LES PROGRES DU BRITTSH MUSEUM. 2 I I
été construite, la salle de travail de notre Bibliothèque nationale, comme celle du British Muséum, est devenue insuffisante ; elle est mal ventilée et reçoit les émanations méphitiques d'un de ses sous-sols ; elle se trouve si éloignée des magasins qu'il faut parfois attendre soixante ou quatre-vingts minutes pour obtenir communication d'un ouvrage, même en indiquant le numéro d'ordre qu'il porte au catalogue. 11 est vrai que ce catalogue est toujours dans l'enfance; il est vrai que la communication de chaque volume est l'objet d'un développement d'écritures absolument chinois et positivement prohibitif.
Quoi qu'il en soit, il serait digne de notre Ecole des Beaux-Ar^s de mettre au concours, dans une de ses prochaines épreuves d'architecture, le plan idéal d'une bibliothèque publique établie selon des principes véritablement modernes et rationnels. En attendant qu'elle le fasse, ou qu'un artiste inspiré trouve spontanément la meilleure formule d'exécution, M. Magnusson, de Cambridge, suggère dans V Athenxum un plan qui paraît ingénieux et bien conçu.
L'histoire de toutes les bibliothèques se réduit à ceci, dit-il en substance : elles sont d'abord logées au hasard dans une salle quelconque ou une suite de salles ; puis vient ]e moment où le local devient insuffisant ; on ajoute des annexes, on s'arrange du mieux qu'on peut ; on s'élève en hauteur et en profondeur; l'air et la lumière manquent à la fois; enfin, après des séries de réparations qui ont entraîné des dépenses considérables, des incommodités de tout ordre et des fermetures plus ou moins prolongées, il faut se résoudre à déménager, à
jeter l'édifice à bas ou à en élever un autre, qui passera forcément par les mêmes phases, car le flot montant des livres grandit toujours. Il en sera ainsi tant qu'on n'adoptera pas ponr les bibliothèques publiques un plan susceptible de développements en quelque sorte indéfinis. M. Magnusson pense que la forme la plus convenable et la plus simple est une coupole centrale entourée d'une galerie qui la contourne en manière de colimaçon et qui peut s'allonger au fur et à mesure des besoins. La coupole centrale sert de salle de travail; la galerie en colimaçon, de magasin à livres ; des couloirs rayonnants la coupent de distance en distance, de manière à permettre dans le minimum de temps l'accès des employés à un segment quelconque. La ventilation, le chaufïiige et l'éclairage de l'édifice sont des plus aisés ; il en est de même de la surveillance, au point de vue de l'incendie. Lnûn, toutes les fois qu'un accroissement des magasins est jugé nécessaire, il suffit de continuer l'allongement de la galerie en spirale, au point où il était resté sans que les aménagements ou les travaux ordinaires de la maison en souffrent le moins du monde. Quant à la coupole centrale, en l'élevant quand cela devient nécessaire, elle peut fournir en hauteur autant d'étages de salles de travail qu'il en faut au nombre croissant des lecteurs. Il n'y a probablement pas de plan qui puisse mieux se prêter, sur un espace donné, à des développements quelconques, et abriter un chiffre égal de volumes et de travailleurs.
Le mariage par annonces.
Un journaliste anglais, M. Charles Payne, a eu l'idée amusante de pénétrer dans les dessous d'une agence matrimoniale et de conter ses impressions. Quel est le fond de ces établissements ? s'était-il demandé. Quelle espèce de clientèle a recours à leurs bons offices? Cette clientèle se compose-t-elle en majorité d'imbéciles ou de coquins? Arrive-t-il vraiment que des mariages se concluent par Tintermédiaire d'agents salariés, et ces mariages sont-ils habituellement plus heureux ou plus malheureux que les autres ? Faut-il considérer les agences de ce genre comme des organes légitimes de la vie moderne, ou comme de simples traquenards tendus à la crédulité publique? Convient-il, en un mot, d'en favoriser le développement, ou au contraire d'en dénoncer l'infamie? M. Charles Payne prétend s'être posé ces questions le plus sérieusement du monde et avoir entrepris de les résoudre dans un but d'intérêt général. Nous n'essayerons pas de décider jusqu'à quel point ces intentions philanthropiques ne se mêlaientpas de ce se7îse ofluunour qui s'appelle, en langage boulevardier, le goût de la « fumisterie », ou tout au moins d'un vague espoir de rencontrer des aventures bizarres et dignes d'être relatées. Toujours est-il que l'entreprise nous a valu une étude curieuse, parce qu'elle porte la marque évidente de la sincérité ' :
« Je n'avais qu'un moyen de me faire initier à ces
(1) Matrimony by adverliseraent. . . by Charles Payne, à Londres, chez Vizetelly.
