‹ A LondresChapitre 44 sur 94 · M. ARNOLD SUR LES ÉCOLES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

M. ARNOLD SUR LES ÉCOLES FRANÇAISES

Disons tout de suite que le rapport d'un juge aussi compétent et aussi désintéressé est tout à l'honneur de l'organisation présente de notre enseignement primaire. Si les réformes qui ont enfin mis ce service de premier ordre au niveau si impérieusement réclamé par la démocratie française avaient encore besoin d'être défendues, elles n'auraient pas à chercher d'autre plaidoyer que le jugement si fortement motivé du plus impartial et du plus éclairé des critiques spéciaux. Non seulement M. Matthew Arnold n'a guère que des éloges pour notre système d'éducation primaire ; non seulement il le trouve établi sur une base plus large qu'en Prusse, où la gratuité, admise en principe, n'existe encore que sur le papier, mais c'est en somme ce système qu'il présente comme un modèle aux méditations du Parlement britannique. Les écoles de Paris, en particulier, l'ont visiblement frappé d'admiration.

« Je n'y ai pas vu un seul groupe d'enfants, dit-il, qui eût l'air malpropre ou simplement négligé. La municipalité de Paris a organisé un, système de repas à deux sous qui rend incontestablement de grands services aux familles pauvres et les aide dans une large mesure à envoyer leurs enfants à l'asile ou à l'école primaire. Moins elles ont à dépenser pour les nourrir, plus elles peuvent mettre à les vêtir décemment. La règle municipale est que, dans tous les cas où les enfants ne peuvent pas payer le repas à deux sous, on le leur accorde gratis. Il en est de même des livres scolaires, du papier, de l'encre et de tout ce qui est nécessaire à l'élève pour suivre avec fruit l'excellent enseignement qu'on lui donne. »

Un autre fait qui a bnaucoup frappé M. Matthew Arnold, c'est la manière dont la gratuité s'est établie en France. Il demandait de tous côtés, dans un esprit d'investigation éminemment britannique. « sur quels arguments on s'était appuyé pour justifier cette gratuité > . Et partout on lui répondait : « Mais c'est tout simple ; ces choses-là se justitient d'elles-mêmes! »

<i Quand je cherchais à savoir, écrit-il, ce qui a déterminé TétabUssement de ce grand système d'éducatioi. gratuite, on me disait avec la plus entière franchise : ridée démocratique. Dans une société démocratique, ajoutait-on, la distinction entre l'enfant qui peut payer la rétribution scolaire et celui qui ne le peut pas est humiliante et inconvenante [icounding and improper). »

Mais le point le plus curieux de ce rapport, le plus inattendu à coup sûr de la part d'un Anglais et surlout de la part de M. Matthew Arnold, c'est qu'il explique fort bien pourquoi l'enseignement primaire a dû devenir en France non seulement obligatoire et gratuit, mais laïque, ou, comme on dit chez nos voisins, nondénominational.

« L'énorme dépense portée au budget de la République française pour ses écoles, nous dit-il, n'est pas exclusivement due, comme l'assurent ses ennemis, à la haine de toute religion; elle est due plutôt à une juste opinion de la valeur d'une bonne, saine et complète éducation primaire — le meilleur article sans contredit du credo démocratique — et à la conviction bien arrêtée que cette bonne, saine et complète éducation ne saurait être donnée par les ministres d'une religion déterminée.

A la vérité, plusieurs établissements d'instruction

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!dirigés par des religieux sont aussi bien tenus que ceux de l'État; mais on ne saurait douter que ce résultat ne soit dû à la bienfaisante obligation que la concurrence jimpose à ces établissements de rendre leur éducation jaussi bonne que celle des écoles laïques. j « C'est surtout dans les écoles normales que les effets i|du zèle et de la libéralité présentement à l'ordre du jour len vue de perfectionner l'enseignement primaire sont tapparents. Je n'ai pas vu sur le continent une école mieux tenue que VÈcole Normale d'Auteuil. Je n'en ai pas vu d'aussi bonne et certainement pas d'aussi intéressante que celle de Fontenay-aux-Roses, destinée à former des directrices et professeurs d'écoles secondaires pour les filles. Les élèves de Fontenay sont pour la plupart catholiques -3t suivent les offices du dimanche. Le directeur, M. Pé- :aut, est un ancien pasteur protestant, devenu inspecteur général de l'enseignement primaire. La tendance ie ses leçons de pédagogie est, je dois le dire, réellement et véritablement morale et religieuse, au sens le olus élevé du mot, quoiqu'elle ne soit ni catholique ni arotestante. Tout l'enseignement est là du caractère le plus sain et le plus solide; mais cet enseignement en Darticulier est absolument unique. »

M. Matthew Arnold donne un exemple curieux, extra- )rdinaire même à son point de vue, mais en tout cas "ort intéressant, de la manière dont l'instruction morale it civique est comprise dans nos écoles primaires.

