UNE ETUDE SUR LA V[E DE DARWIN. IDD
Bâtes, Fiske, Sachs, Hermann MûUer et Krause ont déjà faite à fond, le nouveau biographe de Charles Darwin a le mérite d'en dégager les grandes lignes, par le choix judicieux des matériaux et le plus rare talent d'exposition. Aussi son livre se lit-il comme un roman, ce qui n'est pas, en pareil cas, un mince résultat; il laisse, en tout cas, une idée très nette et positivement saisissante de la marche suivie par la pensée darwinienne, de ses origines, de ses méthodes, de ses conclusions.
Darwin n'a pas été l'inventeur de l'évolution biologique : il a seulement été le premier à en reconnaître avec certitude le véritable agent. Cet agent est la sélection naturelle, résultant de la survivance des mieux doués. Or, l'idée même de cette survivance appartenait si peu en propre à celui qui l'a formulée, qu'on la trouve dans Malthus, — appliquée, il est vrai, au cas séparé de l'espèce humaine et à l'éternel conflit qui règne entre les moyens d'existence et la population. 11 n'y a rien dans ce fait qui diminue la gloire de Darwin. Frédéric II ne devait-il pas ses victoires à l'armée que lui avait formée son père, et Bonaparte à celles que lui léguait la Révolution? Le maître lui-même a montré que rien ne naît de rien, et que toute action présente a ses racines dans le passé. Sachons appliquer à sa doctrine les principes qu'il a établis : c'est le plus grand hommage que nous puissions lui rendre.
A vrai dire, toutes ces notions éparses, qu'il a su réunir et grouper après les avoir vérifiées par des expériences précises, étaient encore avant lui à l'état chaotique. Mais elles n'en flottaient pas moins dans l'air. Par exemple, celle de la variabilité des espèces, opposée
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au dogme de la création subite et de la fixité, que tous les physiologistes jusqu'à Linné acceptaient dévotement. A Buffon appartient l'honneur d'avoir pour la première fois exprimé des doutes au sujet de ce dogme, et admis la possibilité d'un développement successif des espèces animales, par modification lente et graduelle des formes primitives.
Ce n'était pas, on peut le croire, sans précautions et sans réticences que le châtelain de Montbard hasardait de telles théories. 11 en était réduit à les présenter sous une forme ironique : ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de se voir condamné par la Sorbonne et obligé à une rétractation publique de ses hérésies. Mais son cas n'était pas isolé, comme semble le croire M. Grant Allen : c'était alors celui de tous les novateurs. Quiconque a ouvert l'Encyclopédie sait de quelles réticences calculées, de quels correctifs menteurs, de quelles plates conclusions il fallait, au glorieux temps de la Pompadour et de la Du Barry, entourer l'énoncé des vérités ou même des hypothèses les plus simples, pour obtenir le visa des censeurs royaux. Et cette torture imposée à la pensée, cette écœurante palinodie que les plus grands de nos l)hilosophes se voyaient obligés de coudre en manière d'exorcismes à la queue de leurs alinéas, n'étaient certes pas le moindre crime des gouvernants d'alors. Buffon faisait comme les autres, ne tenant pas le moins du monde à s'en aller passer un an à la Bastille. Il comptait, au surplus, que ses élèves sauraient. lire entre les lignes. Toute la littérature scientifique du dix-huitième siècle porte ce collier de servitude. Il faut la déchiffrer en quelque sorte avec une grille diplomatique pour en
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masquer les phrases parasites et les précautions oratoires ; il faut toujours y traduire en affirmation ce qui n'est donné que sous forme dubitative. On voit alors que pour Buffon, comme pour Diderot et pour son étonnant docteur du Rêve de d'Alembert, le transformisme et l'évolution des espèces étaient déjà choses entendues. Et l'on ne peut guère s'expliquer autrement que tous les successeurs imniédiats des encyclopédistes, depuis Gœthe jusqu'à Geoffroy Saint-Hilaire, aient simultanément jugé nécessaire de se prononcer sur ces problèmes, aux environs de 1795.
En Angleterre, le représentant le plus autorisé de la doctrine nouvelle était à ce moment Erasmus Darwin, auteur d'un traité de Zoonomie où non seulement il adoptait carrément les idées de Buffon, mais assignait pour origine à la formation des espèces les faits, gestes, habitudes et besoins des animaux eux-mêmes. Ce Darwin là était le grand-père de l'autre, et depuis qu'il y a des grands-pères au monde on n'en a peut-être jamais vu de plus satisfaisant, — nous voulons dire de plus conforme aux principes darwiniens.
C'était un médecin philosophe de Lichfield, élève de Hunter et excellent physiologiste ; une sorte de colosse anglo-saxon, plein de sang rouge, de muscles et de génie, fort comme un cheval, sobre comme un gladiateur, grand faiseur de théories, grand bavard, dédaigneux des préjugés courants, ami de la Révolution française, supérieur de toutes façons à son métier et à son époque, considéré par ses amis comme un homme remarquable, mais plus qu'excentrique et positivement un peu fou. Le grand malheur d'Erasmus Darwin fut d'être poète, et
poète assez apprécié, quoique avec une pointe de fantaisie et même d'extravagance qui n'était pas plus de son temps que le reste. Ses vers firent du tort à sa Zoonomie, qui valait pourtant mieux et qui était plus digne de vivre. On n'admit pas qu'un médecin capable de rimer des poésies fugitives le fût aussi d'avoir le sens commun en matière de physiologie générale.
