PARNELL ET SES AMIS
côté, le problème agraire une fois résolu, par le système Giffeii ou autrement, l'agitation autonomiste perdrait son arme la plus eifective. Grave sujet de controverses dans le parti irlandais, et qui le divise en deux fractions au moins. Mais M. Parnell lui-même est grand propriétaire foncier en Irlande. Sïl s'est toujours montré bon seigneur, généreux et bienveillant pour ses tenanciers, il n'y a aucune raison de croire qu'il soit disposé à pousser la générosité jusqu'à brûler ses titres de propriété. D'où sa réserve caractéristique, au moment présent.
— Expliquez-nous quel est le régime qui vous satisfera! lui disait l'autre soir M. Gladstone, après toute la presse anglaise.
Et naturellement M. Parnell se voyait obligé de battre la campagne, non sans une une certaine habileté. « Le moment n'est pas encore venu, at-il répliqué en substance, de formuler les demandes de l'Irlande. Mais, si la Chambre veut aborder la question dans le même esprit de conciliation qui distingue à un si haut degré le député du Midlothian, il n'est pas douteux qu'elle n'arrive à une solution... Rien de plus aisé que de concilier le gouvernement autonome de l'Irlande avec les plus amples garanties pour l'unité du royaume, la suprématie de la couronne et la protection de la minorité loyaliste. »
Le mot final était méchant, et il a eu du succès. Mais que nous voici loin, déjà, des âpretés d'antan! On parlait d'un autre ton, en 1879, quand on donnait pour mot d'ordre au peuple irlandais : « Avant tout, accrochez-vous à votre lopin de terre et à votre foyer!... Keep
a firm grip of your homes teads!... » Et, en 1880, quand on disait en Amérique, à Cleveland, devant un corps de volontaires irlandais : — Oh!... que ne puis-je emporter avec moi ces armes en Irlande, pour les mettre aux mains de nos enfants!... » Ou à Pittsburg : « Attendons avec confiance la tempête qui balayera, non seulement le régime foncier de l'Irlande, mais l'infâme gouvernement qui nous impose ce régime! » Et à Cincinnati : « Où que nous soyons, où que nous vivions, que ce soit en Irlande ou en Amérique, nous ne serons jamais satisfaits avant d'avoir tranché le dernier lien qui rattache r Irlande à l'Angleterre/ »
Quand on a derrière soi de telles paroles, et quand on est le chef de son parti pour les avoir prononcées, il ne sert guère, pour les effacer^ d'en éviter systématiquement la répétition. Ces choses-là restent, parce qu'elles sont le véritable programme caché sous les fleurs parlementaires, et que la masse électorale a véritablement à cœur.
On peut donc considérer comme certain que, volens aut nolens, M. Parnell marche à la séparation de l'Irlande et de l'Angleterre. Pour achever de s'en assurer, il suffit de causer dix minutes avec les jeunes députés de son groupe, qui n'y mettent pas, eux, tant de façons et de diplomatie.
— Nous attendons de pied ferme les résolutions du ministère, me disait l'un d'eux avant-hier (une heure à peine avant que sir Michaël Hicks-Beach les fit connaître). Mais, qu'il propose des mesures de coercition ou des mesures de réforme, nous ferons nous-mêmes nos conditions. Nous nous moquons bien de la coercition!...
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N'avons-nous pas désormais le moyen d'obliger le Parlement à s'incliner devant nos volontés?...
— Que pensez- vous du plan Gifïen ( pour le rachat par l'Etat des fiefs irlandais)?
— Oh ! il n'est pas douteux qu'on n'essaye de quelque mesure de ce genre, « pour sauver la caisse » des landlords (seigneurs), en leur donnant un prix exorbitant de leurs terres aux dépens du contribuable. Mais nous nous y opposerons de toutes nos forces, au nom des imposés anglais comme au nom du petit fermier irlandais.
— Est-il vrai que certains prêtres catholiques du nord de l'Irlande aient déjà organisé dans leurs paroisses des loteries à un, cinq et dix shillings le billet, pour tirer au sort les biens des protestants?... On dit que le fait s'est produit notamment à Warrenpoint et à Rostcommon.
— Je n'ai aucun renseignement particulier à cet égard, mais je ne serais pas autrement surpris que ce fiit vrai, quoi qu'en dise le Freemaws Journal. Il y a quatorze ou quinze ans, le clergé catholique était du parti des landlords. Le fenianisme lui ayant pris ses ouailles, il se trouva obligé de suivre le mouvement, s'il ne voulait pas mourir d'inanition. Maintenant, il n'y a pas de plus ardents révolutionnaires que ces curés. Il faut remonter aux temps de votre Ligue française pour voir des gaillards de cette trempe. Ils appliquent le « boycotisme » à tout, — vous m'entendez... Dans le Queeii's County, un prêtre a fait de la prison pour avoir prêché en chaire : « Plus de fermages ! »
— Ne jugez-vous pas de tels alliés bien dangereux pour votre cause?...