« Ce que j'ai entendu, nous dit-il, était en général îonvenable et banal. Ce qui m'a le plus frappé devait ans doute sa qualité principale à l'imprévu. Le maître )0sait la question, si fréquente dans les écoles pri-

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maires : à qui devons-nous tous les biens dont nous profitons ici, cette belle salle de classe, ces tableaux, ces livres, ces rues propres et bien tenues, — tout ce qui donne à notre vie la sécurité et l'agrément, — à qui devons-nous tout cela?... Je me disais, assez languissamment, habitué que je suis à la réponse ordinaire : l'enfant va répondre sans nul doute, comme on le fait partout : à Dieu... Eh bien, je me trompais. L'enfant dit : c'est à la Patrie. On peut penser ce qu'on voudra de la valeur morale de cet enseignement. Il ne saurait y avoir de doute sur sa valeur civique. »

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Les « Colinderies » à Londres.

Londres. 5 juin 1886-

Colinderies est un mot nouveau créé par les Anglais, selon leur habitude, pour désigner une chose nouvelle. Il s'agit de l'Exposition Coloniale et Indienne qui vient de s'ouvrir à South-Kensington. « Exposition Coloniale et Indienne » , c'est bien long à dire pour des gens qui datent leurs lettres par chiffres, traitent télégraphiquement les affaires les plus sérieuses et économisent la moitié des mots dans leur prononciation, quand ils sont absolument obligés de s'en servir. La casquette des employés de South-Kensington portant les deux syllabes Col-Ind., on en a fait Colind, d'où Colinderies. Ceci pour les étymologistes de l'avenir qui pourraient se trouver embarrassés en présence de ce vocable inconnu aux dictionnaires.

Les Colinderies sont une exposition bien anglaise, comme leur nom, et fort curieuse en somme. Mais on ne saurait leur reprocher d'avoir sacrifié aux grâces. Quelle installation sommaire ! Quel suprême dédain de

la forme et des vains ornements!... De simples galeries en bois ou en zinc, plantées sur les terrains vagues qui s'étendent entre le South-Kensington Muséum et l'Albert-Hall; une demi-douzaine de bassins en béton et dt statues en simili-pierre; des pelouses impromptu; de? chaises et des tables en fer ; une enceinte en planche.' coupée de sept ou huit tourniquets : tel est le cadre. I aurait été malaisé de le faire plus modeste, et le premie) venu se chargerait, je pense, d'en dresser un pareil ai Champ-de-Mars en moins de quinze jours.

Mais dans ce décor ultra-vulgaire se déploient de: richesses si nombreuses et si variées, qu'on a bientô fait d'oublier la coque pour ne voir que le fruit. Oi croyait pénétrer dans une exposition coloniale : 01 s'aperçoit qu'on est en présence d'une exposition uni verselle de produits non européens. L'Angleterre n'oc cupe-t-elle pas dans toutes les parties du monde de territoires immenses ? Ses colonies ne comprennent elles pas presque toutes les zones et toutes les races di globe habité! Ses tributaires ne forment-ils pas à eu. seuls le quart de l'humanité vivante?

Voici l'Inde, avec ses éclatantes cotonnades, ses soie ries, ses broderies d'or, ses cachemires, ses bijoux, se armes, ses tapis. Bombay et Calcutta, Mysorc et Hyde rabad, le Dekkan et le Népaul, le Pundjab et l'Assam sor là, représentés non seulement par leurs œuvres, leui outils, leurs objets d'art, mais par des ouvriers entu' bannes qui travaillent sous les yeux du passant et mor trent leurs dents blanches en souriant aux curieuse penchées sur leur établi.