mystères, nous dil M. Payne, c'était de me présenter comme candidat au mariage; je fis donc insérer dans une des feuilles spéciales à l'industrie matrimoniale trois annonces différentes, en me donnant successivement : comme un « monsieur d'un certain âge, possesseur d'une belle fortune et désirant épouser une femme jeune, distinguée, musicienne et ménagère accomplie ; » comme un « bon ouvrier à la recherche d'une brave et honnête femme »; comme un «jeune homme titré, \'iizhe, allié aux meilleures maisons et en quête d'une néritière possédant des avantages proportionnés aux siens ». En outre, une fois en rapports avec le directeur de l'agence, je lui ai fait entendre que je cherchais surtout une belle dot «.
L'organisation de ces feuilles spéciales est des plus simples. Elles sont généralement hebdomadaires, se vendent 30 centimes et sont expédiées sous enveloppe au prix supplémentaire de 15 centimes. Une annonce numérotée ou la réponse provoquée par cette annonce ne coûte qu'un shilling d'insertion. S'il arrive qu'après l'escarmouche préliminaire dans les colonnes du journal, un couple désire entrer directement en correspondance, chacune des parties adresse 5 shillings au directeur, en accompagnant cet envoi de détails circonstanciés et, s'il est possible, d'une photographie. Parfois on n'entre pas immédiatement en rapports directs et la négociation se poursuit par l'intermédiaire du directeur, à raison de 5 shillings par audience. Le même prix est compté pour toute consultation en matière matrimoniale. Enfin, si l'on en vient à une entrevue, la dame paye un droit fixe d'une livre sterling, et, au cas où un mariage résulterait
de cette confrontation, il lui en coûte 20 livres sterling (500 fr.) pour se trouver quitte de toute redevance. Quant aux frais à la charge du candidat mâle, on ne peut mieux les définir que par ce passage d'un prospectus adressé à M. Charles Payne au reçu de sa première annonce :
« Contre payement de 5 shillings, dans chaque cas, je me ferai un plaisir de transmettre vos lettres à toute dame avec qui vous voudrez entrer en correspondance ; mais vous aurez à prendre l'engagement de me remettre 5 0/0 de la fortune qui vous sera apportée en dot, si les négociations aboutissent à un mariage. D'autre part, si vous épousez une dame sans dot, ou si sa fortune ne dépasse pas 10,000 fr., vous n'aurez à me payer qu'un droit fixe de 500 fr. Enfin, au lieu de payer 5 shillings par correspondante, vous pouvez vous assurer au prix de 5 livres sterling (125fr.) le droit de correspondre avec un nombre illimité de dames, et ce prix couvrira les frais sans exception jusqu'au mariage ».
Voilà pour les préliminaires. On voit qu'il n'est pas absolument indispensable d'entrer en rapports personnels avec le directeur de l'agence. Tout peut à la rigueur se faire par lettre. Mais, naturellement. M, Charles Payne désirait se trouver face à face avec un de ces intermédiaires. Il écrivit donc pour solliciter une entrevue et reçut, en réponse à sa lettre, l'indication d'un rendezvous dans un bureau qui n'était pas celui de la rédaction, mais un office spécial approprié à la réception des candidats.
Autant qu'on peut l'induire des renseignements discrets, mais précis, qu'il donne à ce sujet, l'office en question doit se trouver dans une des rues latérales
2l6 A LONDRI-;S.
du Slrand, en face de rétablissement d'un prêteur sur gages fort achalandé.