Et pourtant cette Zoonomie que personne ne voulut alors prendre au sérieux, contient en germe toute la doctrine du développement organique, telle qu'elle est exposée dans VOrigine des espèces. Erasmus Darwin y signale les « modifications introduites dans les variétés animales par la culture artificielle ou accidentelle », c'est-à-dire ce qui devait faire le sujet propre de toutes les recherches de son petit-fils. Il est surtout frappé des « prodigieux changements de forme et de couleur » développés par l'homme chez le pigeon et le lapin, c'està-dire sur les espèces mômes qui devaient servir aux expériences les plus décisives de Charles Darwin. Plus que personne ne l'avait fait encore, Erasmus insistait sur l'unité essentielle de l'auteur et du produit, c'est-àdire sur le fait qui est aujourd'hui la hase de toute spéculation biologique :
« L'imperfection seule du langage, écrivait-il, nous permet de désigner le produit comme un être nouveau. En réalité, c'est seulement une branche, un prolongement de son auteur, puisque l'embryon a fait partie de cet auteur et garde nécessairement la marque de ses habitudes. «
11 insistait sur le caractère héréditaire de certaines propriétés acquises, telles que la force ou l'élasticité des
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muscles chez les danseurs et les acrobates , ou les maladies produites par certaines professions. Enfin il constatait avant son pelit-fils que des variétés d'abord accidentelles, comme celle des hommes à six doigts ou des oiseaux à cinq griffes, peuvent devenir iixes au cours de plusieurs générations successives.
Tout ce que Charles Darwin devait ajouter à ces opinions de son grand-père, c'est que les caractères accidentels ont une tendance à persister s'ils sont avantageux dans le combat pour la vie , tandis qu'ils cèdent à quelques croisements s'ils sont inutiles ou oiseux. Ce couronnement de la théorie de la sélection naturelle est le seul point cardinal du système que le pénétrant génie d'Erasmus Darwin n'ait pas entrevu. C'est qu'il fallait, pour y arriver, associer la loi de Malthus aux conclusions deBuffon.
— Qu'appelez-vous un sot? demandait-on un jour à Erasmus Darwin.
— Celui qui n'a jamais fait une expérience dans sa vie! répondit-il.
Et pour son compte il était toujours à expérimenter. Son Qls, Robert Darwin, médecin comme lui, faisait de même. « Je n'ai jamais connu d'observateur plus avisé, » a dit le troisième représentant, et le plus illustre, de cette race de physiologistes. Enfin, par sa mère, Charles Darwin était le petit-fils de Joshua Wedgwood, le fameux potier, ingénieur et physicien, l'ami de Watt et de Flaxman. Il peut ne pas être inutile d'ajouter qu'au nombre de ses cousins germains on compte, avec le philologue Hensleigh Wedgwood, M. Francis Galton, actuellement président de la section d'anthropologie de l'Association
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britannique, et l'auteur de beaux travaux sur la loi d'hérédité.
Aucune des grandes questions agitées vers la fin du dix-huitième siècle efle commencement du dix-neuvièuK? ne laissait indifférente cette famille de ijenseurs indépendants. Or, on touchait précisément à l'heure oVi Laplace allait formuler sa philosophie de l'univers, et Lyell donner la sienne sur la constitution du globe. Par son livre sur le Principe de population, Thomas Malthus mettait à l'ordre du jour, en 1798, « la lutte pour l'existence ».
En 1801, paraissait à Paris l'œuvre mémorable où Lamarck exposait sur Torigine des espèces le premier résultat des études qu'il devait poursuivre, dans la solitude et la pauvreté, jusqu'en 18-31, Tannée de sa mort. Elevé à la grande école de Diderot et d'Alembert, avec cette imagination hardie qui fait seule les créateurs, et le don si rare de se constituer sur tout une opinion personnelle, sans s'occuper des préjugés ambiants, Lamarck allait d'emblée au fond de la question. Darwin Ta proclamé, avec la candeur et la loyauté qui étaient les traits marqués de son beau caractère : « Lamarck nous a rendu l'immense service de montrer que tous les changements, soit dans le monde organisé, soit dans la nature brute, sont l'effet d'une loi et non pas d'une intervention surnaturelle. » De la Philosophie zoologique date, on peut le dire, le grand mouvement qui a peu à peu entraîné l'Europe savante vers l'étude de ces problèmes, en géologie et en botanique, comme en anatomie comparée.
La France, assourdie par le canon, ne prenait pas
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garde à ce qui naissait chez elle de si grand. Mais Goethe suivait avec une ardeur passionnée la discussion qui s'élevait sur l'origine des espèces entre Geoffroy-Saint- Hilaire et Cuvier; et les leçons d'Owen, celles de Lyell, celles d'Agassiz, celles de Humboldt portent témoignage du travail latent que ce levain évolutionniste opérait par mille voies diverses dans la pensée humaine.
C'est dans une atmosphère saturée en quelque sorte de ces ferments que Charles Darwin naquit à Shrewshury, le 12 février 1809. Son enfance se passa à entendre dans la maison paternelle les Darwin et les Wedgwood, les Hazlitt et les Tayleur discuter les découvertes de Laplace et de Lamarck, de Malthus et de Herschell. La question de l'origine des espèces arrivait, on peut le dire, à maturité. Horner la tranchait à sa manière, Herbert Spencer devait bientôt en donner sa solution a priori, et Treviranus se rallier à cette solution. Agassiz élevait des objections contre les vues des novateurs. Oken mettait en haut allemand le système de Lamarck. Bâtes lisait sur l'aile des papillons brésiliens, et Wollaston sur celle des hannetons de Madère, l'histoire de l'évolution animale. Ton Buch revenait des Canaries en affirmant la variabilité des espèces. Lecoq et Yan Baer prenaient, pour arriver à la même conclusion, les sentiers fleuris de la botanique. L'horticulteur Herbert déclarait que les espèces sont des jeux de la nature, fixés par le hasard. Patrick Matthew énonçait sans y prendre garde, dans un traité sur les bois de charpente navale, la théorie même de la sélection naturelle.