La Chine est représentée par les galeries de Hong

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Kong et rindo-Ghine par celles de la Birmanie. Geylan et la presqu'île de Malacca ont leurs installations particulières. L'Australie occupe, avec ses bois, ses cuirs, ses laines et ses vins, d'immenses pavillons répartis entre le Queensland, le New-South-Wales, Victoria, la province de l'Ouest et la province du Sud. Les Fidji, Bornéo, la Nouvelle-Zélande ont chacun leur galerie. Le cap de Bonne-Espérance, Natal, la côte de Guinée, Sainte-Hélène ont envoyé les produits de l'Afrique. Le Canada, ceux de l'Amérique du Nord et la Guyane britannique, ceux de l'Amérique méridionale. ]\Ialte, Chypre et Gibraltar nous rappellent qu'en Europe môme la pieuvre anglaise allonge partout ses tentacules. Plus encore qu'une exposition de produits manufacturés par la Grande-Bretagne, cette revue de ses richesses coloniales est faite pour éblouir et pour frapper de stupeur.

C'est le monde entier que détient l'Angleterre : tout au moins ses terres les plus riches, ses peuples les plus industrieux et les plus fourmillants. Cet immense empire pourra-t-il se maintenir? N'éclatera-t-il pas prochainement en pièces, comme le colosse aux pieds d'argile dont parle l'Ecriture? Des signes nombreux et variés peuvent le faire craindre à ceux qui dirigent les destinées de la race anglo-saxonne; mais en attendant, il faut bien le dire, le spectacle de cette puissance coloniale est étourdissant. Que sont, auprès de ces merveilleux domaines, nos pauvres petites possessions polynésiennes? Vraiment, le Foreign-Office a bonne grâce à nous disputer les Nouvelles-Hébrides ! Cela lui sied tout particulièrement, en présence de l'insolent étalage de South-Kensing ton ! . . .

Au milieu de cet entassement de richesses, un certain nombre de spectacles attirent plus particulièrement la curiosité de la foule et lui servent de clous, comme noii< dirions à Paris.

D'abord, les pyramides et les arcs de triomphe carton doré qui symbolisent sous une forme tangili les masses d'or extraites depuis vingt-cinq ans des principales colonies anglaises. Puis, le moulin à écraser le quartz aurifère, qui appartient à l'exposition de New- Sou th-"\ValeSj et où le public peut suivre la roche depuis son extraction , la regarder broyée par les meules à vapeur, réduite en pulpe, lavée, amalgamée au mercure, dépouillée enfin des parcelles d'or qu'elle contient, el qu'on n'y devinerait jamais, à la voir grise et terne comme les cailloux du chemin. Puis, et surtout, une grande vitrine décorative qui occupe tout le fond de la galerie centrale de l'Inde et où Ton voit en relief, derrière des glaces immenses, un coin de jungle authentique, avec ses éléphants, ses tigres, ses serpents, ses singes, ses oiseaux, toute sa faune grouillante et semblable à une vision des âges primitifs. i

La foule s'y porte avec une telle furie, qu'il a fallu établir un service d'ordre, poser des barrières de chêne, faire défiler les curieux sur trois rangs entre deux lignes de constables qui empêchent de leur mieux les terribles bousculades de ces mangeurs de roastbeef. Un coin de rivage australien, avec ses kangouroos, ses marsupiaux, ses poissons et oiseaux hétéroclites, a aussi beaucoup de succès.

Mentionnons encore la vieille rue de Londres, qui se trouve reproduite avec ses maisons à pignon, ses portes

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à auvent, ses enseignes rouillées, ses boutiques et ses fenêtres serties en plomb, ses réverbères à feuilles de corne, son bureau de poste de Tan 1610. La reconstitution s'arrête au seuil des maisons, toutes affectées aux services accessoires de l'Exposition, bureaux de télégraphes et de chemins de fer, salles de comités, stations de police, etc.. On y voit pourtant le matériel de secours contre l'incendie le plus ancien probablement qu'il y ait au monde — sous la forme d'une pompe à bras et de deux seringues gigantesques, accompagnées d'un chapeau de cuir bouilli et d'une hache — le tout daté 1735 et provenant du château de Windsor.

Mais ce qu'il y a peut-être de plus intéressant et à coup sûr de plus neuf dans cet extraordinaire microcosme, c'est la galerie qualifiée de Marché Colonial et affectée à la vente sur place des produits alimentaires des deux mondes. Il ne s'agit pas ici de produits en caisse ou de denrées sèches. Ce sont bel et bien des fruits et légumes de toutes les latitudes, que les marchands indigènes nous offrent là, avec de la viande fraîche arrivée de la Nouvelle-Zélande, du poisson frais et des huîtres venus des côtes d'Australie... L'hélice du bateau à vapeur associée aux chambres réfrigérantes a fait ce miracle. Le mouton de présalé que vous voyez là, pendu à l'étal, et dont le boucher détaille la chair à raison de soixante centimes la livre, a été tué à Sydney dans le courant de février dernier. Il est aussi rose et savoureux, aussi tendre que s'il ne venait pas de faire un voyage de quatre-vingts jours. Ces pêches d'Australie, ces mangues, ces ananas, ce raisin muscat, ces choux, ces pois verts, ces melons nous arrivent dans les

