoire.

Ces essais n'étaient pas signés par Thackeray et n'ont jamais été avoués par lui, objecte-t-on. Raison de plus

1. Contributions io « Punch », not previously reprinted, by W.M. TuACRKRAv; witli illustrations by the author, à Londres, chez Smith, Elder et G».

pour les considérer comme de précieuses indications sur son tour d'esprit si particulier, ses procédés spéciaux, sa manière de composer, sa nature propre. Ne recueille-t-on pas avec soin les moindres lettres et billets des grands écrivains? Pourquoi négligerait-on les œuvres sans prétention où ils se montrent en costume de travail et non plus en tenue officielle? Rien de tel pour entrer dans leur intimité. 11 faudrait souhaiter que chaque auteur de mérite eût ainsi son dossier complet : ce serait le moyen de le juger en connaissance de cause. Non seulement les morceaux dont il s'agit sont bien incontestablement de Thackeray, mais ils ont contribué pour une large part, en leur temps, à faire sa réputation. Quelquesuns sont célèbres depuis leur apparition, c'est-à-dire depuis cinquante ans : notamment les, Leiters ofthe fat contribiit07^ [LeUres du gros, correspondant). Punch in the East (le Voyage de Punch en Orient) et Miss Tickletobifs lectures on history (les Leçons d'histoire de miss Tickletoby ). Tout le monde en avait entendu parler. Plus d'un curieux était allé les chercher à grand peine dans les vieux volumes de Pi(?!c/i. Pourquoi s'indigner de les avoir désormais sous la main, avec les amusants dessins dont l'auteur lui-même avait coutume de les accompagner?

Disons bien vite que la gloire de ïhackeray n'a rien à perdre en cette autopsie. Ces morceaux sont des fant aisies de jeunesse, assurément, mais ce sont les fantaisies d'un écrivain de race, d'un lettré, d'un véritable ai'tiste, qui prélude à ses œuvres de longue haleine par des contes drolatiques, mais y sème sans compter tout son esprit et tout son talent. Après un demi-siècle, ces saynètes, ces chroniques, ces parodies, sont aussi gaies,

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aussi jusles de ton, aussi fraîches qu'au premier jour. X'est-ce pas le privilège des vrais chefs-d'œuvre en tout genre? Ou nous nous trompons beaucoup, ou rien n'établira mieux que ces histoires sans façon les titres de Tliackeray à se voir considéré comme l'un des grands écrivains de sa génération. Et pourquoi? Tout simplement parce qu'on retrouve dans ces notes fugitives, dans ces impromptus écrits à la diable pour un petit journal, précisément les qualités du style qui font à Thackeray une place à part dans la littérature de son pays.

On sait combien les écrivains anglais et en général les écrivains non français se préoccupent peu de la forme. La maladie du mot, qui a fait chez nous de si illustres martyrs, est inconnue de nos voisins. Sous prétexte qu'on sort toujours d'une phrase anglaise, on s'inquiète ordinairement assez peu de savoir comment on y entrera.

Thackeray n'est pas de cette école. Il est du très petit nombre d'auteurs britanniques qui s'inquiètent du style, et son anglais est le meilleur, peut-être le plus pur, le plus élégant, qu'on ait écrit en ce siècle. Non qu'il y apporte aucune recherche visible, aucune de ces affectations qui rendent parfois les prétendus styles personnels aussi insupportables qu'un charabia. Le caractère dominant du sien est, au contraire, sa simplicité parfaite et son apparente facilité. Mais il y a toujours dans sa phrase ce tour à la fois mâle et sur, cette aisance noble qui naissent seulement d'une familiarité constante avec les meilleurs esprits de tous les temps et qui supposent, sans en faire montre, une science achevée des langues et des choses.

Eh bien! ces qualités si rares, on pourrait presque dire uniques, et pour en revenir au parallèle inévitable, ces qualités si regrettablement absentes chez Dickens, se retrouvent en Thackeray jusque dans les productions secondaires de sa plume d'or. Les « Lettres du gros correspondant » sont des farces, assurément, mais des farces comme un écrivain de premier ordre peut seul les écrire. Le « Voyage de Panch en Orient » n'est qu'une pochade comme un artiste consommé et qui a su voir ce qu'il décrit en trouve seul sous son crayon.