Aucun signe extérieur n'indiquait le genre particulier de l'oflice en question. Arrivé au premier étage, M. Payne se trouva dans un vestibule garni de vitres dépolies et sur lequel s'ouvraient deux portes : une de ces portes donnait sur le cabinet du directeur, l'autre sur une salle d'attente. Dans cette salle, un pauvre vieux garçon de bureau, à l'air las et désillusionné, attendait les clients en copiant des adresses de lettres. — « C'e.^t ici l'office du Matrimonial N. ?... demanda M. Payne. — Oui, monsieur. — Eh bien, je désire me marier... — Fort bien, monsieur, répliqua le vieil employé du ton d'un garçon de restaurant qui prend les ordres du client; prenez la peine de vous asseoir »,
Une heure d'attente. Le directeur était en conférence avec une dame qui n'en finissait pas. Quatre chaises, une table couverte d'un tapis vert, une énorme cage peuplée de serins et d'inséparables, tel était le mobilier. Le vieux garçon de bureau s'était remis à copier ses adresses. Deux autres visiteurs arrivèrent successivement. Après avoir d'abord montré quelque embarras, on finit par causer. M. Payne apprit que l'un de ces messieurs était un médecin du VVest-End, tyrannisé par ses domestiques et qui désirait prendre femme pour en finir avec la vie de vieux garçon ; l'autre, un clergyman à la recherche d'un mari pour sa nièce. Une salle d'attente spéciale est réservée aux dames.
Entré dans le sanctuaire directorial, le prétendu candidat se trouva en présence d'un vieux monsieur à barbe blanche et chevelure patriarcale, assis à son
bureau devant une véritable montagne de photographies : « Sa qualité maîtresse me parut être la bienveillance, constate M. Payne; si j'avais une critique à formuler sur l'ensemble de son attitude, d'ailleurs si ouverte et si cordiale, tout au plus dirais-je qu'il n'était pas à mon sens assez réservé dans les allusions qu'il faisait à ses clientes. D'emblée il mit à ma disposition toute sa collection de portraits, pour m'aider dans le choix d'une compagne. « — Voici la nièce d'un nobleman, disait-il; une charmante personne, sans le sou, malheureusement ; mais un homme comme vous ne saurait s'arrêter à ce détail... Celle-ci n'est qu'une simple femme de chambre ; mais convenez qu'elle n'en a pas l'air!... Oh! il ne faut pas dédaigner les femmes de chambre, elles ont souvent du bon!,.. Je vois que vous vous arrêtez à ce portrait! C'est ce qu'on appelle une splendide créature, n'est-il pas vrai? Elle ne se donne que cinquante ans, et je serais surpris si elle en avait beaucoup plus. Une maison superbe à Kensington, monsieur! Tout justement votre affaire. Il n'y a qu'à apporter ses pantoufles et à s'installer... — Ma foi, interrompis-je, à vous dire vrai, tout cela ne me convient guère. Vous ne me montrez que de vieilles horreurs. N'avez-vous donc rien de plus frais dans votre collection? — Rien de plus frais?... Tenez, que direzvous de ceci? Voilà ce quon appelle une jeune et jolie personne! mais sans dot, hélas!... « Au fond, je le voyais bien, la réunion de l'opulence et de la beauté n'était rien moins que commune dans la galerie si racieusement mise à ma disposition par le directeur du Matrimonial N... La conclusion à laquelle j'arrivai, c'est
A LONDKtS.
qu'un homme décidé à se marier peut plus mal faire que de s'adresser à une agence de ce genre : à la vérité, il lutte contre le désavantage de faire son choix dans une collection de dames quelque peu entreprenantes ou dépourvues de préjugés; mais du moins procède-t-il à ce choix en pleine connaissance de cause, avec tout le temps nécessaire à la réflexion, avec le droit el le pouvoir de s'éclairer par la comparaison, de n'avancer que pas à pas et seulement sur les impressions favorables irées d'un portrait et d'un échange de lettres.
Il est juste d'ajouter qu'un certain nombre de dames, les plus modestes et les plus distinguées parmi celles qui ont recours au ministère d'une agence, ne livrent leur photographie et l'aveu de leur identité qu'après une enquête des plus minutieuses sur le compte du candidat. Personnellement, je voulais aller au plus pressé ; aussi n'eus-je garde de me montrer difficile : je pris une douzaine d'adresses et je me retirai.