Et pourtant à Darwin seul il était réservé de la présenter en 1859, dans V Origine des espèces, sous la forme
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positive d'un syllogisme expérimental. C'est que tous ses précurseurs s'étaient tenus à de simples hypothèses ou à des parties de vérité; tandis que lui, avant de donner à l'imprimeur le maître livre qui allait éclater comme un coup de tonnerre sur le siècle étonné, il l'avait préparé vingt ans par un ensemble d'observations systématiques.
Sorti du collège de sa ville natale et de l'Université i l'Edimbourg, Charles Darwin achevait rapidement à Cambridge des études classiques heureusement très sommaii-es — heureusement, car il n'eût peut-être fallu qu'une dose excessive de latin ou de grec et surtout de Barbara et de Celarent, pour étouffer en germe l'originalité propre de son génie. En 1831, à l'âge de vingtdeux ans, il s'embarquait à titre d'aide-naturaliste volontaire à bord du Beagle, commandé par le capitaine (depuis amiral) Fitzroy, pour une exploration scientitique aux îles du Cap-Vert, à la Terre de Feu, au Chili et sur le Pacifique. Cette expédition ne prenait fin qu'en 1836, au bout de cinq années, et Charles Darwin en consacrait trois autres à classer, avec les premiers spécialistes de l'Angleterre, les splendides collections qu'il avait rapportées. Owen se chargeait des fossiles, Waterliouse des mammifères actuels, Gould des oiseaux, Jenyns des poissons, Bell des amphibies et des reptiles.
On comprend ce qu'une telle sanction et un travail aussi véritablement encyclopédique pouvaient ajouter de puissance aux facultés d'observation exercées par un pareil voyage. Aussi ce tour du monde, avec ses conséquences directes, est-il la grande date dans l'histoire de l'œuvre de Darwin. L'heureux privilège qu'il
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eut de préluder à sa vie scientifique par cette longue comparaison de tous les types, de toutes les faunes et de toutes les flores ne saurait être estimé trop liaut. Comme le remarque très justement M. Grrant Allen, le seul passage d'un pays à un autre, et surtout d'un climat tempéré à celui des tropiques, est en lui-même une éducation; pour le naturaliste, c'est plus encore, — une révélation. Notre pauvre Europe contemporaine n'est à ses yeux qu'une image affaiblie de la luxuriante serre chaude où se livraient entre les espèces primitives, avant l'apparition de l'homme, les grands combats auxquels les mieux doués devaient seuls survivre. La zone tropicale garde encore, dans les bas-fonds grouillants et fourmillants de ses jungles marécageuses, un peu de l'aspect que devait présenter alors notre planète. Elle mérite bien le nom de quartier général du biologiste, qui lui a été donné.
Or, c'est précisément dans les régions qui pouvaient lui offrir les observations les plus neuves, les documents les plus précieux, les antithèses les plus éloquentes, que Charles Darwin venait de passer cinq années à rassembler des collections et des notes. Si l'on ajoute qu'il ne s'intéressait pas seulement à la vie organique, et qu il embrassait simultanément dans ses recherches la géologie, l'orographie, la climatologie, l'ethnographie, les phénomènes de la mer, la formation des glaces arctiques. les habitudes physiques et morales engendrées par l'état d'esclavage, on aura tous les éléments constituants de la synthèse qui devait couronner des études à la fois si analytiques, si minutieuses^ si générales et si complètes.
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Celte syiilhùse, pourlant. (Charles Darwin ne voiilul pas la donner d'emblée. A chaque page de sa Relation de Yoyaf/e, publiée en 1839, les aperçus généraux pétillent comme des éclairs prémonitoires de l'Or/^/^e des espèces. Mais c'est seulement après vingt ans d'observations complémentaires et d'expériences qu'il se décida à rassembler ses déductions en corps de doctrine.
Et c'est là vraisemblablement ce qui en fit le foudroyant succès. Si Charles Darwin s'était contenté, comme Lamarck ou son propjre grand-père, de formuler un système, il aurait pu le faire apprécier peut-être d'un amateur aussi éclairé que Gœthe ou Herbert Spencer; mais la masse du public savant ne l'aurait pas accepté. Il y aurait vu seulement une brillante hypothèse, c'est-à-dire ce dont il se défie le plus par état. Pour conquérir de gré ou de force l'adhésion rébarbative des soldats de la science, — de ses « manœuvres », comme les appelle le professeur Huxley, — il fallait des faits, des faits positifs, alignés en si bel ordre, assemblés en tel nombre, placés sur des positions si imposantes, avec une artillerie si formidable, des munitions si abondantes, que toute résistance fût impossible.
— Vous voulez des faits, mes amis? On vous en donnera!... se dit Charles Darwin. Et il passa vingt ans encore à les collectionner, les développer, avant d'en extraire la philosophie.
C'est par cette lente et savante tactique, en allant chercher ses adversaires sur leur propre terrain, qu'il prépara sa victoire. Mais aussi, le jour où il démasqua ses batteries, en 1859, la campagne était gagnée. Du jour au lendemain, la parole nouvelle devint le Verbe
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du siècle. La révolution effectuée par Darwin dans la biologie est comparable à celle que Newton, Copernic et Laplace ont apportée dans l'astronomie, Lyell et ses successeurs dans la géologie. Elle contribue pour la plus large part à nous donner de l'univers cette idée générale dont les conditions premières sont une existence infiniment prolongée, un développement graduel et régulier.
Pendant les cinquante ans qui ont suivi le voyage du Beagle, Charles Darwin n'a plus quitté son riant ermitage de Down. Il y a vécu dans le calme, l'innocence et le bonheur du philosophe étranger à toutes les misèi'es habituelles de l'existence humaine. Entouré de sa nombreuse et brillante famille, de quelques amis, de ses collections, de ses livres, de ses cornues, il a mené la vie idéale de l'artiste et du penseur. Dédaigneux des distinctions sociales, des niaiseries mondaines et des rites corporatifs, il s'est donné tout entier à son œuvre, sans transiger avec aucune tyrannie ou aucun mensonge, sans rien devoir au charlatanisme ou à la camaraderie. Quel exemple!... Et qu'il est donné à peu de gens de réaliser un tel programme!... Il faut saluer ceux qui l'ont pu. Ils sont la fleur de l'humanité, sa parure et sa vraie gloire.
