UN DIPLOMATE AMERICAIN
— Estimez-vous que l'existence d'une aristocratie contribue pour une bonne part à cette immoralité de la société anglaise, dont on nous parle tant?
— Cette immoralité n'est ni plus ni moins grande que dans les autres grandes villes. Peut-être l'aristocratie anglaise a-t-elle trop d'indulgence pour certains de ses membres. Mais on y trouve un grand nombre de braves et honnêtes gens — à côté d'un certain nombre de gredins : le présent duc de M***, par exemple, charmant homme, très aimable causeur, mais qui ne vaut pas la corde pour le pendre.
— Quelle est votre opinion sur M. Gladstone?
— Il croit en lui-même; il est sincère, plein de courage et assez mauvais coucheur. La reine a dit de lui que c'est le seul de ses ministres qui la traite parfois comme si elle n'était ni une souveraine ni une femme . Je ne garantis pas l'authenticité du mot, mais il est certain qu'il n'en fait jamais qu'à sa tête. Il y a deux ou trois ans, plusieurs membres du cabinet avaient envie de s'en aller aux courses d'Ascot, mais n'osaient pas, le Conseil étant convoqué pour ce jour même. Un d'eux me dit en riant : « Je ne sais pourquoi le grand old man nous impose cette corvée : il pourrait tout aussi bien tenir Conseil à lui tout seul, pour ce que nous y faisons ! »
— Et lord Hartington, M. Chamberlain ?
— Lord Hartington est un beau type d'Anglais moderne. C'est un véritable gentleman. Il comprend la Chambre des communes, et sa défection a été une perte très sérieuse pour M. Gladstone. Ce qui le distingue surtout, c'est la fermeté du caractère. Cette fermeté
s'incarne pour ainsi dire dans la région postérieure de son cou, raide et tout d'une pièce. Je n'ai vu un cou pareil que sur les épaules du président Cleveland... M. Chamberlain est un homme d"une haute intelligence; il a aussi beaucoup d'énergie, et je le crois honnête homme.
— Au total, pensez-vous que l'aristocratie anglaise soit une force pour le pays ?
— Je le crois fermement. Un grand nombre de ses membres sont de très honnêtes gens qui travaillent consciencieusement et intelligemment au bien de leurs tenanciers. Les bons nobles anglais sont à tous égards de remarquables spécimens humains : beaux, forts, calmes, utiles et modestes; l'opulence et ses responsabilités donnent de la dignité à leur caractère; on voit là ce que peuvent la tradition et l'éducation bien dirigées. Malheureusement, ils ne sont pas tous de ce modèle, et pris en masse ils coûtent cher. Leurs revenus sont parfois véritablement démesurés. Je citerai tel nobleman qui possède à lui seul tout Belgravia et la fjlus grande partie de Mayfair, c'est-à-dire les plus beaux quartiers de Londres; tel autre, qui me montrait son potager, n'a pas su me dire le nombre de ses jardiniers, — une quarantaine, pensait-il. Chez un troisième, je vois dans un coin un magnifique vase d'argent ciselé par Benvenuto Cellini, et dont on ne paraissait pas plus se soucier que d'un cendrier ordinaire. J'en fais remarquer la beauté. Sur quoi, lord *** me dit en rougissant, comme s'il en avait un peu honte : — « Oui, on m'en a offert 20,000 livres sterling (cinq cent mille francs). » Il avait donné à sa fille, en la mariant, douze cent cinquante mille francs de