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— Hélas! oui; mais nous n'y pouvons rien maintenant. Plus tard, ce sera une question à régler, et il faudra évidemment obliger ces prêtres à s'enfermer dans leurs attributions spirituelles.
— En somme, vous croyez à la victoire prochaine?
— A coup sûr. Le parti irlandais est organisé et discipliné : il peut jouer librement ses atouts entre les deux partis anglais; comment pourrait-il ne pas gagner, s'il prend soin désormais de ne pas sortir du décorum parlementaire?
Voilà précisément le difficile, avec un parti comme celui-là. et je ne lui donne pas quinze jours pour en sortir. X'ai-je pas entendu un jeune homme que le comté de Wexford vient d'envoyer au Parlement britannique annoncer dans un meeting que la coercition serait le signal de la guerre civile en Irlande et, par suite, d'une révolte formidable dans Vlnde et dans toutes les possessions trnglaises?... « D'une révolte victorieuse, cette fois, ajoutait-il d'un ton mélodramatique, et dont l'effet pourrait bien être de donner un de ces jours la Chambre des communes j)ovr écurie à des chevaux cosaques!... >%
Il ne faudrait pas beaucoup d'insanités de ce genre pour achever d'exaspérer le patriotisme fort chatouilleux lies Anglais, et le pousser à des mesures extrêmes. Je m'empresse d'ajouter que le parti du Hoine Rule n'est pas tout de cet acabit et comprend plusieurs hommes d'un vrai mérite : M. Justin Mac-Carthy, par exemple, auteur d'une excellente histoire contemporaine et de fort aimables romans; M. T.-D. Sullivan, le poète irlandais; -M. Timothée Ilealy, journaliste plein de verve et de talent, qui affecte au Parlement une brutalité voulue,
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mais qui n'en est pas moins un charmant homme; quoique séparatiste enragé, il nourrit une admiration sans bornes pour M. Gladstone et ne cherche pas à la dissimuler. « Si je m'écoutais, je lécherais ses bottes et j'en serai fier ! » dit-il en riant. M. Thomas Sexton, encore un journaliste, est le véritable orateur du parti : il sait jongler arec les chiffres, les faire défiler en bon ordre, les habiller d'une langue superbe. On lui reproche de saisir trop souvent l'occasion de prendre la parole, mais il a au moins l'excuse de savoir s'en servir. C'est un debater de premier ordre, travailleur acharné et très épris de politique. Si jamais le parti irlandais arrive au pouvoir, il en deviendra nécessairement le leader parlementaire. Il faut citer encore M. Arthur Dillon, M. O'Connor, M. O'Kelly. N'oublions pas non plus M. Joseph Biggar, le marchand de porc salé de Gavan, qui s'est fait une célébrité comme V obstructionniste le plus déterminé du parti, et qui en est resté le membre le plus populaire. Il n'y a pas de banquet parnelliste sans le toast à « Joë Biggar, » et ce toast est toujours acclamé. M. Parnell luimême se laisse aller dans ces moments-là à un dégel involontaire. Ses amis disent de M. Biggar qu'il est comme l'huître perlière et cache sous sa rude enveloppe le trésor du meilleur cœur qui soit au monde. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en dépit de ses fantaisies extra-parlementaires il n'a jamais tâté de la paille humide. Aucun ministère n'a jamais pu se décider à l'y envoyer.
Tout cela n'empêche pas que le parti parnelliste compte exclusivement par les suffrages qu'il représente, et non par sa valeur propre. Avec de grandes prétentions à l'habileté, il a trouvé moyen de s'aliéner toutes les sym-
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pathies du dehors, par une api)lication un peu trop cynique du principe que la fin justifie les moyens. Les radicaux mêmes, qui croient devoir se rallier à ses revendications, ne cachent pas le peu de cas qu'ils font de ce personne].
— They arc such asses, ce sont de tels ânes, me disait ce matin un député libéral, qu'ils vous dégoûteraient de la plus juste cause.
Ce ne sont toujours pas les premiers dont on a dit la même chose dans un couloir parlementaire, et qui ne s'en portent pas plus mal. Aussi n'y a-t-il point là de quoi leur harrer la voie. Ce qui pourrait maintenant arriver de pis à la cause irlandaise, ce serait quelque nouvelle sottise cà la dynamite, quelque coup de couteau renouvelé de celui de Phœnix-Park.