Passe-t-il, par exemple, à Athènes, il y note « de superbes moulins à vent qui n'ont jamais été décrits par aucun archéologue. Ces moulins ressemblent à tous les moulins possibles. Mais sans nul doute un grand nombre de gens ne manqueront pas de les admirer de confiance, parce qu'ils viennent d'Athènes. Le monde est ainsi fait. » Quand à la garde du roi Othon, qui était jadis allemande, elle est maintenant composée « d'Albanais en jupon court. Quant je suis passé devant le palais, la sentinelle, trouvant sans doute que le soleil chauffciit un peu trop fort sa guérite, s'était sagement couchée à l'ombre derrière icelle. » Quant ans Chambres, elles allaient s'ouvrir, et les députés arrivaient en foule : « L'un d'eux s'était offert pour venir un billet de troisième classe à bord du paquebot anglais; mais il s'était installé aux premières, en menaçant de brûler la cervelle au steward, qui prenait la liberté de lui signaler cette irrégularité. Inutile de dire que le dernier mot, en ce débat, est resté au sage législateur qui, ne sachant pas lire, tenait pour non avenus tous les règlements affichés à bord. Heureux les peuples qui apprécient de

si bonne heure les bienfaits du système représentatif !... »

Quant aux « Leçons d'histoire de miss Tickletoby », sous une forme familière et bouffonne, elles sont souvent aussi philosophiques, aussi profondes que les enseignements d'un Macaulay.

Thackeray a encore ce mérite rarissim.e chez un humoriste que son comique ne naît jamais d'un type exagé)-é ou d'une création extravagante : il résulte nalui-ellement d'une représentation si vraie des caractères et des mœurs, que le lecteur perçoit tout à coup une disparité flagrante entre les prétentions et les actes, et ne peut s'empêcher d"en sourire.

Tout cela avait assez vivement frappé Charlotte Brontè, l'auteur de Jane Eyre, pour qu'elle écrivît, précisément à propos des premières œuvres de Thackeray, encore presque inconnu : « Pourquoi je parle de lui?... Je parle de lui parce que je vois en lui une intelligence plus haute et plus rare qu'on ne consent encore à l'admettra. Parce que je le regarde comme le plus fort de nous tous en l'art d'écrire et comme le véritalde réformateur par l'ironie de la société contemporaine. Parce que je trouve que personne n'a encore caractérisé son talent avec une entière justice... On dit qu'il ressemble à Fielding. Oui, comme l'aigle ressemble au vautour!... »

Le compliment n'est pas mince, tombé d'une telle plume. Et pourtant il n'a rien d'exagéré, on peut le dire, même pour ce volume d'opéra minora qui vient s'ajouter aux vingt-cinq autres. Thackeray y est toujours le penseur de haut vol, le maître en raillerie, le styliste impeccable dont parle miss Brontë. Il est à peu près impossible de donner en quelques lignes, et sans le secours 1

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des dessins originaux qui accompagnent le [exte, une idée juste de cet aimable livre. Pourtant il faut l'essayer, ne fut-ce qu'en en tirant une page ou deux. Celle-ci, par exemple, qui nous donne les impressions de l'auteur de passage à Paris en 1849 :

'c Tout le temps du voyage, en chemin de fer, je songeais aux délicieux petits dîners que j'allais faire dans la Capitale de la Cuisine, et je m'amusais à rédiger en imagination les menus les plus succulents. On peut juger du dédain qui accueillit à l'hùtel l'insidieuse question que me posait le valet de chambre : « — Monsieur dînera sans doute à table d'hôu?... — A table d'hôte ? pensais-je. Mon pauvre garçon, penses-tu donc que je viens à Paris pour dîner à table d'hôte et m'y trouver face à face avec deux douzaines d'Anglais ou d'Américains?... Non, mon ami; ce soir, Luculius dîne chez Lucullus. » Mais, sachant que le valet de chambre n'aurait garde de comprendre, je me contentai de dire : « — Non, merci; je ne dîne jamais à table d'hôte, à moins de ne pouvoir faire autrement! »

» J'avais arrangé dans ma tète une semaine complète de petits dîners. Deux ou trois fois, me disais-je, j'irai aux Frères Provençaux ; une fois chez Yéry ; une fois au café de Paris. Si mon vieil ami Yoisin, en face de l'Assomption, a encore de ce vieux vin qu"il me servait en 1844, j'irai au moins deux fois. Je verrai aussi, rue Montorgueil, si Philippe vaut vraiment l'ancien Rocher de Cancale, comme on l'assure... Je déjeunerai à droite et à gauche, dans les endroits que je connais déjà.