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La police à Londres.
Londres, 26 février 1886.
L'émeute, suivie du pillage de deux boutiques d'oiiùvrerie, qui vient de se produire dans la métropole britannique appelle naturellement l'attention sur l'organisation de sa police. Si l'on se rapportait exclusivement aux apparences ou à la leçon lirée d'un tel événement, on pourrait croire cette organisation très insuffisante. Ce serait, à notre avis, se montrer injuste. La police de Londres a été incontestablement surprise, comme tout le monde, par les conséquences imprévues du meeting de Trafalgar- Square. Mais il faut dire à sa décharge que rien de pareil ne s'était jamais produit en Angleterre depuis les émeutes chartistes de 18-42 à 1848; que des meetings tout aussi nombreux et orageux se sont de temps immémorial produits, à la même place et dans les mêmes conditions, sans aboutir à aucun acte de violence; enfin qu'il y a dans les incidents du 8 février un « facteur « absolument nouveau et inédit, comme on dit en Angleterre.
Si la police de Londres est restée impuissante le pre- 7iiier jour devant des actes que rien n'annonçait, on peut tenir pour certain qu'il n'en serait plus de même dans une seconde épreuve, car il n'y a pas dans toute l'Europe une force publique plus solide, plus experte et plus effective.
Ce qui frappe d'abord dans l'organisation de la police londonienne, c'est l'extrême simplicité de ses rouages. Peu de bureaux ; peu ou point de scribes, de chefs de division, de « ronds de cuir ». Tout l'effort se porte visiblement sur l'armée active de l'ordre public.
A la tête de l'établissement, un commissaire général à 52,500 fr., le lieutenant-colonel Henderson; deux commissaires généraux adjoints, à 32,000 fr.; un conseiller légal à 25,000 fr. ; un secrétaire général {chief clerk] à 17,000 fr. ; deux surintendants de district, un surintendant des Investigations criminelles (il portait jusqu'à 1884 le titre de directeur); un inspecteur en chef, et l'état-major des inspecteurs ou détectives. Au-dessous, 24 commissaires de district, 637 inspecteurs, 1,067 sergents, 11,151 constables. Ajoutez, dans la Cité, qui a sa police distincte, une force de 885 constables ou officiers. On arrive, pour Tensemble de cette capitale de cinq millions deux cent mille habitants, à un effectif général de 13,765 gens de police.
Cette force coûte cher, 97 livres sterling (2,425 fr.) par homme, en moyenne — soit 1,875 fr. à titre de solde et 540 fr. pour indemnités de logement et d'habillement. Mais elle répond admirablement à sa destination, comme on peut en juger par quelques chiffres.
Dans le courant de Tannée 1884, 16 assassinats pro-
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prement dits ont donné lieu à IG arrestations, suivies de 7 condamnations par le jury ; 143 tentatives d'assassinat, à 151 arrestations, suivies de 105 condamnations.
Pour saisir la haute valeur de pareils résultats, il importe de se rappeler quen Grande-Bretagne la preuve d'un crime ou délit est entièrement à la charge de l'accusateur; qu'aucun interrogatoire de l'accusé, soit au cours de l'instruction, soit au tribunal, n'est autorisé par la loi; que cet accusé même doit être, avant tout, averti [cautioned) de ne rien dire qui puisse se tourner contre lui. D'autre part, la police n'est couverte ni par un procureur royal ni par un délégué quelconque de la couronne. Elle agit sous sa propre responsabilité et doit s'attendre, en cas d'arrestation arbitraire ou insuffisamment motivée, à se voir non seulement vilipendée parle juge, par la presse et par le Parlement, mais poursuivie en dommages substantiels à la requête de la partie lésée. L'accomplissement de devoirs aussi difficiles et aussi délicats, au milieu de chausse-trapes aussi multiples, e.xige donc des aptitudes professionnelles hors ligne, une intelligence toujours en éveil, un sang-froid, une énergie, une présence d'esprit peu communs.
Gomment trouver ces qualités rares non seulement chez les chefs, mais chez les subalternes? La police de Londres y arrive par une sélection rigoureuse, par une éducation spéciale et par un entraînement assidu de tout son personnel.
D'abord, le recrutement même de ce personnel est conduit avec une extrême prudence. Des conditions exceptionnelles de taille et de force, de moralité, d'aptitude physique et intellectuelle sont exigées des candi-
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dats. A peine enrôlés, ils passent à l'école technique une période probatoire qui dure de trois à quinze mois ; ils s'y pénètrent de leurs devoirs; ils y apprennent à fond la théorie du métier; ils s'habituent au calme, à la patience et à la politesse, si indispensables aux représentants de la force publique. Une fois admis à la pratique, ils ne sont jamais perdus de vue par leurs chefs, qui s'efforcent constamment de développer en eux l'esprit de corps en même temps que l'esprit de légalité, et qui les tiennent en haleine par des réunions, des conférences, des lectures périodiques.
Les constables mariés, comme les célibataires, sont autant que possible casernes par groupes similaires, dans le district même dont ils dépendent, de manière à avoir par l'association la vie aussi large, aussi confortable que possible. J'ai visité à Wandsworth un de ces établissements de policemen célibataires : je les ai trouvés logés dans des pièces spacieuses et bien aérées, aussi claires que le permet le ciel de Londres, avec un bon feu, une table abondante, des dortoirs séparés en stalles individuelles, toute l'apparence du bien-être- Dans le district de Saint-James, au cœur même de Londres élégant, un édifice désigné sous le nomdeSandringham Buildings est occupé par soixante-sept familles de constables, à raison de trois pièces en moyenne par famille.