Joseph Arch.
Londres, 28 janvier 1886.
L'élection à la Chambre des communes d'un paysan anglais, ou, pour parler plus exactement, d'un ouvrier agricole du Warwickshire, est un fait d'une importance liistorique presque égale à celle de l'accession du Tiers- État français au pouvoir, le 20 juin 1789. Avec la présence dans cette Assemblée d'un groupe séparatiste de 86 députés irlandais, cette élection est le caractère essentiel de la nouvelle législature britannique. Arrêtonsnous donc tout d'abord devant cette curieuse et sympathique figure : il n'y en a pas de plus originale dans les Parlements des deux mondes.
La vie de Joseph Arch ressemble à une idylle de George Sand. Il est né en 1826 au village de Barford, en Warwickshire. Son père était comme lui un humble ouvrier agricole, très honnête homme et d'une indépendance notoire ; sa mère, une paysanne énergique, lui apprit le peu qu'elle savait, à lire et à écrire. A neuf ans, il gagnait son pain, huit sous par jour, en proté-
gcant avec une gaule les récolles contre les oiseaux pillards; à dix, il était aide laLoureur; à vingt, il arrivait à la haute paye de onze francs vingt-cinq centimes par semaine. Il se mariait alors, et son choix tombait sur une bonne femme qui sut comprendi-e ce mari exceplionnel et le pousser à compléter son éducation par de fortes lectures. Le soir, au lieu d'aller a\i public lioasc, il restait à lire au coin du feu : il appi-it ainsi tout seul rarithméli(jue, la géométrie, l'arpentage. Son caractère honnête et droit, son instruction supérieure à celle de son entourage, lui valurent bientôt une grande popularité locale : il devint dans son district une sorte de pasteur laïque et de conférencier bénévole.
Mais deux enfants lui étaient nés et son salaire d'ouvrier de ferme devenait insuffisant à nourrir sa famille. Il se décida à partir avec ses outils comme ouvrier agricole ambulant et spécialiste. Il faisait du gravier, cassait du bois, drainait les marécages, abattant une besogne énorme et restant parfois douze et treize heures par jour les pieds dans Teau. Puis, il apprit à tailler les haies, se fit dans ce genre une réputation et commença d'être fort demandé par les fermiers de la région.
Dans cette carrière errante, il avait l'occasion d'étudier à fond tous les détails de son métier. Aidé de quelques livres, car il consacrait régulièrement toutes ses soirées au travail intellectuel, il s'éleva bientôt des notions pratiques aux généralisations et acquit sur les questions relatives à l'agriculture une véritable autorité. Sa vie était uniquement consacrée au travail et à l'étude. Toujours par voies et par chemins, son léger bagage noué dans un mouchoir, il dormait dans une grange, parfois dans un
fossé, et n'avait pour but que de nourrir sa femme et ses enfants, en se perfectionnant dans sa profession. Personnellement, il arrivait toujours, à force de sobriété et d'énergie, à faire de bonnes semaines. Mais que de misères il rencontrait sur sa route ! . . . Joseph Arch en recherchait la cause et surtout le remède : il finit par voir qu'il n'y en avait qu'un — la reconstitution complète du régime foncier en Angleterre. Et alors, se mettant à prêcher la croisade nouvelle, il parcourut les comtés en expliquant aux ouvriers agricoles leurs besoins et leurs droits.
En 1872, il fondait « la Ligue nationale des laboureurs ». Inconnu la veille, il était au bout de quelques mois fameux dans le monde entier, comme le chef du mouvement le plus rapide, le plus extraordinaire et le plus légitime du siècle. Des réunions innombrables de paysans l'acclamaient comme leur leader, le chargeaient de leurs intérêts, l'envoyaient au Canada étudier les questions d'émigration. Enfin, après quatorze ans d'efforts et de propagande incessante, le voici entré au Parlement.
Sa personne ne démeut pas l'idée qu'on peut se faire de lui d'après cette biographie. C'est un homme de soixante ans et qui en paraît à peine cinquante, grand, droit et vigoureux, du type anglo-saxon le plus pur, avec de beaux yeux bleus d'une limpidité et d'une douceur charmante, le nez fin, la lèvre supérieure rasée, la barbe poivre et sel. Le front est noble ; l'allure générale calme, paisible et gaie.
