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LE TRAVAIL DES FEMMES

sont maintenant l'Allemagne, la Belgique et la France qui prennent le dessus. Un des motifs qu'on assigne à ce fait est dans les mauvais procédés d'emballage des fabricants anglais. En fait de verreries, par exemple, la casse n'est guère que de 1 0/0 dans les ballots venus de France, tandis qu'elle est de 10 et jusqu'à 20 0/0 dans ceux qui arrivent d'Angleterre. Mais la grande raison qui arrête les progrès du fabricant anglais, c'est « son esprit de routine et le peu de soin qu'il se donne pour consulter les besoins, les goûts et les vœux de sa clientèle étrangère. Demandez à un manufacturier de Manchester de modifier la forme d'un article pour mieux l'accommoder aux habitudes d'un marché nouveau, — neuf fois sur dix il refuse. Son rival allemand, au contraire, est sans préjugés ; aussitôt qu'il voit un article de nouveau modèle ou d'un certaine qualité demandé quelque part, il s'empresse de le fabriquer, si peu conforme que soit cet article à ses goûts et à ses habitudes personnelles » .

En Hollande, pays de libre-échange, où l'importation anglaise a augmenté de 80 0/0 depuis quinze ans, l'importation allemande a fait des progrès plus grands encore, parce que « le fabricant allemand est infatigable dans ses efforts pour aller au devant des désirs du consommateur. »

En Portugal, l'importation anglaise reste depuis quinze ans aux environs de 60 millions de francs ; celle de l'Allemagne a monté dans le même intervalle de 2 millions 1/2 à 10 millions. En Roumanie, en Serbie, en Espagne, en Turquie, il en est de même, et toujours parce que le fabricant allemand déploie une activité plus grande que

celle de ses rivaux. Même constatation de l'autre côté de l'Atlantique, dans l'Uruguay et le Venezuela, dans l'Amérique centrale et l'Amérique méridionale, en dépit des avantages prodigieux que la suprématie de sa marine marchande donne à l'Angleterre.

Au total, dit pour conclure l'auteur de cette revue, il est grand temps pour le fabricant anglais de s'apercevoir qu'il faut modifier ses habitudes, produire l'article dont ses clients ont besoin et non pas celui qu'il aimerait à leur imposer ; aller chercher ces clients sur place, leur offrir ses marchandises dans la langue qu'ils parlent, avec les mesures dont ils ont l'habitude et avec les plus grandes facilités possibles de paiement. Le fabricant anglais n'est pas le seul, sans nul doute, qui puisse faire son profit de cette leçon de choses.

ANGLOMANIE ET GALLOMAXIE. 207

Anglomanie et Gallomanie.

Quelques observations récentes de M. de Cherville sur l'anglomanie qui sévit présentement en France ont été relevées par les journaux de Londres, qui en font le sujet d'amusantes chroniques. L'un d'eux fait remarquer avec raison que la manie inverse est également répandue en Grande-Bretagne et sans beaucoup plus de succès. On dirait que, des deux côtés du détroit, c'est à qui empruntera le plus de mots au voisin, presque toujours pour les appliquer de travers et les transformer soit en barbarismes, soit en solécismes.

Sans parler, par exemple, de l'atroce selected pour sélect; de high life, qui devient chez nous trop souvent high-life ou même hig-lif, qu'on croit si élégant et qui est simplement îa contre-partie britannique du « dans la haute » de nos concierges ; sans parler de l'abominable flirtage ou du flirt^ qui sont en train de gagner droit de cité en France, quoiqu'ils ne rappellent que de loin les mots anglais fïirtation, acte de celui qui marivaude, to flirt (verbe) marivauder, a flirt (substantif féminin), une coquette; sans rappeler la bévue traditionnelle des journalistes qui écrivent lord Gladstone, ou sir Charles

Dickens, ou même sir Dickens, ou si7^ n'importe qui sans prénom, ce qui suffirait à faire éclater de rire toute lAngleterre : il est certain que la manie d'introduire, même correctement, des mots anglais dans une phrase française, prend des proportions inquiétantes et qui justifient pleinement l'aimable indignation de M. de Cher ville.

De leur côté, les Anglais émaillent leurs discours de mots prétendus français et qui ne sont pas moins ridicules : double-c7itendre, pour « mot à double entente », cap-à-pié pour « de pied en cap », mossoo pour « m9nsieur », blanc-mange pour « blanc-manger », etc., etc.