Cependant les annonces avaient produit leur effet et les réponses commençaient d'arriver. La première postulante avec qui M. Payne entra en correspondance était une jeune personne sans famille et sans fortune, qui se déclara prête à se faire connaître à la condition que le candidat en fit autant. On convint de se rencontrer dans la salle d'attente du chemin de fer de Brighton, un certain jour, à huit heures du soir. La dame devait sortir de la salle au moment précis où l'heure sonnerait, déchirer une lettre et en jeter les morceaux sur le quai. Ces instructions ponctuellementremplies mirentM. Payne en présence d'une jeune fille de vingt-cinq ans environ, au teint pâle, aux cheveux et aux yeux noirs, à la phy-
sionomie sérieuse. Elle était vêtue très simplement d'une jaquette de drap noir, d'une robe gros-bleu et d'un chapeau de feutre. M. Payne avait eu soin de se grimer en « monsieur d'un certain âge, possesseur d'une belle fortune » et d'une goutte des plus caractérisées. Quelques minutes de conversation suffirent à le convaincre que miss Alice G... était une honnête fille, bien élevée, mais à bout de ressources et d'expédients, qui se jetait dans le premier mariage possible exactement comme on se jetle à l'eau. Il ne poussa pas plus loin l'expérience, et ne s'occupa plus que de secourir d'abord une détresse aussi touchante, puis de procurer un emploi honorable à la pauvre Alice &... Elle est aujourd'hui mariée à un planteur des Antilles venu en Angleterre pour acheter une machine à battre. M. Payne conclut cet épisode en déclarant que, s'il avait réellement été le « monsieur d'un certain âge » qu'il prétendait être, Alice G... aurait parfaitement fait son affaire.
Deux autres lettres provenaient de a dames distinguées. musiciennes et parfaitement bien élevées », qui avaient le tort grave d'habiter en appartement meublé. M. Payne ae jugea pas à propos de pousser les recherches dans :ette direction. Une quatrième lettre venait d'un pensionnat de jeunes filles qui s'était donné le mot pour se trouver en corps au rendez-vous fixé par le « monsieur l'un certain âge » et lui rire au nez quand il se montrerait. Ce ne fut pas sans difficulté que M. Payne échappa i l'ovation qui lui était préparée. Aussi prit-il, après cette ^ude épreuve, le parti d'essayer du rôle de bonouvrier » :
« La première postulante avec qui je fus mis en •apports, nous dit-il, était d'une espèce que je n'attendais
guère. Elle était mariée et vivait avec son mari! Cette audacieuse créature éprouvait simplement le besoin de changer de partenaire pour le voyage de la vie. Inutile de dire que son mari avait tous les vices : il la battait, passait des nuits et des jours sans rentrer au logis et ne lui donnait que seize shillings par semaine pour tenir son ménage et nourrir trois enfants : « Ce n'est pas assez, comme vous le dira le simple bon sens, si vous en avez quelque peu, » écrivait-elle. Je crus démêler dans ce curieux document les traces évidentes d'un tempérament querelleur ; d'autre part, il m'était impossible d'y découvrir les éléments d'une action en divorce : aussi pris-je le parti de ne pas pousser les choses plus avant. »
La seconde lettre adressée au « bon ouvrier » venait d'une correspondante qui habitait Tu'-' 'dge- Wells et qui se déclarait « âgée de trente-six ans, bien née, bien apparentée et fort bien élevée ». Quoiqu'elle eût tous les titres possibles au rang de dame, ajoutait-elle, elle prendrait volontiers un simple ouvrier pour mari, à condition qu'elle fût sûre de trouver chez lui les égards auxquels elle avait droit ; mais elle ne voulait pas qu'il « fumât la pipe ou but de la bière ». M. Payne crut inutile de faire faire à la bonne dame le voyage de Londres.
Une troisième postulante s'appelait PoUy : c'était une jeune et belle fille de Hammersmith, où son père vendait des légumes et des fruits dans une petite charrette à bras. M. Payne, costumé en ouvrier, prit rendczvous avec elle pour un dimanche et passa l'après-midi à croquer des noisettes en sa compagnie. Il y acquit la conviction que PoUy ferait une excellente petite femme pour un homme de sa classe. Elle n'avait aucun respect pour la grammaire
et parlait l'argot des faubourgs de Londres avec une facilité inquiétante; mais elle était honnête, intelligente et laborieuse, autant que fraîche et jolie. Cette idylle se termina par l'offrande d'une robe de serge bleue qui aura sans aucun doute aidé Polly à trouver un mari digne d'elle.