Les chefs de la police métropolitaine attribuent avec raison la plus haute importance à ce régime du casernement. En améliorant la condition matérielle des gardiens de la paix, il contribue à développer chez eux l'esprit de corps et l'expérience professionnelle, en
même temps que les habitudes de propreté, de r égula rite, de stricte discipline. D'autre part, le blâme et l'éloge publics sont constamment mis en jeu pour augmenter en eux le sentiment de la responsabilité, l'émulation, le dévouement. Chaque commissaire de district est astreint à présenter tous les ans un compte rendu de sa gestion, appuyé de chiffres statistiques — compte rendu inséré in extenso, après vérification, au rapport du commissaire général et soumis au Parlement sous forme de Livre Bleu, que tout le monde peut se procurer au prix de 60 centimes.
Aussi le corps des constables métropolitains, pris en masse, peut-il être considéré comme un corps d'élite. Il a ses brebis galeuses, cela va sans dire ; mais elles sont assez peu nombreuses pour qu'au cours de l'année 1884, dans ce personnel de treize mille hommes, il n'y ait eu que 143 révocations et 127 démissions volontaires. Londres, autrefois réputé une des capitales les plus dangereuses de l'Europe, es!; aujourd'hui la plus sûre, on peut l'affirmer en dépit de l'accident du 8 février. Il faut songer que tous ses postes de police sont reliés entre eux par le téléphone ; que le chemin de fer métropolitain donne le moyen de concentrer en quelques minutes une force imposante sur tout point où la nécessité en serait indiquée. Ce qui a manqué à la police de Londres le 8 février, c'est d'être avertie. Désormais elle l'est.
Pour comprendre à quel point ces agents se montrent habituellement à la hauteur de leur tâche, il faut tenir compte des facilités relatives que doit offrir au crime, dans une ville d'ailleurs si prodigieusement étendue, un
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système de petites maisons sans concierges, pour la plupart pourvues de deux ou trois portes, d'un sous-sol et d'un jardin. Mais telle est la force d'une éducation spéciale, d'un vif sentiment de la responsabilité individuelle et d'une juste répartition des récompenses.
L'inspecteur ou le constable, s'il se signale par une action d'éclat, par une preuve d'énergie ou de flair professionnel, est parfaitement certain qu'il en aura l'honneur et le profit, que sa mise à l'ordre du jour ne sera pas arrêtée au passage ou confisquée par un chef de service. Avec la pleine connaissance des mécomptes auxquels il s'expose par un excès de zèle, il a du moins la certitude qu'un acte d'initiative heureuse lui sera largement compté. Toujours bien traité par ses chefs. il se montre habituellement courtois sur la voie publique. A-t-on besoin d'un cab, veut-on couper une file de voitures, tout de suite un constable accourt, s'il voit votre embarras, avec une bonne grâce et un empressement marqués. La bienveillance paraît être sa qualité maîtresse, au rebours de tant d'autres gens de police. J'ajouterai : la dignité. Il est grand, fort, parfois véritablement beau, et il a conscience de ses avantages. Son costume sombre et confortable est parfaitement approprié à sa destination : une longue tunique couvrant les genoux; un casque de drap protégeant les oreilles; des gants de laine noirs ; une pèlerine de toile cirée : au ceinturon, une trique de chêne, truncheon, qui est moins une arme qu'un insigne (le bâton du « connestable »), avec une petite lanterne sourde ou buU'seye. C'est qu'en effet le constable ne doit pas tuer ou blesser les perturbateurs : son rôle se borne à les arrêter; il cesse au
moment même ou le riol acl a été lu et où la force armée entre en ligne.
Quelques chiffres statistiques pourront aider à éclairer cette physionomie.
Dans le courant de l'année 1884, 2 17 gens de police ont reçu des récompenses pécuniaires des tribunaux de Londres, 1,095 du commissaire général. 3,022 personnes ont été arrêtées pour attentats plus ou moins sérieux contre les officiers de police; 17,203 pour ivresse et désordre, 7,934 pour ivresse simple. Ce qui donne une proportion de 4,883 pour 100 sur la population totale.
L'ensemble des objets volés à Londres en 1884 est évalué à 108,406 liv. st., dont 21,737 liv, st. ont pu être recouvrées. Cette somme de 108.406 liv. st. se décompose comme suit: vols à main armée, 2,129 liv. st.; par effraction, 10,660 liv. st.; vols domestiques, 10,694 liv. st.; vol simple, 36,284 liv. st.; escroquerie, 19,138 liv. st.; divers, 7,764 liv. st.
La moitié des effractions s"est opérée par des portes ou fenêtres mal fermées et dans 1,157 maisons laissées sans gardien.
27.984 portes ou fenêtres ont été trouvées ouvertes par la police et fermées par ses soins.
14.478 enfants au-dessous de dix ans et 3,938 adultes ont été réclamés à la police comme perdus ou disparus; 8,485 enfants et 821 adultes ont clé retrouvés par ses soins ; les autres ont été retrouvés par leurs parents ou amis, à l'exception de 74 adultes, dont le suicide a été constaté, de 121 adultes et de 8 enfants dont il a été impossible de retrouver la trace.
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105 cadavres inconnus ont été photographiés ; en 54 cas, l'identité n'a pu être établie.
Le nombre des morts par accident dans les rues de Londres s'est élevé de 222 en 1883 à 265 en 1884.
3,952 personnes ont été plus ou moins grièvemenl blessées.
968 personnes ont été l'objet de poursuites pour ai^oir laissé prendre le galop aux chevaux qu'elles montaient ou conduisaient.
16,283 chiens errants ont été arrêtés par la police et, dans ce nombre, 1,693 seulement ont été réclamés.