Il y a longtemps que ce travers épidémique a été signalé et qu'on s'en moque en France comme en Angleterre. Un des spécimens les plus curieux de ce qu'on peut appeler le style bilingue a été extrait par M. H. Gocheris d'un article de lady Morgan dans le New Monthly :

« I was chez moi, inhaling the odeur musquée of my scented boudoir, when the prince de Z... entered. He found me in my demi-toilelte, blasée sur tout, and pensively engaged in solitary conjugation of the verb s'ennuyer, and though he had never been one oî my habitués, or by any means des nôtres, I was not disiuclined, at this moment of délassement, to glide with him into the crocchio restretto of familiar chat... »

Pour apprécier le morceau, il faut, avec son inventeur, le traduire en ayant soin d'intervertir le rôle des deux langues. On obtient alors :

a J'étais al home, aspirant le musky smell de mon privale room, quand le prince de Z... arriva. Il me trouva en simple dress, fatigued ivith evcry thing, tristement occu -

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pée à conjuguer le verbe to be weary, et, quoique je ne l'eusse jamais compté au nombre de mes intimâtes, et qu'il ne fût en aucune façon ofour set, j'étais assez disposée en ce moment à entrer avec lui dans le crocchio restretto d'une causerie familière... »

Le même écrivain a eu l'idée amusante de réunir dans une seule phrase un certain nombre de mots empruntés à l'anglais et qui se sont introduits dans notre langue depuis la Restauration.

« Il était déjà de mode alors que les dandys, les fashionables, revêtus du carrik, de la redingote, du plaid, du spencer, allassent sur le turf en tilbury, en break ou en dogcart, avec un groom derrière leur voiture et un bouledogue en avant, juger de la force des jockeys dans le steeple-chase. Lorsque les plaisirs du sport étaient épuisés, ils prenaient part à un lunch, où ils réparaient par un beefsteack ou un roastbeef, accompagné d'une tranche de pudding et d'un bol de punch, les forces qu'ils auraient pu perdre. Si un festival, ou un raout, ou un mess d'officiers ne les retenait pas, ils se décidaient, pour chasser le spleen, à faire un ivhist dans quelque salon, ou à boire quelques verres de rhiim et de gin dans un établissement confortable, où des clowns se livraient à la boxe pour égayer leur humour. A une certaine époque de l'année, ils allaient habiter quelque cottage et augmenter la valeur de leurs terres en les faisant drainer. Quelquefois ils partaient en touristes, prenaient la meilleure cabine du premier paquebot venu, s'ils n'avaient ni yacht ni cutter à leur disposition, et faisaient connaissance avec le monde interlope de toutes les capitales européennes... »

II est certain qu'en 18J5 aucun de ces mots n'était encore entré dans la langue courante. Supposons Voltaire ou Diderot face à face avec ce morceau; que pourraient-ils y comprendre?

Le mal n'est pas grand, après tout, quand le mot d'emprunt répond à un usage nouveau, et quand il est pris dans sa véritable acception. Mais comment ne pas être choqué de voir, par exemple, le mot tramway, qui signifie « chemin à traîneaux », usité chez nous au sens de « voiture sur glissoires » ; le mot wagon, qui signifie « charrette » ou « tombereau », devenu en France synonyme de « voiture pour chemin de fer », etc.? C'est là de la barbarie pure et simple, plus digne des Chinois ou des nègres de Guinée que d'un peuple raffiné en son langage.

D'autres anomalies sont plus intolérables encore. Essayez d'énoncer dans un article le nom d'une des scènes les plus notables de Londres, le Gaictij-Theatre. Tous les imprimeurs français sans exception corrigeront le mot de leur autorité privée et vous feront écrire Gaiety-Theater. Pourquoi?... Théâtre ne peut pas être anglais, à leur gré : ils ont décidé que theater avait l'air plus britannique.

Mais l'exemple le plus drôle peut-être d'importation malheureuse d'un mot anglais est celui qu'on trouve dans un guide fameux, et d'ailleurs excellent, publié à Paris, en 1867, à l'occasion de l'Exposition universelle. L'éditeur de ce guide se promettait gaiement dans sa préface de « devenir le vade-mecum de tous les snobs ». Il voulait dire, sans nul doute : de tous les gens distingués, élégants, intelligents ; on ne saurait lui prêter l'in-

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