Circonstance caractéristique, M. Joseph Arch a la lèvre charnue et le débit mesuré de l'orateur de profession. Chez
lui, la phrase coule de source, avec ses formes spéciales qui indiquent un vocabulaire tout prêt, et qu'on trouve habituellement chez le professeur et chez l'avocat. Toute sa vie, en effet, il a parlé en public : d'abord comme volontaire de la prédication méthodiste, puis comme tribun du mouvement agraire. Et c'est, avec la connaissance approfondie des sujets qu'il traite, avec l'expérience personnelle de toute une vie de travail, avec sa profonde sincérité, avec sa foi ardente dans la justice de sa cause, ce qui le rend admirablement propre au rôle qui s'ouvre désormais pour lui. Ce soir même ou demain^ il va prononcer son maiden-speech au Parlement, dans la discussion de l'adresse. Je ne doute pas qu'il ne se x^lace d'emblée au premier rang des debaters.
« Cette Chambre a vu avec regret que le discours de Sa Majesté ne fait aucune allusion à une amélioration prochaine du sort des ouvriers agricoles » : tel est le thème que développera le nouveau député, et sur lequel, me dil-il, il espère réunir une centaine d'adhésions.
Il suffit de causer deux minutes avec M. Joseph Arch pour voir qu'inlelJectuellement et moralement ce n'est pas le premier venu. Son abord a la rondeur de l'homme de travail et la sérénité du penseur que ses études ont conduit à des conclusions positives. C'est un esprit méthodique et réfléchi, qui s'est fait sur toutes choses une opinion personnelle et qui ne parle pas au hasard. L'impression que m'a laissée ce laboureur est celle d'un géomètre ou d'un physicien qui aurait abordé sur le tard les problèmes sociaux, en y apportant ses habitudes d'esprit, son exactitude minutieuse, sa confiance inébranlable et exclusive dans le fait expérimentai.
— Eh bien, monsieur Arch. comment vous traite la vie parlementaire?
— Je suis surpris des égards qu'on me témoigne à la Chambre, me dit-il avec la modestie naïve du plébéien anglais, qui ne peut pas se mettre en tète que tous les hommes sont faits de la même argile. Ces messieurs me serrent la main, m'appellent cher collègue. Il y en a un, ajoute-t-ilavec un rire d'une fraîcheur-enfantine, je l'ai combattu de toutes mes forces dans sa circonscription, qui est voisine de la mienne! Eh bien, son nom commence comme le mien par un A, et il se trouve que j'ai au vestiaire le clou voisin du sien... Hier, nous nous y rencontrons. Il m'a dit : « Ah! monsieur Arch, nous voici obligés de faire bon ménage! » Deux ducs ont demandé à m'entretenir, l'autre jour : je les ai reçus dans la salle des conférences; ils parlaient de m'inviter à dîner, mais je les ai remerciés. « Causons ici, tant que voudront Yos Grâces (sic), leur ai-je dit, mais à votre table je ne me sentirais plus indépendant... «
Je donne les propres paroles de Joseph Arch, parce qu'elles marquent bien la différence qu'il y aura toujours entre un réformateur anglais et un socialiste continental. Chez lui, point de levain égalitaire, point d'aspiration au nivellement des classes. L'existence d'une région aristocratique absolument différente de son monde à lui est un fait qu'il accepte sans le discuter. Il n'en rêve pas la suppression. Ce qui l'occupe, c'est la question des vivres et du couvert, non pas in the abstract, mais dans la réalité. Commençons par arriver à joindre les bouts en travaillant, se dit-il; nous verrons après!...
El, de fuit, la condition de l'ouvrier agricole dans le Royaume-Uni n'est pas de celles qui permettent de s'égarer sur les questions secondaires ou de pure forme. En 1870, le salaire moyen d'un laboureur dans le Herefordshire était de 9 fr. 25 centimes par semaine. Il s'agissait de nourrir là-dessus femme et enfants ; et voici comment y arrivait un ami de Joseph Arch qui fut son locataire pendant deux mois : déjeuner et dîner de pain noir tout sec; souper de pain noir toujours, mais trempé cette fois d'eau chaude et relevé d'un oignon avec une pincée de sel. Gela s'appelle « bouillon de pauvre. »
J'étais curieux de savoir si les idées françaises, tout au moins l'exemple du paysan français, avaient eu une influence sur son évolution intellectuelle. Je le lui ai demandé franchement.
