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M. GLADSTONE ET SES PROJETS. I

nement intérieur de leur île, comme le font le Parlement du Canada, celui de la Nouvelle-Galles du Sud, les États de Jersey, le TynwaM de l'île de Man...

— Ces Parlements locaux n'envoient pas, que je sache, des délégués à la Chambre des communes, et n'ont pas part au gouvernement central.

— Xon, et c'est en quoi le Parlement d'Irlande se distinguera des autres, au moins provisoirement car il est fort possible que le nouveau régime, s'il a du succès, soit étendu plus tard à toutes les possessions britanniques.

— Une question. M. Parnell est notoirement protectionniste. Est-ce que M. Gladstone compte l'autoriser à appliquer en Irlande ses vues économiques ?

— Je ne saurais le dire ; mais, en tout cas. la chose serait sans grand danger, car les députés irlandais sont loin, en général, de partager sur ce point les opinions de leur leader. Du reste, il ne faudrait pas imaginer que la composition du Parlement d'Irlande sera identique à celle du parti irlandais actuel. La question du Hoine Rule une fois réglée, les agitateurs de profession n'auront plus leur cheval de bataille, et les autres influences reprendront leur action. Il n'y aurait même pas lieu d'être surpris que la majorité appartînt sous peu, dans le Parlement de Dublin, aux landlords, dont les droits, je n'ai pas besoin de vous le dire, seront l'objet d'amples garanties préalables.

— Ah!... voilà le fin mot!... Encore un peu, vous me diriez que vous allez essayer de gouverner l'Irlande par les moyens si chers à Pitt, il y a quelque cent ans...

— Non. Nous ne poussons pas le machiavélisme aussi loin. Mais nous croyons fort à la politique qui consiste à désarmer ses adversaires en leur accordant tout ce que réclament leurs électeurs.

— Un mot encore. Comment la Chambre de? lords prendra-t-elle tout cela ?

— Si le bill d'autonomie irlandaise arrive devant elle avec une majorité sérieuse, comme je le crois, elle! courbci-a la tête et l'acceptera. Si la majorité est faible, les lords essayeront sans nul doute de la résistance. En ce cas, M. Gladstone en appellera au pays, en dissolvant la Chambre et faisant campagne sur cette unique question. Il aura du reste dans quelques jours une première occasion de consulter les électeurs sur le Home Rule, quand il se présentera devant eux avec ses collègues du nouveau cabinet : vous savez que chez nous tout membre de la Chambre des communes est obligé, en devenant ministre, de se soumettre à la réélection.

— Et sans doute cette obligation même aura une in •luence sur la composition du cabinet?

— Pas aussi grande qu'il le faudrait peut-être. Je crains bien (|ue deux ou trois de nos nouveaux minis très en perspective ne restent sur le carreau.

M. John Morley.

Londres, 12 février 1886

Un nom. marqae le nouveau cabinet Gladstone d'un caractère tout spécial, c'est celui de M. John Morley. L'offre d'un portefeuille à M. Parnell n'aurait pas été plus significative. Cette offre n'a pas été faite, quoi qu'on en ait dit, et cela pour plus d'un motif. Mais, hors de cette démarche impossible, M. Gladstone ne pouvait guère donuer aux parnellistes un gage x^lus positif de ses promesses, une marque plus formelle de ses intentions.

Dans la personne de M. John Morley, c'est la presse qui arrive au ministère, par un de ses représentants les plus éminents, les idIus intègres et les plus justement honorés, mais c'est aussi le Home Rule, dont M. John Morley s'est fait depuis trois ou quatre ans le défenseur attitré. Lors de son passage à la Pall Mail Gazette, où il succédait comme rédacteur en chef à M. Frédéric Greenvvood, il n'a jamais perdu une occasion de battre en brèche la politique de M. Forster en Irlande. Depuis un peu plus de deux ans qu'il appartient à la Chambre des

communes comme député de Xewcastle, il n'a pas cessé de faire du problème irlandais le thème habituel des grands discours de platform qui lui ont si rapidement conquis une réputation d'orateur. Le choix de M. John Morley comme secrétaire d'Etat pour l'Irlande est donc à lui seul un programme ministériel, le plus clair et le plus net des programmes.