» Pour un homme surmené de travail et d'obligations mondaines, il n'y a rien de tel de temps à autre qu'un

peu de solitude en pays étranger; on se retrempe dans les intervalles, on communie, pour ainsi dire, avec son propre cœur, on examine toutes choses d'un œil plus impartial et l'on arrive à des jugements plus sains. Vos enfants ont du gigot à discrétion chez eux et prennent le pudding à la mélasse pour la plus délicate des friandises : à quoi bon leur faire partager votre perdreau truffé? Votre digne épouse ne sait pas distinguer le sherry du madère : est-ce vraiment la peine de lui faire goûter ce romane sans prix ou ce vénérable lafitte ? Pauvre àme! Elle sera tout aussi contente de partager le souper do ses enfants, en l'arrosant d'une bonne tasse de thé, et de les promener pendant votre absence...

« Ce que j'aime, c'est précisément de me trouver tout seul au restaurant, une demi-heure après avoir pris un verre d'absinthe coupée d'eau frappée, de muser longuement sur la carte et de me donner un bon petit menu à mon goût. Un bout de causerie confidentielle avec le sommelier; puis on arrête son choix sur une demibouteille de Champagne, une bouteille de bordeaux ou de bourgogne — pas plus. Le sommelier s'en va pour exécuter vos ordres et revient bientôt avec son petit panier d'osier. Cependant, Antoine, le vieux garçon, est venu à vous. Il est charmé de voir monsieur de retour et déclare que monsieur rajeunit tous les ans. Il vous sert une douzaine d'huîtres — oh ! ces huîtres! — non pas quelque chose de flasque et de blanc comme nos huîtres anglaises qui ont l'air d'avoir été engraissées avec du porc, mais quelque chose do moelleux et de succulent, délicatement servi dans sa nacre... Etcesdeux petits plats de radis et de beurre qu'on vous sert en attendant la

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suite I... Combien cette attention est aimable et charmante !... Cela ressemble à ces symphonies en sourdine qu'on joue entre les actes d'une comédie classique. Un peu de pain et de beurre, un radis ou deux, vous voilà occupé : et soudain Antoine reparaît avec son plat couvert, le plat sérieux.

a Tel est le tableau que je me plaisais à évoquer, tout en m'habillant, tout en descendant l'escalier. — J'aurai bien soin de ne pas avertir mes amis que je suis ici! me disais-je en sortant.

a Je n'avais pas fait cent pas que je rencontre Tom Dash... »

Voilà le voyageur condamné à accepter le dîner de Tom Dash. Toute la colonie anglaise s'y trouve. Il faut aller chez celui-ci parce qu'il est riche et influent; chez celui-là parce qu'il est pauvre et susceptible... Bref, la semaine s'écoule sans que l'infortuné touriste puisse une seule fois réaliser son programme. Et tous les soirs , chez ses amis anglais, il se voit servir le roastbeef et le gigot national, avec les pommes de terre bouillies, le fromage de Stilton, le pale-ale et le port-wine!... Ce n'était vraiment pas la peine de quitter Londres!...

Tel est le ton général de ces notes de voyage, de ces croquis à la plume, de ces pochades aux deux crayons. C'est assurément leur faire tort que d'essayer de les transposer en français et surtout d'en traduire un mor ceau détaché : car elles valent surtout par le courant de bonne humeur, de bon anglais, de bonne littérature, de santé physique et morale qui y circule tout du long.

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YI

La nouvelle Chambre des communes.

Londres. ?3 janvier 1886.