« — Xon.m'a-t-ilrépondu,dumoins je ne le crois pas. Si cela est, c'est sans que je m'en sois douté, et par un effet inconscient de mes lectures. Mes aspirations vers un sort meilleur, pour la classe à laquelle j'appartiens et pour moi-même, sont tout simplement un résultat de l'expérience. J'allais de comté en comté, travaillant de mon mieux, et partout je voyais la différence qu'il y a entre le simple salarié et l'homme qui possède une ou deux acres de terre, fut-ce à titre précaire et comme fermier. L'un est à son aise, presque riche, à sa façon {in a way], l'autre toujours misérable, quoiqu'il fasse. Et c'est ainsi que j'en suis venu à me dire que la condition première de l'existence, de l'indépendance, de la dignité, pour l'homme des champs, est de pouvoir bêcher pour son propre compte un peu de cette terre qu'il arrose de sa sueur. Je ne demande pas qu'il en ait
la propriété absolue; j'admets que son temps se partage entre le travail salarié et le travail personnel, car les grands domaines ont leur bon côté et sont indispensables au progrès des sciences agricoles ; mais il faut qu'il ait part aux fruils : cela est juste et nécessaire... Et tandis qu'il me parlait ainsi de sa voix douce el cadencée, je m'imaginais entendre un de nos vieux paysans français^ causant sur ces choses, sur la place de l'église, il y a quelque cent ans, à la veille de 89. C'est ainsi qu'ils devaient raisonner, les nôtres, quand ils ont repris possession de la glèbe, un siècle avant leurs frères anglais.
— Expliquez-m-oi, dis-je à M. Arch, pourquoi plusieurs de vos amis et vous, êtes opposés aux revendications irlandaises. Il me semble qu'elles ont droit à votre intérêt, et que les souffrances trop réelles du laboureur irlandais ne devraient pas vous laisser froid. La solution du problème agraire en Irlande ne serait-elle pas la préface naturelle de réformes du même ordre en Angleterre et en Ecosse?
— Sans doute. Aussi l'Union des quvriers agricoles et son représentant n'éprouvent-ils que de la sympathie pour la cause du paysan irlandais. Mais, quand il s'agit du parti parnellistc, comment voulez-vous que nous soyons disposés à faire bon visage à des gens qui viennent de nous combattre à outrance aux élections générales, en marchant avec les conservateurs?
— Alors votre opposition est plutôt dirigée contre M. Parnell personnellement que contre le Home Rule?
— Just so. Mais, à vrai dire, le Home Rule nous séduit aussi fort peu. Nous somme convaincus que, loin de
profiter au prolétariat agricole de l'Irlande, il ne servirait qu'à appesantir sur lui le joug déjà si lourd du clergé papiste.
— C'est un point de vue. Mais quelle est votre solution ?
— L'extension dn gouvernement local (provincial) en Irlande comme ailleurs, et l'adoption d'une échelle mobile pour les fermages, selon le prix moyen des denrées ou cours de l'année. Une ferme est une marchandise comme une autre : elle vaut plus ou moins, selon que les récoltes sont plus ou moins bonnes et se vendent plus ou moins cher. Il n'y a pas de raison pour que cette marchandise'ne suive pas les fluctuations de toutes les autres, ne soit pas mise sur le marché et reste l'objet d'une évaluation toujours arbitraire.
On remarquera l'extrême modération de ces vues et leur analogie avec les intentions qu'on prêtait couramment, il y a deux ou trois semaines, au ministère tory, pour le règlement de la question irlandaise — intentions qui paraissent s'être volatilisées, ou peu s'en faut, depuis la réunion du Parlement.
— Quel est votre avis sur le plan de rachat général des terres irlandaises par l'Etat, attribué à M. GifFen et publié dans le Stalist?
— C'est un bon plan, mais qui ne sera pas appliqué, parce qu'il n'y aurait pas de raison valable pour ne pas l'étendre aussitôt à l'Angleterre et à l'Ecosse.
— En somme, qu'espérez-vous de la campagne parlementaire que vous allez ouvrir?
— Une amélioration prochaine du sort de l'ouvrier agricole. Désormais cette question ne doit plus cesser
d'être mise sous les yeux du Parlement et de la nation : il faudra Men qu'on se décide à l'aborder!...
Ce qui semble justifier, dans une large mesure, les espérances de M. Joseph Arch, c'est que les frais de sa propre élection, et il ne le cache nullement, ont été faits en grande partie par un des grands propriétaires foncier du Royaume-Uni, le marquis de Ripon. C'est là un nouvel exemple d'intelligence politique donné par l'aristocratie britannique, et qui explique bien la durée de son pouvoir. Au lieu d'avoir peur des questions sociales, de les éviter et de les écarter, elle les aborde résolument quand elle les voit sur le point d'aboutir. Et c'est pourquoi elle a toujours sa part d'influence et d'action, soit dans le débat préparatoire, soit dans les lois qui en découlent. En France, que penserait-on d'un candidat qui accepterait, pour arriver à la tribune, l'aide pécuniaire de ses adversaires? En Angleterre, non seulement on l'accepte sans rougir , mais on s'en fait honneur. Au banquet donné en l'honneur de son élection, M. Joseph Arch a publiquement remercié le marquis de Ripon d'une souscription d'ailleurs publique et sans laquelle le représentant des laboureurs ne siégerait probablement pas à la Chambre des Communes, car les frais électoraux sont toujours énormes dans le Royaume-Uni.