Une autre correspondante du « bon ouvrier « se trouva être une veuve qui tenait un petit café à Pentonville et qui exposait sa situation avec une entière franchise : elle était impuissante à conduire sa maison sans le secours d'un homme ; on la trouverait disposée à céder son fonds à des conditions très modérées si la négociation n'aboutissait pas à un mariage. M. Payne s'empressa de se rendre à cet appel, mais ne tarda pas à s'apercevoir qu'en maintenant sa candidature il allait briser le cœur d'un brave ferblantifj^- fort amoureux de la veuve. Aussi s'empressa-t-il de s'esquiver pour laisser le champ libre au soupirant.
. Restait à faire l'expérience en qualité de « jeune homme titré, riche, etc., à la recherche d'une héritière ». La première tentative ne fut pas heureuse. La dame avait peut-être une grande fortune, mais elle était épouvantablement laide; plus que laide, difforme et grotesque : « Je n'accuse pas le directeur de l'agence, dit M. Payne : il ne la connaissait pas de vue. Toujours est-il qu'en apercevant l'infortunée créature dans la salle du chemin de fer où je lui avais donné rendez-vous, je n'eus pas le courage de l'aborder et je pris la fuite. La pauvre femme attendit douze heures d'horloge avant de renoncer à tout îspoir! »
Une seconde lettre était datée de Bath et venait d'une
jeune fille de vieille famille qui offrait toutes les références imaginables. Elle était, disait- elle, affectueuse et de caractère tranquille, et se sentait toute disposée à aimer un mari qui se conduirait bien avec elle. Malheureusement. M. Paync lui trouva, sur la photographie annexée à ces renseignements, des traits réguliers, mais vulgaires, et de type quasi animal. Aussi se dispensa-t-il de faire le voyage de Bath.
La communication suivante venait d'un beau-père pressé de se défaire d'une fille parfaitement laide, mais nanlie d'une grosse dot. M. Payne sévit introduit dans la famille non pas en qualité de prétendant avoué, mais à titre d'ami. La jeune fille se trouva charmante de caractère, de manières et d'éducation. Une visite de plus, et le faux candidat se serait réconcilié avec cette aimable laideur. Sans doute il craignit de donner à son enquête professionnelle un dénouement d'opéra comique, car il crut prudent de s'en tenir à la première entrevue.
Une autre aventure le sollicitait d'ailleurs souslaforme d'une série de rendez-vous dans Hyde-Park, au bord de la Serpentine, avec une jeune fille « du meilleur monde » accompagnée de son institutrice allemande.
L'Honorable miss X. .. avait d'abord réponduàl'annonce de M. Payne sous prétexte de voir s'il pourrait convenir à une de ses amies ; puis, elle avait fini par avouer que i l'amie n'était autre qu'elle-même. La grande raison qui la poussait à se marier au plus tôt et avec le premier venu était la sévérité de sa mère. Elle avait hâte de quitter le foyer paternel. Jolie, spirituelle et fantasque, elle s'amusait de cette intrigue banale et faisait croire à la pauvre fraulein que c'était à'clle qu'il était question
LE MARIAGE PAR ANiMOXCES. 2 23
dans ces longues promenades autour du lac. L'affaire tomba naturellement dans l'eau aussitôt que le faux prétendant fut las de marivauder.
Dans le rôle de gentleman ruiné et en quête d'une dot, M. Payne fut successivement présenté à deux candidates : la première était une ancienne domestique enrichie par le testament de ses maîtres et qui éprouvait l'impérieux besoin de s'introduire dans le monde au bras d'un mari présentable; la seconde, une créature obèse et bilieuse dont l'aspect seul faisait horreur : «Je n'ai jamais passé cinq minutes plus inconfortables que dans cette entrevue ! s'écrie douloureusement M. Payne. C'était un cas de dégoût foudroyant. Mais peut-être un autre sera-t-il plus brave que moi. Je ne voudrais décourager personne. Quinze mille francs d'appointements fixes, la nourriture et le logement ne se trouvent pas dans le pas d'un cheval . L'adresse est toujours à l'agence. ^ Deux autres dames avec lesquelles il entra en correspondance paraissaient être de bonne foi et pourvues de dots respectables ; mais elles vivaient au-delà des mers, ce qui arrêta net les négociations.
En résumé, l'impression que M. Payne paraît avoir gardée de ces épreuves diverses n'est pas trop défavo rable aux agences matrimoniales. Il se défend de vouloir les soutenir en principe. Mais il est clair qu'il leur sait bon gré de ses aventures, et surtout du plaisir sincère qu'il trouve à les conter.