Les élections générales de 1885 ont marqué une date importante dans les annales de la Grande-Bretagne. Non seulement elles ont été la première application en ( o pays du suffrage universel ou quasi universel, institur au cours de la dernière session; non seulement elles ont inauguré une nouvelle répartition des sièges et un nouveau système de représentation de chaque arrondi^sement électoral par un seul député, mais elles répondent à une véritable révolution dans les mœurs britanniques : — révolution lente et graduelle, mais néanmoins tn-visible, qui tend de plus en plus à faire passer h Royaume-Uni du régime aristocratique et féodal ai démocratique.

La Chambre précédente se composait de 652 députe- La moitié de ce nombre, tout juste 326, n'a pas été n élue. La Chambre nouvelle comprend 670 députés.

Comme il fallait s'y attendre, le caractère marqué d<i celte législature est sa composition relativement démc|

LA nouvellp: chambre des communes.

cratique. On y trouve, en effet, 95 hommes de loi (avocats ou solicitors), 31 journalistes, 16 médecins, 14 petits marchands et 2 ouvriers, alors que la grande propriété foncière n'y compte plus que 78 représentants, la haute banque 27, la haute industrie 57, le haut commerce 36. C'est une transformation véritable, premier résultat de la réforme électorale de 1885, et qui se traduit pour le regard dans une physionomie positivement différente de celles des Chambres antérieures. Tandis qu'autrefois le genre sportsmanlike, la fleur à la boutonnière, le pantalon clair dominaient au moins dans la section jeune de la Chambre, la noire redingote de l'homme d'affaires a désormais pris le dessus. La Chambre des communes de 1886 est la première dont l'aspect général rappelle celui d'une Chambre améidcaine ou française — abstraction faite, bien entendu, du décor gothique, des présidents et des secrétaires {clerks al the table) en perruque à trois marteaux.

La procédure de la Chambre est toujours la même. La séance commence toujours un peu avant quatre heures par les prières du chapelain pour la reine, pour la famille royale et pour les fidèles Communes ; le chapelain est celui qui remplissait cet office sous la législature précédente. [1 en est de même du speaker ou président, le Right Honorable M. Arthur Wellesley Peel, fils cadet de Robert Peel et député de Warwick, dont tout le monde apprécie hautement la courtoisie, Timpartialité, la parole élégante et facile.

Le sergent d'armes qui a placé devant lui, sur la table carrée qui occupe le milieu du parquet, la symbolique masse de vermeil, ce sergent d'armes, lui, n'est plus

M. Gosset, si longtemps en possession de sa charge, du « petit local » de Wesniinster. bien connu à M.Parnell,et du petit, salon où tant de générations de législateurs ont successivement passé, fumé et bavardé. Mais ce changement n'a rien à voir avec la réforme électorale : il est antérieur aux élections et résulte tout simplement de la retraite de M. Gosset.

En revanche, nous retrouvons naturellement au.\ bancs de droite et de gauche, comme « par delà le couloir » [bcloïc the gangway), plus d'une figure familière : à la gauche du speaker (sur les bancs d'une opposition qui est une majorité), M. John Bright, M. Forster, le marquis de Hartington, sir Charles Dilke et,primus inter 'pares, M. Gladstone. Tout à l'heure nous verrons le vieux lutteur, the old parlimentary hand, comme il se définira lui-même, se montrer plus éloquent, plus vigoureux, plus incisif que jamais, dans un des plus beaux discours de sa carrière parlementaire. Oui donc disait que M. Gladstone était malade ou fatigué? sans doute il avait ses raisons pour en avoir l'air. Mais il n'y qu'à le voir s'allonger à demi sur la table, en s'y appuyant des deux mains, pour dire aux ministres tories: « Vous nous parlez de maintenir l'intégrité de l'union britannique? Nous la maintenons depuis quatre-vingtcinq ans! Nous la maintenons depuis six cents ans! Parlez-nous d'autre chose! » Et l'on reste bien convaincu que M. Gladstone n'est ni malade ni fatigué, tant s'en faut; qu'il n'a pas soixante-dix-sept ans, quoi qu'en disent les almanachs, et que le dernier mot lui restera sur le Home Rule, comme sur la réforme électorale... Ah! le rude adversaire, et qu'il a la dent dure quand il la une

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