L AUTEUR DES « LETTRES DE JUXIUS
VOUS OU aucun autre parveniez à me découvrir, lui écrivait Junius : mon secret mourra avec moi. »
Les épreuves d'imprimerie, envoyées à une adresse convenue, revenaient au journal avec des corrections nombreuses. Plusieurs de ces épreuves, ainsi que le manuscrit même des lettres, furent conservés par Woodfall et se trouvent actuellement au Britisli Muséum. G"est l'unique lien matériel qui nous rattache aujourd'hui à l'identité de l'écrivain.
Or, l'intérêt que présente son œuvre, au lieu de s'efïïicer avec le souvenir des événements qui l'avaient produite — selon le sort ordinaire des pamphlets — est encore plus vivant que jamais. De môme que les Provinciales^ issues d'une obscure polémique religieuse, sont restées un des chefs-d'œuvre de notre langue, les Lettres de Junius, nées d'une situation politique presque oubliée, ont pris rang parmi les classiques de la littérature anglaise. Aujourd'hui comme il y a cent quinze ans, ce sont des modèles d'ironie vengeresse, de passion vigoureuse et d'impitoyable éloquence. Mais, de plus qu'en 1772, on a maintenant la certitude que ces pages étincelantes n'ont pas été écrites en vain; on sait quel pas décisif elles ont fait faire à la conscience humaine ; on comprend quel rôle capital elles ont joué dans l'histoire de la liberté d'écrire; on se dit que l'auteur de ces Lettres mérite véritablement d'être rangé dans la mémoire des hommes à côté des plus grands ; on regrette de ne pas le conaaître, comme on regretterait de ne pas savoir qui fut Voltaire, Piousseau ou Diderot.
Non que Junius se soit placé avec eux sur le terrain révolutionnaire ou ait jamais songé à provoquer un
mouvement comme celui dont ils furent les auteurs. C'est un politique qui parle aux anglais de 1769 la langue qu'ils peuvent entendre. Il ne sort guère des questions du jour et ne s'élève pas à des considérations générales. Mais il est impossible de le lire sans le croire supérieur aux opinions moyennes qu'il professe, et de suivre son argumentation sans y deviner un substratum continu de pensées plus hautes. Personne ne laisse au même degré l'impression très particulière d'un admirable tempérament de tribun et d'une individualité puissante. D'autre part, on est sûr de son désintéressement. On est bien obligé d'admettre qu'il n'écrit ni pour le pouvoir, ni pour la gloire, ni pour les gros sous. Il dit ce qu'il a sur le cœur; il le crie dans le premier porte-voix qui s'ouvre devant lui. Puis il se tait et rentre dans le néant. Spectacle unique.
Woodfall aurait tout donné pour que Junius se fit connaître ou lui continuât sa collaboration. Quand elle s'arréla. il tenta de reprendre l'affaire, voulut coudre une suite aux fameuses Lettres, inventer des Junius cadets et des sous-Juuius. Mais le moule était brisé, et ses essais ne trompèrent personne.
Qui est Junius? se demanda-t-on alors, comme on n'a pas cessé de le faire. Des milliers de gens ont cherché à pénétrer ou à expliquer ce mystère. Il faudrait un volume pour énumérer seulement les titres de tous les livres, de toutes les brochures, de tous les articles qui ont été consacrés au sujet. Les moyens d'investigation mis en û?uvre dans ces recherches sont naturellement des plus variés. Tel critique s'est attaché à suivre par le menu la biographie de son candidat, pour établir