mêmes conditions... Il n'y a pas à se le dissimuler, c'est tout simplement l'aurore d'une prodigieuse révolution alimentaire. Les blés d'Amérique et d'Orient font déjà une terrible concurrence à ceux de l'Europe : il faut s'attendre à voir cette concurrence s'étendre bientôt aux produits maraîchers, aux œufs, à la volaille, à la viande de boucherie, voire aux fraises et aux petits pois de Clamart.

Le public des Colinderies semble accueillir cette révolution avec un véritable enthousiasme, et de tous côtés les prévoyantes ménagères, munies d'un cabas ou d'un sac de cuir, se pressent aux étalages coloniaux, comme si elles avaient à cœur de regagner par ce moyen sur le dîner familial le shilling par tète qu'il a fallu payer au tourniquet.

Le département des victuailles a d'ailleurs été l'objet de soins spéciaux aux Colinderies. Les restaurants y sont innombrables; il y en a de tout ordre et de tout prix, comme de tout genre. Il nous a même paru que les buffets démocratiques avaient reçu un développement jusqu'ici inconnu dans l'enceinte des expositions : nous en avons remarqué plusieurs où les tarifs, dûment afTichés, atteignent véritablement les dernières limites du bon marché : 10 centimes pour une tartine au beurre et au jambon fort proprement servie (très mince, par exemple, la tartine!); 15 centimes pour une tasse de thé; 20 centimes pour un verre de bière ou de lait. C'est là un service essentiel que les organisateurs de notre Exposition universelle de 1889 feront bien de surveiller de près et d'organiser aussi intelligemment que les Coiinderies. Ce n'est pas tout, en effet, de faciliter l'accès

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des expositions en multipliant les moyens de transport et en abaissant le droit d'entrée, il ne faut pas les rendre ruineuses pour les familles modestes en condamnant les affamés à subir les exigences de deux ou trois entrepreneurs de mangeaille, décidés à faire fortune en six mois. Or, il suffit, pour empêcher ces sortes d'abus, que les commissions suprêmes règlent elles-mêmes les tarifs et en surveillent rigoureusement l'application .

Gomme préface à l'Exposition universelle du Centenaire, celle des Colinderies pourrait d'ailleurs fournir à nos commissaires plus d'une inspiration et plus d'une expérience. Il importe presque autant de ne pas refaire chez nous ce qui a été déjà fait de l'autre côté du détroit , que d'emprunter à nos voisins ce qu'ils peuvent avoir imaginé de véritablement ingénieux. Et, à cet égard , une visite aux Colinderies en apprendrait plus long à nos organisateurs que six mois d'études ou de méditations dans le silence du cabinet.

Iconographie électorale.

Londres. 5 juillet 1886.

Le suffrage universel se prononce décidément contre les projets de M. Gladstone. Il s'écoulera encore une dizaine de jours avant que le résultat complet des élections présentes soit connu, mais les chiffres acquis sont d'ores et déjà suffisants pour qu'on puisse prévoir dans la nouvelle Chambre une majorité de quatre-vingts voix au moins contre le ministère. Le vote des comtés améliorera vraisemblablement dans une certaine mesure sa position actuelle; il ne peut plus la sauver. Un conseil de cabinet est convoqué pour mardi à l'effet d'arrêter la ligne de conduite que tiendra le gouvernement : il n'y en a qu'une de possible en présence d'une défaite qui dépasse de beaucoup les espérances les plus ambitieuses des unionistes, c'est la démission.