Paris à Londres.
Londres, 29 janvier 188G.
Le commerce parisien ne visite pas assez frétjuemment Londres, et il a tort. Il y verrait la grande raison du marasme dont il se plaint. C'est que l'étranger ne se contente plus de contrefaire nos produits français et de les offrir à meilleur marché que nous : il imite — souvent en les perfectionnant — jusqu'à nos institutions les plus caractéristiques, jusqu'cà, nos établissements les plus « parisiens ». Nulle part ce phénomène n'est aussi visible, aussi évident qu'à Londres.
Quiconque a passé deux ou trois ans sans y mettre le pied et y revient aujourd'hui, reste stupéfait des changements prodigieux qui se sont accomplis en si peu de temps dans cette capitale de cinq millions d'habitants, .T.> ne parle pas seulement des rues élargies et rectifiées, pavées en bois et splendidement éclairées; des avenues percées de tous côtés; de Hyde Parle Corner dégagé; de Piccadilly Circus transformé ; de Soho et de Saint-Giles l'ésolument attaqués; des quais de la Tamise bordés de
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granit; du nouveau Palais de Justice ouvert aux p]aideurs; des innombrables constructions privées, plus somptueuses, plus élégantes, plus intéressantes les unes que les autres par la variété des styles et de la décoration... Tout cela n'est que surprenant, et il suffit, pour se l'expliquer, de considérer à quel point ces travaux étaient nécessaires, ou de savoir quelles ressources le bureau des travaux publics de Londres (Board ofivorks) a eues à sa disposition depuis une dizaine d'années.
Ce qui est positivement inquiétant, c'est de voir par la même occasion les mœurs et les habitudes du commerce londonien se transformer à tel point que le Français, le Parisien, loin de se trouver dépaysé dansRegent-street, peut maintenant s'y croire chez lui.
Quiconque a visité Londres il y a quelques années sait, par exemple, combien il était difficile pour un étranger d'y trouver un dîner passable, ou seulement un restaurant, pour peu qu'on fût loin du West-End. Aujourd'hui, c'est dans tous les quartiers sans exception qu'on trouve des cafés-restaurants à la française, avec des tables parfaitement servies, du linge éblouissant, des menus plus séduisants les uns que les autres.
Môme observation pour les boutiques. L'art de l'étalage, qui pouvait passer pour exclusivement parisien, est aujourd'hui cultivé avec le plus grand soin et le plus grand succès sur des kilomètres de rues londoniennes. Devantures splendides, cuivres étincelants, éclairages magiques, disposition savante des étoffes, des meubles, des joyaux et objets d'art des deux mondes, rcherche constante du mieux, de l'imprévu, de l'alléchant — rien n'y manque ! On peut vraiment se deman-
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der si nos élèves ne sont pas sur ce point en train de devenir nos maîtres.
S'agit-il des théâtres? Ils sont plus nombreux qu'à Paris, souvent plus élégants et \oresque toujours moins chers. A côté des pièces anglaises et dans le goût anglais — soit classiques, soit modernes — ils donnent toutes les pièces parisiennes qui valent la peine d'être adaptées, tous nos opéras, toutes nos opérettes. Patti et Gayarré chantent tous les ans à Londres. La Damnation de Faust, de Berlioz, y est exécutée ce soir même par mille (je dis mille) musiciens et choristes. Rédemption, de Gouiiod, déjà exécutée à Birmingham, sans aucune chance de l'être à Paris, le sera prochainement à Londres. La Comédie-Française y est venue; l'Odéon va y venir, dit-on ; le Gymnase y donne présentement la Doctoresse.
S'agit-il des musées et collections publiques? La National Gallery, déjà si riche, vient d'acquérir le Charles /" à cheval de Blenheim, par Van Dyck, et le Raphaël des Ansidei.La Royal Academy expose en hiver les vieux maîtres et au printemps les nouveaux. Le British Muséum, qui possède la frise du Parthénon, s'enrichit tous les jours de nouveaux marbres. Sa Itibliothèque est maintenant la plus complète et la mieux cataloguée de l'Europe; il faut ajouter la mieux éclairée (à la lumière électrique), et la plus largement ouverte aux travailleurs; elle vient d'inaugurer un département des journaux et publications périodiques séparé delà salle de travail proprement dite. Ses collections d'estampes et do dessins originaux sont sans rivales, grâce à des acquisitions incessantes depuis plus de trente ans. Quant
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au SouLh-Kensington Muséum, c'est tout uniment le premier musée d'art industriel du monde, et les dons ou legs qu'il a reçus depuis sa fondation, en 1857, valent déjà plus de lUO millions de francs. Encore ne s'agit-il que de la valeur marchande : car la valeur morale est incalculable, et cette magnifique école a déjà apporté à l'industrie anglaise des éléments dont il est impossible de mesurer la puissance. L'art français occupe dans ce musée une place considérable et y est notamment représenté par une collection de meubles du dix-huitième siècle comme on n'en trouverait plus une à Paris, depuis que celle de M. Double est dispersée.