Quelle est. en effet, sa thèse constante ? Qu'il faut se débarrasser du problème irlandais, à la fois pour le bien de l'Irlande et pour celui de la Grande-Bretagne, et qu'on peut seulement s'en débarrasser par la concession du Home Riile.

« L'état présent de l'Irlande ne peut pas se prolonger plus longtemps ! . . . disait-il, il y a quelques mois à peine, au meeting annuel de la Libéral Association, à Newport. C'est le problème qui s'impose avant tout à nos efforts. Il ne sert de rien de faire des projets ou de promulguer des manifestes, tant que cet effrayant problème [fearful problem) n'est pas réglé... Nous touchons sur ce pointa une crise au moins aussi grave que celle de 1829, et de l'époque où les mesures exceptionnelles décidées par Eobert Peel et Wellington manquèrent, de si peu, déchaîner la guerre civile... Je ne sais comment M. Gladstone entend couronner l'œuvre glorieuse des efforts qu'il a déjà faits pour la pacification de l'Irlande; mais j'ai confiance qu'il complétera cette œuvre en donnant à l'île-sœur un système de gouvernement qui puisse à la ; fois satisfaire ses légitimes aspirations et permettre enfin à la Grande-Bretagne de vaquer à ses propres affaires... Autant pour mon pays que pour l'Irlande, je souhaite que ce problème soit abordé avec le calme,

l'esprit de justice et la détermination que comportent de «i grands intérêts. »

Et il n'y a pas encore un mois, à Chelmsford :

« Je désire deux choses, pour ma part, disait M. John Morley : je désire le rétablissement de l'ordre en Irlande, et je désire que le peuple anglais redevienne maître de ses affaires et de son temps à la Chambre des communes... Or, je ne crois, pour arriver à ce résultat, ni à des modifications du règlement de la Chambre, ni au renouvellement du Crimes Act, nia l'extension du gouvernement local (provincial) en Irlande... Je ne viens pas ici discuter un plan de gouvernement pour ce royaume. Cela regarde notre chef (M. Gladstone), et quoi qu'en puisse dire le Times, quoi qu'en puissent dire les ennemis secrets ou avérés de M. Gladstone, il n'y a pas d'homme plus compétent pour assumer pareille tâche. N'a-t-il pas déjà consacré la meilleure part de sa vie à l'amélioration du sort de l'Irlande?... Il trouvera la solution nécessaire dans sa haute intelligence, dans son grand cœur, dans la large sympathie qui l'anime pour toutes les souffrances humaines...

« Est-ce à dire, ajoutait l'orateur, que nous résoudrons le problème irlandais au cours de la prochaine session, ou môme dans la suivante?... Je n'ose l'espérer. Avant même de l'aborder, il faudra que nous commencions par garantir la propriété des landlords contre toute confiscation. »

Ainsi donc, gouvernement autonome pour l'Irlande, selon la formule de M. Gladstone, mais avant tout, et comme condition préalable de cette concession, garanties formelles données aux propriétaires fonciers : tel était

le programme formulé le 7 janvier dernier à Chelmsford. A ce moment, il importe de le noter, non seulement le plan de campagne de M. Gladstone contre les tories était déjà arrêté, mais on considérait généralement comme indubitable que M. John Morley ferait partie du cabinet libéral. Son accession au ministère de l'Irlande, aussi bien que le caractère même de l'homme, donne donc une grande valeur à ces déclarations.

M. John Morley n'est pas, en effet, un de ces politiques qui répudient à trois semaines de distance les opinions librement exprimées devant leurs commettants. C'est un radical, mais un radical à la manière britannique, de raison et non de sentiment ou de passion. Pour mieux dire — et quiconque a jamais approché un disciple d'Auguste Comte appréciera la valeur du mot — c'est un positiviste anglais, ce que les Allemands appellent un socialiste de la chaire, ce que nous pourrions appeler un doctrinaire radical. Elève de John Stuart ^lill, et l'un des initiateurs, avec M. Congrève, du mouvement néopositiviste en Grande-Bretagne, il a préludé à la vie parlementaire, où il est entré tard, par des études approfondies sur les précurseurs de la Révolution française et sur Cobden. Successivement directeur délai Fot^tnightly Review, du Morning Star, de la PaU Mail Gazette, du Macmillan's Magazine et enfin de la collection de biographies littéraires qui a pour titre général English mcn ofletters, M.John Morley est justement considéré depuis vingt ans comme un des maîtres de la presse anglaise. Esprit pénétrant et ferme, écrivain brillant, polémiste de premier ordre, il excelle à saisir les caractères d'ane époque, d'une situation ou d'un individu, à les traduire