De celte défaite, on donne dans les cercles ministériels cent et une raisons. La meilleure de toutes, apparemment, c'est que l'opinion publique, en Angleterre sinon en Ecosse, n'est pas en majorité favorable au

Home Ride. Les abstentions sont très nombreuses parmi les libéraux, et, si sincère qu'ait été l'enthousiasme des foules sur le passage du premier ministre, son ardente éloquence n'a pas convaincu la masse des électeurs anglais. D'autre part, si la lutte est relativement calme en Irlande, — car il ne faut pas prendre au sérieux la petite échauffourée de l'autre jour à Dublin, — elle est dans toute l'Angleterre d'une violence inouïe. On ne parle littéralement que des élections ; on en suit chaque jour les développements avec une curiosité insatiable, et qu'aiguise encore le fractionnement si britannique du vote des bourgs et des comtés, échelonné sur une durée de trois semaines. Tout le monde y apporte une passion extraordinaire et dont le cas ci-dessous, qui est à ma connaissance personnelle, pourra peut-être vous donner une idée : c'est celui d'un vieillard de quatrevingts ans, qui possède des propriétés en Irlande, en Ecosse et en Angleterre, et que j'ai trouvé avant-hier, faisant cent dix lieues de terre et de mer pour aller voter dans le Lancashire contre M. Gladstone, après avoir déjà voté contre lui dans le Connemara; il compte d'ailleurs faire encore cent vingt autres lieues pour voter une troisième fois à Meldrum. Ces votes répétés lui vaudraient chez nous cinq ou six mois de prison au bas mot; ils sont parfaitement légaux dans le Royaume- Uni, où le droit de suffrage s'attache non pas à l'individu , mais à ses « qualifications électorales » , autrement à ses propriétés et aux diverses cotes qu'elles comportent en des circonscriptions distinctes. Pour peu que le jour du scrutin soit différent dans ces diverses circonscriptions, il est facile aux électeurs qui ne

redoutent pas un déplacement d'aller successivement y exercer leur privilège. Mais il faut être animé d'une singulière passion politique pour se livrer à de pareils exploits. Et, en effet, mon bon vieillard ne décolère pas.

— Ce Gladstone!... me disait-il avec des yeux flamboyants : vous ne le connaissez pas !... Vous ne savez pas de quoi il est capable !... Je puis vous en donner une idée. Son père était négrier... Cela vous étonne? C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Négrier, trafiquant de chair humaine, voilà ce qu'était son père. Eh bien ! cela n'a pas empêché Gladstone de présenter un bill d'émancipation des esclaves de la Jamaïque, lors de son premier passage au pouvoir... C'est d'une belle àme, n'est-ce pas?... Il n'y a qu'un malheur: il savait que la présentation du bill amènerait infailliblement une baisse sur le prix des esclaves ; il savait en outre que l'affranchissement pur et simple ne serait pas voté, et il se réservait d'enlever le vole, au dernier moment, en proposant à la Chambre d'indemniser largement les propriétaires d'esclaves affranchis... Vous voyez la conséquence : le père Gladstone, averti par son fils, acheta pour un morceau de pain, au moment de la panique, des milliers de nègres et de négresses, que les contribuables anglais lui payèrent trois mois plus tard au poids de l'or. .. C'est avec cet or quil a acheté Hawarden, le château où il se repose en été de ses labeurs parlementaires... Sans doute il a des vues sur quelque domaine en Irlande : c'est pour cela qu'il a proposé son Home Rule...

Voilà l'histoire à dormir debout que raconte, sur un des hommes d'État les plus intègres de ce temps, un

vénérable octogénaire. Yons pouvez juger par ce spécimen de l'ardeur que les partis apportent au combat.

Le vote de Londres a beaucoup surpris les unionistes eux-mêmes, qui n'osaient pas s'attendre à d'aussi éclatants succès. Il faut l'attribuer, en premier lieu, au dépit qu'éprouvent un grand nombre de radicaux métropolitains de voir la question irlandaise primer celle de la réforme municipale, qui est, à leurs yeux, autrement importante; en second lieu, au mécontentement causé dans les classes commerciales par la dissolution, qui a abrégé de six semaines au moins la seasoii de Londres. Cette saison des fêtes mondaines se prolonge habituellement jusqu'aux premiers jours d'août, avec la session législative. Elle a été brusquement arrêtée cette année au beau milieu de juin, à la grande colère des filles à marier, au grand dommage des couturières, modistes, tailleurs et glaciers. Toutes ces influences comptent, dans un scrutin comme celui qui se poursuit en ce moment.

Enfin, les' conservateurs et les libéraux unionistes, s'ils ont fait moins de bruit que les gladstoniens, font peut-être plus de besogne. Leur organisation électorale est parfaite, on peut le dire, tandis que celle des ministériels, en dehors de l'action personnelle de M. Gladstone et de ses lieutenants irlandais, laisse beaucoup à désirer. Un mode de propagande, notamment, joue dans la lutte présente un rôle sans précédent, même en Angleterre : celui des placards illustrés et coloriés qu'on voit aux devantures des boutiques ou sur les murs. Il y aurait à ce sujet une curieuse iconographie électorale à faire, en collectionnant ces manifestations parfois trè.=:

frappantes de la pensée populaire. Eh bien, les unionistes ont littéralement couvert les murs de ces placards, dans tous les bourgs et dans tous les comtés, tandis que les ministériels ont trop négligé ce moyen de parler aux yeux des électeurs. Or, le dessin est un langage tout particulièrement éloquent dans une affaire aussi obscure pour la grande masse des votants.