Il n'y a donc pas à se le dissimuler : l'étranger, et en particulier l'habitant de Londres, n'a plus besoin de se déranger pour venir chercher chez nous ce qui l'y attirait naguère : on le lui apporte maintenant à domicile. Lisistons sur ce fait considérable, sur l'activité dévorante dont il témoigne chez nos concurrents, et par la même occasion sur 1a singulière apathie qui caractérise notre commerce. Un extrait du romancier Thackeray, donné l'autre jour, montrait bien le genre de sensations que nos voisins venaient jadis chercher chez nous. Ils éprouvaient, en pénétrant dans nos cafés, nos restaurants, nos théâtres, nos musées, une impression particulière d'élégance et de raffinement. Maintenant c'est à se demander s'ils n'y rencontrent pas plutôt l'impression contraire — celle d'une certaine pauvreté et en beaucoup de cas d'une mesquinerie choquante. C'est qu'en vérité on trouve aujourd'hui à Londres, dans ces divers genres, des progrès étourdissants.
Non seulement tous les cabarets et tous les théâtres de
Paris y ont leur contre-partie, à côté de trois cents clubs merveilleusement aménagés, mais des tentatives de créations originales ne sont déjà produites, et non sans succès. Il suffira de signaler un restaurant nouvellement ouvert et qui est probablement le plus beau du monde — quelque chose en son genre comme rOpéia de Garnier : des salles de marbre et d'or, des escaliers monumentaux, des fresques par les maîtres à la mode, des tapis d'Orient, un chauffage miraculeux, un emploi décoratif de la lumière électrique tout à fait ingénieux, par des boules Maxim logées en des corolles de Heurs de bronze doré, qui courent sur les murs en guirlandes. C'est somptueux et charmant.
Tout cela est imité de Paris assurément, et l'imitation,'on l'a dit depuis longtemps, est la plus délicate des ilatteries. Mais, au point de vue linancier, le résultat n'en est pas moins fâcheux pour notre commerce.
Que dire des hôtels, jadis si détestables à Londres, ci maintenant aussi nombreux, aussi vastes, aussi bien tenus que les meilleurs hôtels américains? Literie, service, chauffage, blanchissage à la vapeur ^en trois heures), bains chauds et froids à la disposition des voyageurs, salons de lecture, salle à manger, cabinets réservés, tout y est parfait, et le progrès saute aux yeux.
Ainsi donc, tout ce que le monde ne trouvait guère qu'à Paris il y a seulement quelques années, il commence à le trouver, parfois perfectionné, à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à New- York. Voilà, sans aller la chercher plus loin, la raison du mai dont on se plaint chez nous. On ne discute pas ici jusqu'à quel point ce rôle d'amuseur du genre humain est celui qui convien t
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à Paris. Nous estimons à coup sûr, qu'au-dessus de ce rôle, Paris en a un autre plus auguste. Mais l'un ne nuit pas à l'autre, tant s'en faut!,.. C'est parce que les étrangers s'amusent à Paris qu'ils y viennent, et c'est parce qu'ils y viennent que les idées françaises se répandent sur le monde. Le jour où Paris ne serait qu'un chef-lieu d'arrondissement, sa propagande artistique et intellectuelle n'aurait plus grande force d'expansion. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que dans cet ordre de primauté on ne vit pas indéfiniment sur sa réputation. Il s'agit de livrer tous les jours une nouvelle bataille et de la gagner chaque fois. Certains négociants parisiens paraissent croire que le monde est fait pour rester leur tributaire et qu'il viendra à eux quand même ; ils ne changent ni leur étalage, ni leur menu, ni leur affiche, et à dix ans de distance on retrouve les mômes gens, à la môme place, faisant la môme chose. 11 n'y a pas de plus lourde erreur, par ce temps de lutte à outrance. Les industries d'art, comme l'art lui-même, ne peuvent vivre que de transformation et de rénovation continuelles. Tant pis pour qui ne le voit pas.