20,667 objets ont été trouvés sur la voie publique, dans les omnibus ou voitures, et déposés au bureau de police. Parmi ces objets, on remarque un sac de bijoux évalué 19,000 fr., un diadème de brillants évalué 22,000 fr., un portefeuille contenant 2,000 fr. on billets.
Près de la moitié des objets ainsi trouvés n'est jamais réclamée.
Le nombre des voitures publiques autorisées pour l'année, après examen préalable, s'est élevé à 12,905, dont un peu plus de la moitié est à deux roues (hansoms) et le reste à quatre roues [clarences et stage carriages).
18,428 maisons neuves et 324 rues s' étendant sur une longueur de 46 milles (73 kilom. 1/2) se sont ajoutées en 1884 à celles que comptait déjà Londres. Ces chiffres montrent un ralentissement marqué dans la bâtisse, par comparaison avec les cinq années précédentes. En 1881, le nombre des maisons neuves s'était élevé à 26,170 et la longueur des rues nouvelles à 86 milles.
On voit que la police de Londres touche à bien des choses et même à ce qui est chez nous le domaine propre
de l'ingénieur. Ce n'est pas sur ce point, sans doute, qu'il faudrait recommander son exemple. Les qualités propres et la grande somme de travail utile qu'elle produit semble dues surtout aux causes suivantes : la police de Londres n'est pas un corps politique ; elle ne s'occupe qu'à garantir la sécurité des citoyens ; chez elle, les rouages centraux n'absorbent pas la plus grande partie des ressources financières et des activités du corps ; son organisation est si simple que les responsabilités sont toujours aisées à établir. Le recrutement de son personnel s'opère par la sélection la plus large et la plus sévère ; les avantages offerts à ce personnel sont si évidents que l'administration et le public ont le droit de se montrer difficiles ; rien n'est épargné pour tenir ce personnel en haleine et l'amener de jour en jour à un plus haut degré d'aptitude technique.
Physiologie de la foule.
Les émeutes de Londres fournissent au journal médical The Lancet l'occasion d'une curieuse étude sur l'esprit des foules et spécialement sur la manière dont se développe la volonté collective d'une réunion tumultueuse.
La volonté de la foule, nous dit en substance l'auteur anonyme de cette étude, peut être définie comme la résultante de toutes les actions et réactions réciproques et des volontés individuelles qui s'y trouvent en contact. C'est chose entièrement différente de ce qu'on appelle
PHYSIOLOGIE DE LA FOULE. IjS
l'opinion publique. Quand un certain nombre de personnes, ayant sur un sujet donné des opinions analogues, se réunissent au même lieu, elles y apportent des forces constructives spéciales et des affinités qui les rapiprochent ; leurs intentions personnelles sont prêtes à se fondre dans une décision commune. 11 y a certainement une part d'affinité de cet ordre dans la constitution mentale d'une foule quelconque : si les unités qui la composent n'étaient pas jusqu'à un certain point prédisposées à une action collective, elles ne s'assembleraient pas volontairement, ou, réunies par le hasard, elles ne tendraient pas à former une masse homogène. Mais il y a aussi des forces différentes et toutes spéciales à la foule, qui entrent en jeu dans ce cas.
Le mot « foule » par lui-même implique en effet, des éléments hétérogènes et, dans une certaine mesure, exclut l'idée d'une organisation, la préexistence d'un but commun. Il n'est donc pas possible qu'une foule proprement dite ait véritablement une volonté collective, constituée par les facultés élémentaires les plus hautes de tous les cerveaux qui en font partie. L'activité mentale de la foule est limitée à la colère, à l'imitation, aux actes instinctifs — c'est-à-dire aux énergies inférieures de l'entendement. Étant donnée une multitude de gens impressionnables, il n'est nullement nécessaire, pour les déterminer à agir ensemble, que ces gens se soient fait individuellement une opinion sur un sujet donné : la passion, l'étourderie, l'esprit d'imitation, suffisent.
Il est au contraire parfaitement possible que, sous l'influence de cette contagion spéciale, chacun des gens
ainsi réunis agisse en opposition directe avec ses principes individuels.
Il y a dans le nombre même une influence subtile et puissante qui agite les passions et force en quelque sorte l'individu à imiter son voisin. Qu'un des éléments de celte foule commence à être surexcité, les autres sont pris de la contagion, et Tesprit de tumulte grandit, se répand de tous côtés, sans qu'aucune sympathie préalable l'ait nécessairement fomenté. Qu'un homme regarde un point donné: tous les autres se tournent vers le même point, sans savoir pourquoi. Qu'un homme se mette à courir : tous les autres en fout autant. Qu'un membre de la foule donne l'exemple de la violence : cent bras, mille bras se lèvent aussitôt pour l'imiter, sans aucune préméditation. On ne saurait méconnaître, dans ce phénomène, l'action de quelque chose qui tient provisoirement lieu de pensée commune ou de volonté collective; ce quelque cho:::e n'est que la mise en jeu des plus basses énergies mentales, et ne saurait en aucune façon prétendre à la dignité d'une véritable faculté intellectuelle: et pourtant, si l'on considère les résultats, Tunité et l'ensemble qui produisent ces résultats, on ne peut guère trouver, ptour définir ce quelque chose, que le mot : esprit des foules.
Une multitude qui obéit à cette influence prend avec une rapidité prodigieuse tous les caractères d'un corps organisé. Dans un intervalle de temps qu'on peut mesurer seulement par une succession continue d'incidents, cet assemblage de particules humaines hétérogènes se trouve presque subitement si bien cimenté par ses propres actes qu'il constitue tout à coup une masse
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cohérente. Et, c'est ainsi que les conséquences les plus imprévues peuvent se produire. Une foule s'est formée : la moitié au moins des personnes qui en font partie est inconsciente de tout autre sentiment que celui de la curiosité. Un orateur a-t-il pris la parole, la plupart ne l'entendent même pas et sont simplement influencés par le hruit, le spectacle et le nombre. Tout à coup, ils subissent une impulsion particulière et qui relève du domaine de la passion instinctive. Ils imitent, parfois inconsciemment, ceux qui les entourent, et, sans même savoir pourquoi, ils participent à des actes dont ils ignorent le but. Ils vont jusqu'à prendre des armes et des projectiles, s'il s'en trouve à leur portée, et jusqu'à s'en servir sans se douter du résultat qu'ils concourent à atteindre. C'est presque toujours ainsi que commencent les émeutes.