Par exemple, une caricature qu'on voit partout montre M. John Bright en train de savonner vigoureusement la tète de M. Gladstone au-dessus d'un baquet plein d'eau; une autre le présente sous les traits d'un robuste taureau qui, d'un seul coup de corne, déloge du garde-manger budgétaire un chien à face gladstonienne. Un autre carton unioniste, modifiant le type légendaire du paysan irlandais qu'on voit menant un cochon en laisse, donne à ce paysan la tête porcine et remplace son compagnon habituel par un petit John Bull marchant à quatre pattes ; légende : Si John Bull a du goût iwur ce nouveau régime, c'est qu'il n'est pas difficilel... Un quatrième placard enfin, le plus'répandu et probablement le plus décisif de tous, étale le drapeau du Royaume-Uni, colorié, avec ses quatre quartiers emblématiques de l'Angleterre, de l'Ecosse, de rirlande et du pays de Galles. Au-dessous, le môme drapeau apparaît, réduit à trois quartiers, avec une place en blanc pour l'Irlande et cet avertissement pathétique :

— Anglais, laisserez-vous mutiler le drapeau national?

Non seulement les gladstoniens ont trop dédaigné ce puissant moyen d'action, mais leurs placards, peu nombreux, sont en général d'une grande faiblesse. Le meilleur représente d'un côté le marquis de Salisbury bran-

dissant un nouvel acte de coercition, au milieu d'une horde menaçante d'Irlandais affamés, — tandis qu'en regard on voit M. Gladstone, le sourire du philanthrope aux lèvres, respectueusement salué par une famille d'Irlandais heureux et satisfaits.

A Birmingham, au foyer même de la coalition unioniste, on paraît s'aveugler un peu sur le ûiit que l'échec de M. Gladstone doit nécessairement profiter aux tories. Les amis de M. Chamberlain croient, au contraire, qu'un ministère libéral dissident, présidé par le marquis de Hartington, est la conséquence nécessaire du nouveau groupement des forces. Ils allèguent que la scission du parti libéral porte uniquement sur la question irlandaise, que les adhérents de M. Gladstone ne pourront pas refuser leur concours au nouveau ministère sur les autres questions, et que d'aiUeurs le problême irlandais même devra être abordé à nouveau sur les lignes indiquées par M. John Bright dans son puissant discours de la semaine dernière : formation des députés d'Irlande en un grand comité parlementaire qui serait spécialement chargé de la préparation des lois particulières à l'Irlande, tout en restant inséparable de la Chambre des communes et soumis à son contrôle souverain.

Nous verrons bien. Mais tout le monde n'est pas aussi optimiste. Le résultat le plus clair de tout ceci, me disait )e matin un député irlandais, c'est que nous aurons ivant six mois de nouvelles élections générales... Et missions-nous n'avoir pas de plus graves soucis !...

Au berceau de Shakspeare.

Stratford-sur-Avon, 15 juillet 1886.

Le pèlerinage de Stratford-sur-Avon est plus aisé à faire que celui de La Mecque et n'est pas moins curieux. Il suffit de se détourner pour deux heures d'une des lignes directes de Londres à Liverpool, et par Leamington etNvarwick de gagner le berceau du poète. On est la au cœur même de l'Angleterre, dans son comté le plus gras, le mieux cultivé, le plus vraiment anglais. Partout de -rands prés verts mouchetés de vaches blanches et rousses, des foins tondus à la vapeur comme des pelouses urbaines, des haies vives, de vieux chênes feuillus, des routes et des sentiers aussi ombreux et aussi frais que les allées d'un parc. Stratford n'est qu'un village et r \von un ruisseau large de dix mètres : mais la mémou-e de Shakspeare est si vivante dans le village et en quelque sorte si présente au bord du ruisseau, qu'on perc la notion de cette petitesse. Comme dans une capitah illustre, on se sent là sur un des deux ou trois point du globe où bat le pouls de l'humanité. Partout ailleurs, Shakspeare peut sembler un per

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