L AUTKUR DES « LETTRES DE JUNIUS. « Q
duisent jamais, eh bien, on pourra dire que Francis est un phénomène unique dans toutes les littératures, un phénomène qu'on n'a jamais vu avant lui, et qu'on ne reverra plus après!... »
Ces preuves positives, queWcntwortliDilke réclamait avec raison, l'expert Chabot a cru les trouver. Il a minutieusement comparé les manuscrits de Junius avec des lettres écrites par sir Philip Francis à son beau-frère Mackrabie, et il y a noté des ressemblances qu'il déclare caractéristiques, notamment dans la contexture des majuscules, des liaisons et de la signature. Il fait remarquer que les lettres adressées par Junius à Woodfall étaient signées d'un C entre deux traits ; celle de Philip Francis, d'un P. F. entre deux traits identiques. Enfin le Cornhill Magazine raconte deux anecdotes qui lui paraissent former le dernier chaînon d'un raisonnement irréfutable. En 1817, un certain M. Blake se trouvait chez un ami, à la campagne, en compagnie de sir Philip Francis et discutait avec lui sur la valeur d'un passage de Byron. Au cours de la causerie, sir Philip Francis, pour appuyer son argumentation, prit sur la table une feuille de papier et y marqua au crayon deux mots du poète qu'il considérait comme absurdes, avec cette annotation : senseless, suivie d'un P. F. entre deux traits. Sur quoi, M. Blake, qui connaissait la particularité relative à la signature de Junius, s'écria : « — Sir Philip, voulezvous me permettre de vous demander si vous signez toujours ainsi? » Francis parut surpris et mécontent de cette question. « — Oh! je sais ce que vous voulez dire, monsieur! y répliqua-t-il. Et, rejetant le crayon sur la table, il s'en alla au jardin.
L'autre anecdote se rapporte à une histoire d'amour. La fille d'un gouverneur de la Banque d'Angleterre, miss Giles, avait reçu en 1770, à Batli, d'une main inconnue, un sonnet qu'elle garda, en soupçonnant que l'auteur de ces vers pouvait bien être Philip Francis, avec qui elle avait dansé deux ou trois jours de suite. Plusieurs années après cet incident, elle était mariée à M. King, de Taplow, quand elle eut occasion de voir un spécimen de l'écriture de Junius, qu'on faisait circuler. Aussitôt elle s'écria : « — Mais je connais cette écriture!... J'ai reçu jadis un sonnet de la môme main! » Or, il fut établi que les vers étaient bien de Philip Francis.
Telles sont les preuves nouvelles qu'on soumet aujourd'hui au public. Il est bien difficile de les accepter autrement que sous bénéfice d'inventaire. On peut d'abord objecter que les ressemblances, prétendues caractéristiques, signalées par des experts de profession entre deux écritures, ne sont rien moins que décisives et ne commandent pas absolument la conviction. Mais, supposé qu'il fût hors de doute que les manuscrits de Junius et les lettres de Francis soient bien de la môme main , s'ensuivrait-il nécessairement que Francis et Junius ne fassent qu'un? Non assurément. Car enfin il suffirait, pour que l'identité existât, que Francis eût été chargé par Junius de recopier ses manuscrits et de corriger ses épreuves. La chose n'a rien d'invraisemblable, spécialement si Junius appartenait en 1769 au secrétariat de la guerre, comme Francis. Il serait môme surprenant qu'un homme aussi décidé à n'être pas reconnu n'eût pas pris la i^récaution de faire copier ses