avec exactitude, vigueur et précision. Par tempérament, par système et par habitude, c'est un de ces hommes qui ne touchent pas à une question sans l'étudier à fond, et qui n'émettent pas un avis sans l'avoir longtemps médité. Ajoutez que, même à la Chambre, M. JohnMorley n'improvise jamais. Il écrit tous ses discours à l'avance, quitte à les dire avec un art infini et qui leur donne la libre allure de l'inspiration. Ses moindres déclarations ont donc une portée. S'il entre dans le cabinet Gladstone comme secrétaire pour l'Irlande, c'est que M. Gladstone est en parfaite communion d'idées avec lui sur cette question : voilà ce qu'on peut tenir pour certain.

On doit en dire autant sans doute de quelques autres points sur lesquels M. John Morley ne s'est pas moins nettement prononcé. Par exemple, de la question égyptienne. Il y a deux ans, il déchirait tous les voiles dont s'enveloppait l'opposition tory, et démontrait, aux applaudissements de la Chambre des communes, que la thèse défendue par sir Richard Cross concluait au fond à l'annexion pure et simple. Quelques mois plus tard, en septembre 1884, il disait à ses électeurs de Newcastle : « Il y a deux politiques : l'une entraînant le maintien des garnisons anglaises en Egypte pour quinze à vingt ans au moins, sinon pour toujours; l'autre comportant l'évacuation de l'Egypte et la neutralisation de son territoire, avec invitation aux grandes puissances de sanctionner cet arrangement. Je suis pour la dernière; et quoique la pression intéressée des bondholders européens ait pu jusqu'à ce jour en empêcher l'adoption, je ne doute pas que le gouvernement libéral ne finisse par s'y rallier. »

Ouant à sa philosophie politique, M. Johu Morley l'a résumée lui-même comme suit : « Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que nos efforts puissent jamais arriver à supprimer la misère et la douleur. Nous le savons trop, après que notre programme sera passé dans les faits, le monde n'aura pas cessé d'être une vallée de larmes, où les hommes continueront d'entendre des pleurs et des grincements de dents, où il suffira toujours de penser pour se sentir accablé de tristesse... Mais nous savons et nous croyons que, sans avoir aucune chance d'abolir les maux dont souffre l'humanité, nous pouvons du moins les adoucir, en donnant à chaque homme une plus grande chance de les éviter... C'est pourquoi dous voulons l'éducation pour tous, la participation de tous au gouvernement de la commune iparish) et du pays, la possibilité pour tous d'arriver par le travail et l'économie à posséder un toit et un champ. »

Ces paroles ont une importance, car, il faut le répéter, M. John Morley est désormais avec M. Gladstone l'homme le plus considérable du ministère. M. Chamberlain luimême a du, pour des motifs divers, accepter l'effacement relatif du Local Government Board, habituellement réservé aux débutants dans les fonctions ministérielles. Sir "William Vernon Harcourt n'a pas en matière de finances d'autorité particulière. Lord Granville est relégué aux colonies. Lord Kimberley, lord Spencer, lord Ripon, M. Childers, M. Campbell-Bannerman, M. Trevelyan, voire M. Mundella, sont chacun dans sa spécialité des administrateurs habiles et éprouvés, mais rien de plus. Les autres ministres, y compris lord Rosebery,

auront nécessairement un rôle secondaire. Sur M. Gladstone et sur M. John Morley va peser presque exclusivement la responsabilité de ce qu'on peut appeler l'attitude morale du cabinet.

Il faut dire que ce sont peut-être les deux hommes politiques qui ont actuellement le plus de prise sur l'opinion britannique, M. John Morley comme écrivain, M. Gladstone comme orateur. Et ce caractère marque bien ce que va être le nouveau gouvernement, — un véritable ministère de polémique. Il s'agit en effet pour ces deux hommes d'Etat, que la nation anglaise s'est habituée à écouter avec un respect tout particulier, de lui présenter une pilule amère et qui paraît en ce moment lui répugner beaucoup. Or, qu'on ne s'y trompe pas, M. Gladstone n'a jamais songé à imposer son système, sur la question irlandaise non plus que sur tout autre, soit à la nation, soit à son propre parti.