Un diplomate américain sur les hommes et les choses de l'Angleterre.
L'événement littéraire du monde anglo-saxon est présentement le jugement porté sur les hommes et les choses de l'Angleterre par M. J. R. Lowell — jugement que publie le World, de New- York. On sait que M. Lowell. professeur éminent à FUniversité de Harvard, poète distingué et auteur des fameux Bigloïc papcrs, a occupé, de 1880 à 1885, le poste de ministre des Etats-Unis près i la cour de Saint- James. Depuis qu'il a été remplacé dans ces fonctions par M. Edward Phelps, M. Lowel est rentré dans son pays et revenu à la vie privée. Peu d'hommes sont assurément aussi qualifiés que lui pour donner sur la société anglaise des appréciations impartiales et motivées; mais la courtoisie internationale semblait exiger que l'ex-ministre évitât au moins provisoirement de les formuler, et M. Lowell n'aurait eu garde de violer sur ce point une des lois les mieux établies de l'étiquette diplomatique, si le démon tentateur, V irrépressible reporter
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américain, ne s'était présenté à lui sous les dehors les plus décevants. M. Julian Hawthorne, fils du poète et rédacteur du World, s'était juré d'extraire, de gré ou de force, trois colonnes de bonne copie à M. Lowell. Son père et l'ex-ministre avaient été amig d'enfance. 11 s'est présenté à lui dans sa retraite, et , au cours d'une causerie familière, s'est fait dire ce qu'il voulait savoir: puis il a tout imprimé. Le procédé est naturellement trouvé leste par M. Lowell. Il proteste que sa conversation avec le iîls de son vieil ami avait un caractère confidentiel, et s'il en est véritablement ainsi, il est évident que M. Julian Hawthorne s'est montré dans cette circonstance plus journaliste que galant homme. Cela dit, il ne reste qu'à profiter de son indiscrétion.
M. Lowell, comme la plupart des hommes qui ont étudié de près le mouvement des idées en Angleterre, estime qu'il s'accomplit en ce pays une transformation presque insensible et pourtant profonde. Il la compare à la fonte et à la dérive graduelle des glaces polaires. Le mouvement s'opère dans la direction d'un gouvernement démocratique. Je ne crois pas, dit-il, qu'il y aura une révolution; mais la tendance est évidente, et les formes extérieures ont relativement peu d'importance. L'aristocratie, comme les radicaux, s'attend à des changements profonds. J'ai remarqué qu'on me parlait constamment de la Constitution américaine, et je suis convaincu que la majorité des Anglais voudrait posséder un pareil instrument. La reine a l'estime de la nation ; son règne a été heureux, et je ne crois pas qu'on lui demanderait de descendre du trône; je pense même que le prince de Galles, s'il lui survit, lui succédera sans
difficulté ; mais il est parfaitement xDOSsible qu'il meure avant elle.
— Ne pensez-vous pas que sous le règne du prince de Galles actuel le ton de la société anglaise changerait profondément? Ses idées, en fait de morale, ne sont-elles pas aux antipodes de celles que professe la reine ?
— Je ne crois pas que cela exerce une grande influence. L'opinion publique l'obligera à se modeler sur elle... Quant au pouvoir qu'on attribue encore au souverain, en Angleterre, il est absolument personnel à la reine, dû à son caractère et à sa grande expérience. C'est surtout une force de conciliation. Par exemple, elle seule a rétabli l'harmonie entre la Chambre des lords et la Chambre des communes , lors du conflit qui les divisait, il y a trois ans, sur la question de réforme électorale. Le marquis de Salisbury ne voulait pas céder. Il me dit à moi-même qu'il préférait voir disparaître la Chambre des lords. Deux jours plus tard, il avait transigé : c'est que la reine les avait fait appeler, lui et Gladstone, les avait catéchisés et rais d'accord.
— Pensez-vous qu'il fût sincère en disant qu'il préférait voir disparaître la Chambre des lords?
— Oui , parce qu'il s'y ennuie et ne demande qu'à se retrouver à la Chambre des communes. La Chambre des lords compte des imbéciles en trop grand nombre; c'est un obstacle sérieux à l'expédition des affaires. Un certain nombre de lords sont des hommes consciencieux et intelligents; leur influence est utile; mais je suis convaincu que la Chambre haute, pour se maintenir, devra tôt ou tard s'adjoindre des éléments électifs.