Le comité des Fêtes de l'industrie et du commerce parisien semble l'avoir compris et il est entré dans une voie qui paraît être la bonne. Mais il ne faut pas s'en tenir là. 11 faut que tout le monde se mette à la besogne et s'ingénie à trouver de l'inédit. Paris se doit à luimôme et doit à l'univers d'être perpétuellement en mal d'enfant. Le jour où il s'endort sur ses lauriers, il est perdu, précisément parce qu'on l'imite. Pourquoi des comités d'artistes parisiens ne se formeraient-ils pas pour fournir tous les ans au monde des programmes de
fêtes nouvelles? C'est une question de vie ou de mort pour l'art français, qu'on ne l'oublie pas.
Il faut aussi qu'on se préoccupe un peu plus chez nous de connaître à fond les goûts de ce public cosmopolite, qui nous apporte son argent. Prenons, par exemple, le métier de maître d'hôtel. Croit-on que ce soit chose toute simple et où la perfection s'improvise sans apprentissage? Point. Un bon maître d'hôtel, à l'heure présente, a besoin d'avoir vu et comparé de très près, en les étudiant sur place, les mœurs domestiques des divers pays. Les Suisses le savent bien : quand un de leurs aubergistes, riche parfois de cinq ou six cent mille francs, destine son fils à la carrière qui lui a si bien réussi à luimême, il commence par l'envoyer, comme garçon d'hôtel ou restaurant, passer deux ans à Paris, deux ans à Londres, deux ans à New-York et deux ans à Vienne ; après quoi, il lui passe le gouvernail, certain que son héritier saura le tenir.
Comment veut-on, en efTet. qu'un homme puisse bien servir et satisfaire ces étrangers, dont il prétend vivre, s'il ne connaît leurs habitudes et jusqu'à leurs manies? Jadis, cela allait encore : Paris, étant unique, imposait ses lois ; on les acceptait avec ses verrues. Mais ces jours, il faut le répéter, sont passés. Je suis convaincu que beaucoup de choses de Paris choquent les étrangers et les en éloignent : ces infectes colonnes Rambuteau, par exemple, qui forment tout au long de nos boulevards, devant les plus belles boutiques, une si singulière, si ignoble et si inutile collection de sentines : ces choses-lù se cachent dans les petits coins, et ne s'étalent pas au premier plan!... A-t-on jamais vu mettre une table de
PARIS A LONDRES. l35
nuit au salon?... Le boulevard est le grand salon de Paris, ou devrait l'être.
Veut-on un autre exemple? La veste et le tablier des garçons de service. La chose peut passer dans un café, rendez-A'ous banal où les dames ne vont guère. Elle n'est plus de mise dans un restaurant de premier ordre. Le maître d'hôtel en habit noir, cravate blanche, correct de ton et de manières comme un valet de bonne maison, a, depuis dix ans, pris possession, dans toute l'Europe, des tables sérieuses. Tenez pour certain que beaucoup d'étrangers et d'étrangères s'offusquent chez nous du mauvais ton et de la mauvaise tenue des garçons. Ils n'en disent rien mais ne reviennent pas.
On voit que nous n'hésitons pas à descendre aux menus détails. C'est que ces détails sont des symptômes. Ils montrent que Paris, tout en prétendant toujours attirer les étrangers, néglige son premier devoir, qui est de se tenir au courant du progrès des mœurs dans le monde.
Un dernier mot. Paris est trop cher. Ce n'est pas seulement dans les théâtres que la réforme des prix s'impose, c'est partout. Paris a pour lui sa renommée, son délicieux climat, son charme spécial et le génie de ses artistes. Il faut qu'il redevienne l'endroit de la terre où Ton se trouve le mieux pour une somme donnée. Voilà tout le secret.
l36 A LONDRES.
M. Gladstone et ses projets.
Londres. 30 janvier 1886.
Le coup de théâtre qui vient d'amener la chute du Ciibinet Salisbury n'a rien eu, sans doute, dïnattendu. Tout le présageait depuis l'ouverture des débats à la Chambre des communes. Telle est la magique influence du talent supérieur, que M. Gladstone, conspué par tous les journaux, lâché par tout le monde à la veille de la session, n'a eu qu'à reparaître pour grouper autour de lui des forces compactes. Comme un journal anglais le dit avec raison, « il lui a sufti de siffler, et presque tous les bons chiens libéraux ont donné de la voix à son appel ».
Cest qu'en elFet lui seul a l'intelligence claire et nette des nécessités de la situation; lui seul a vu que l'heure de la résistance aveugle aux revendications irlandaises «'•tait passée; lui seul a prévu que, si l'opinion publique en Angleterre est incontestablement favorable à une prolongation de cette résistance, lappareil seul des nouvelles mesures de rigueur, faiblement rêvées par le