Ce qu'il veut, comme il l'a voulu toute sa vie, c'est gouverner by consent., par le consentement delà majorité des électeurs.

Il va donc lui soumettre son programme et ses motifs, les développer avec son éloquence et sa clarté habituelles, se jeter à corps perdu dans la bataille oratoire. Après, advienne que pourra ! Si le pays n'est pas convaincu, il saura bien le dire.

Etant donnés les jugements qu'on entend porter de tous côtés sur la question irlandaise, on pourrait certes prévoir au terme de cette campagne un échec complet pour le nouveau cabinet, s'il s'agissait de tout autre « premier » que M. Gladstone. Mais son prestige personnel est incomparable et représente un élément dont il est

A LONDHES.

presque impossible d'exagérer la valeur. Aux yeux de l'Angleterre entière. M. Gladstone n'est plus le chef d'un parti, c'est en quelque sorte le chef de la nation, en tout cas son citoyen le plus considérable, le ministre attitré de ses progrès, le grand leader de l'opinion publique, le conseiller éprouvé vers lequel il faut toujours se tourner dans les circonstances critiques. Si son influence au Parlement est sans rivale et s'est manifestée d'une manière quasi tangible aux premiers jours de la session, elle est plus irrésistible encore pour cette masse de gens qui n'ont pas d'opinion faite, qui s'occupent de politique seulement par occasion et qui attendent, pour avoir un avis, qu'on le leur formule. 11 n'est donc pas douteux que la campagne imminente sur le problème irlandais ne détermine une réaction marquée dans l'opinion.

Est-ce à dire que du premier coup M. Gladstone arrivera à vaincre toutes les résistances? Xon. Peut-être ne le désire-t-il pas lui-même. Son histoire parlementaire' et il n'y en a pas de plus brillante, reproduit périodiquement un trait tout à fait significatif de la sincérité et de la probité qu'il apporte dans le traitement des grandes questions nationales. Ce n'est certes pas la première fois qu'il s'est lancé, contre le vœu apparent de la majorité, dans ce qui peut paraître une aventure : eh bien, dans ' chaque cas, au moment de toucher au but et de faire le pas décisif, M. Gladstone s'est arrêté, il a paru hésiter, il a voulu se recueillir. C'est qu'il voulait être deux fois sûr que la nation était bien avec lui. Quand une fois il avait acquis cette certitude, il ne craignait plus rien, et presque toujours alors ses profondes connaissances financières, son merveilleux talent administratif, lui

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ont permis de marcher par enjambées gigantesques. A beaucouD d'égards, et toutes proportions gardées, M. John Morley est un tempérament du môme ordre, entier et absolu, mais scrupuleux. C'est un radical, mais ce n'est pas du tout un révolutionnaire. Comme son chef, il est parfaitement résolu à rester toujours dans les voies constitutionnelles. Comme lui, il apporte dans la politique une honnêteté et une franchise rares. Comme lui enfin, il exerce sur les esprits, à raison de cette sincérité môme, une influence plus grande qu'on ne pourrait croire si l'on s'en tenait aux apparences. Au total, il ne faut peut-être pas compter pour le nouveau cabinet sur des triomphes faciles, mais il faut sûrement s'attendre à une belle et intéressante campagne.

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Une étude sur la vie de Darwin.

En attendant la biographie détaillée de Charles Darwin , que prépare son fils M. Francis Darwin, un littérateur distingué, M. Grant Allen, nous donne, dans un excellent livre, la très curieuse analyse des origines complexes de sa monumentale théorie K Tout le monde savait de longue date que Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Goethe ont eu dans l'évolution de ce puissant génie Tinfluence la plus décisive. Louis Asseline a marqué vers 1860 la place de Diderot au premier rang des maîtres possibles de Darwin. M. Allen Grant complète aujourd'hui ces études : il montre que Malthus et Buffon n'ont pas eu un moindre rôle dans le travail préparatoire d'où est sortie la doctrine qui domine de si haut toute la philosophie du siècle, et signale dans Erasmus Darwin, le grand-père même du théoricien de la vie, un de ses précurseurs directs.

Sans apporter rien d'absolument inédit à une histoire que MM. Huxley, Herbert Spencer, Woodall, Butler,

1. Cliarles Darwin, by Grant Allen. ALondres,chezLongmans, Green and C°.

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