A LONDKES.
XY
La Comédie-Française à Londres.
Un des impresarii les plus avisés et les plus heureux de l'Angleterre, M. John Hollingshead, vient de publier sur le fameux voyage de la Comédie-Française à Londres, en 1879 {quorum pars magna fuit)^ des détails très curieux. Ces détails ont un grand caractère d'authenticité. Ils appartiennent à l'histoii'e — tout au moins à l'histoire de la maison de Molière — qui trouvera son intérêt à les méditer. On nous saura gré de les résumer.
M. John Hollingshead commence par rappeler que l'idée de présenter des compagnies d'acteurs français au public britannique lui appartient en propre. Il l'avait mise en pratique dès 1868, en prenant possession du Gaiety-Theatre. On y vit successivement figurer alors la troupe de l'Alcazar de Bruxelles et celle de M. Coulon, La première jouait des opéras-bouffes, alors dans toul l'éclat de leur nouveauté pour le spectateur londonien, la seconde des opéras comiques.
« La troupe de M. Coulon, dit M. Hollingshead, avec la rude franchise qui le distingue, avait un répertoire colossal et des dames choristes qui ne l'étaient pai
moins. Jamais je n'ai vu pareil développement de poumons. La beauté de ces dames était moins remarquable. Mais cela ne nous empêcba pas de donner en quelques semaines trente œuvres diverses d'Auber, Hérold, Boieldieu, Adolphe Adam, etc., c'est-à-dire un nombre au moins égal à celui que l'Opéra-Gomique de Paris, avec sa subvention de 125,000 francs, arrive à jouer en cinq années.
« Un fait à signaler, au sujet de ces représentations françaises, est que le Times n'en parla pas, ou n'y fit qu'une seule et unique allusion, dans un bref paragraphe, pour annoncer que je me proposais de présenter successivement au public anglais, Salvini, Kossi et Mme Ristori. Mais j'avais déjà un autre projet en tète, et celui-là se rapportait à la Comédie-Française.
:< Je chargeai un de mes amis, poursuit M. HoUingshead, d'ouvrir des négociations nécessaires avec M. Pei'rin d'abord, avecM. Thiers ensuite. Le premier paraissait assez favorable à mon idée. Quant à M. Thiers, il se montra intraitable. Au cours d'une conversation qu'il eut à six heures du matin, en son cabinet, avec mon plénipotentiaire, il déclara tout net que la Comédie- Française était instituée et subventionnée à titre exclusivement parisien, et qu'elle ne pouvait songer à se transporter en Angleterre sans mettre en péril le subside annuel de 250,000 francs qu'elle reçoit de l'État... L'affaire paraissait enterrée. Il n'en fut plus question.
■c Cependant, les représentations françaises réussissaient de mieux en mieux à Londres, tant au Gaiety qu'au Royalty-Theatre, qui avait suivi le mouvement. M. Jonas, [rère de M. Emile Jonas le compositeur me servait à
cette époque dagent général et de directear pour les acteurs français. J'entrai plus tard en rapports avec M L Maver. qui se présentait avec diverses combinaison', fort^attrayanles. Mon idée était toujours de rouvrir les négociations avec la Comédie-Française ; mais ce ne ^ pouvait être l'affaire d'un jour. .\ous commençâmes^ donc par importer (sic) Mme Chaumont, et toujours avec succès. Puis vint VAmi Fritz, avec M. Febvre et sa comp-in-nie • le résultat ne fut pas tout à fait aussi satisfaisant • une hirondelle de la Comédie-Française n'est pas lo printemps, il s'en faut. Enfin, l'occasion se présenta : le Théâtre-Français avait besoin de réparations qui ne. pouvaient s'effectuer sans une clôture assez longue. M Maver, qui apportait dans toute celte affaire beaucoup de tact et de persévérance, sut profiter du moment psvchologique. Il avait tous pouvoirs pour traiter au prix de 9,600 livres (240,000 francs), payables a raison de 40 000 francs par semaine, d'avance; il obtint ce que ie voulais : un engagement de la compagnie entière a paraître sur mon théâtre, du lundi 2 juin au samedi 12 juillet 1879.
« Ces conditions ne furent pas plutôt connues de mes amis qu'ils s'accordèrent tous à les regarder comme un acte de folie de ma part. Mes frais allaient s'élever, en effet à 8.500 francs par soirée, ce qui semblait cnorm( pour un'pelit théâtre comme le mien. Aussi tout h monde, les agences de location en tête, était-il unanim. à me conseiller de ne pas signer. Le propriétaire d. mon théâtre disait tout haut que j'avais perdu la tête et autant en pensaient la plupart de mes confrères M. John Ilare ne me dissimulapas cette opinion. M. Hem
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Irving, quand je lai offris une x^art dans l'atfaire, n'hésita pas à me déclarer que, si « la première compagnie théâtrale du monde » ne voulait pas venir en Angleterre à des conditions plus douces, elle n'avait qu'à rester chez elle. En un mot, je ne trouvai chez homme, femme ni enfant le moindre signe d'encouragement ou d'espoir — jusqu'au moment où. je m'adressai au public en ouvrant la location. Et alors, non seulement je sus à n'en pas douter, dans les vingt-quatre heures, que j'avais raison contre tout le monde, mais encore j'eus sujet de rire sans qu'il m'en coûtât rien.
« Sujet de rire? Voici pourquoi. La grande compagnie historique de Paris, la Comédie-Française, venait à Londres. Et où allait-elle paraître ? Sur le théâtre qu'on appelle tantôt le Niidiiij, tantôt le FrivoUty, et qu'on affecte de considérer comme exclusivement voué à la grosse farce, quoiqu'il ait été le berceau d'Alfred Wigan, de Ch, Santley, d'Irving, de Phelps, de Ch. Mathews, de miss Neilson, de Toole et de beaucoup d'autres acteurs éminents. Oui, tel était le temple où allaient provisoirement s'offrir à Tadoration des fidèles les représentants de la maison de Molière. Et qu'avait-il fallu pour cela? Tout simplement qu'un imprésario entreprenant de ce côté du détroit se fût mis en rapport, sur l'autre rive, avec un imprésario aussi entreprenant que lui!... C'est donc que l'Angleterre n'est pas la seule nation de boutiquiers ! Vainement on persista jusqu'à la dernière minute à affirmer que M. Perrin ne tiendrait pas ses engagements ou serait empêché de les tenir. A l'heure dite, la compagnie arriva et fut reçue à Douvres comme une députation d'empereurs.
« Elle vint, — elle parut, — et elle vainquit. Quelle influence ce voyage a pu exercer sur l'art dramatique en Angleterre, ce n'est point mon aflaire de le discuter. Ce que je puis dire, c'est que la Comédie-Française se présenta à ma caisse, chaque lundi matin, pour recevoir son argent d'avance, et que je fis ponctuellement honneur à ma signature. Ce que je puis dire encore, c'est comment naissent les « étoiles » de théâtre. La Comédie- Française était venue chez moi en corps : elle était annoncée et affichée comme telle sous toutes les formes habituelles en Angleterre à l'entrepreneur de spectacles ; pas un nom de la compagnie n'était mis en vedette, soit par sa place sur les programmes, soit par la difi'érence des caractères d'imprimerie... Eh bien! vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que le public — le seul et unique fabricant d''éloiles — avait choisi la sienne !... Inutile de dire que c'était Sarah Bernhardt. Pour l'immense majorité des Anglais, la Comédie-Française était Sarah Bernhardt et Sarah Bernhardt était la Comédie - Française. Jouait-elle, la salle était comble. Ne jouaitelle pas, la recette n'était que moyenne.
« Personne ne sentit plus vivement ce phénomène et ne le traduisit d'une manière plus frappante que M. dot. « — Hier soir, dit-il, elle jouait, et vous avez vu la salle ; tt ce soir, elle ne joue pas : vous verrez la difl'érence ! « A quoi bon notre admirable ensemble et notre réputa « tion universelle, à quoi bon nos chefs-d'œuvre clas « siques, si nous devons être à la merci d'une idole qu « le public s'est faite en deux soirées ?... »
« La matinée du samedi 21 juillet devait fournir un commentaire éloquent à ces paroles. L'affiche portait ce
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jour-là l'Etrangère, une de ces pièces à courtisanes (meretricious) que M. Perrin jouait parce qu'elles font de l'argent [hecause there ivas money in it). Sarah Bcrnhardt, qui devait remplir le rôle de mistress Clarkson, se trouva indisposée, et la pièce dut être contremandée. La recette dépassait 500 livres sterling (12^500 francs). On tint rapidement conseil, et il fut décidé qu'on donnerait Tartufe. Tartufe fut donc joué, comme seule la Comédie-Française sait le faire. Mais, sur les .500 livres sterling, il n'en resta que 82... Le mercredi suivant, à titre de compensation, nous donnâmes VEtrangère en matinée supplémentaire, et quoiqu'il y eût seulement deux jours d'annonces, la recette s'éleva à 469 livres... « Au total, l'ensemble des recettes pour cette campagne théâtrale de six semaines fat de 20,000 livres (500,000 francs) en chiffres ronds. Les plus fortes furent celle (ÏHernani, 571 livres, et celle de Phèdre, 570 livres 10 shillings et 6 pence ; la plus faible fut celle de Tartufe. Sans nul doute, le public paya plus que ces 20,000 livres : car un très grand nombre de billets se vendaient à prime, Mais je manque de renseignements authentiques sur ces bénéfices supplémentaires, auxquels je n'avais point de part. »
Tel est le gracieux procès-verbal dressé par M. John Hollingshead. On voit à quel genre de remerciements s'expose notre grand théâtre national quand il va courir les aventures. Il fera bien de donner à ceux de M. Hollingshead une place en ses archives, et de les relire à l'occasion, si jamais la tentation lui revenait de passer la frontière.
La suggestion hypnotique et la personnalité humaine.
Les faits de suggestion hypnotique, si longtemps considérés comme des impostures, puis comme de simples curiosités naturelles, sont bien décidément en train de prendre, dans la psychologie contemporaine, la place qui leur appartient. Après Azam, Broca et B?rsot, après le professeur Liégeois, les docteurs Liébault, Bernheim, Eeaunis, et ce qu'on doit légitimement appeler l'école de Nancy, après MM. Charcot, Paul Richer, Charles Richet, Th. Ribot, Féré, voici un jeune philosophe anglais, M. Myers, qui essaye dans la Fortnightly Revieiv d'er tirer des applications nouvelles. On pourra accepter se! conclusions ou les repousser, selon les habituies intellectuelles qu'on a contractées vers la vingtième année Toujours est-il qu'elles sont ingénieuses et dignes d'être discutées. M. Myers paraît en avoir puisé l'idée premièr( dans un article de M. Victor Meunier, publié ei février 1881, et dans une étude du docteur Azam sur le « altérations de la personnalité » publiée en novem bre 1883. Mais, si les phénomènes qui servent de base à son argumentation n'ont, de longue date, plus rien de