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L AUTEUR DES « LETTRES DE JUNIUS. » I I

Lettres avant de les expédier au Public Advertiser. Et dans cette hypothèse, il était tout naturel qu'il prît pour copiste un de ses subordonnés ou de ses collègues, s'il avait de bonnes raisons pour compler sur sa discrétion. Discrétion que l'intérêt même du copiste commandait d'ailleurs, pour un travail oii les ministres se trouvaient si violemment attaqués.

Voilà donc une explication au moins plausible qui suffirait à enlever toute valeur à la démonstration tirée de l'écriture, comme des autres coïncidences de temps et de lieu.

Mais poussons l'hypothèse plus loin. Supposons que Francis, après avoir copié les manuscrits en question et religieusement gardé pendant des années le secret de Junius, ait eu la certitude que Junius étant mort il avait, comme on dit^ emporté ce secret dans la tombe. Supposons que ce copiste soit un brochurier de profession, et doué non seulement de la vanité habituelle à l'espèce, mais d'une vantardise peu commune. Supposons enfin qu'un certain soupçon de connexion avec les Lettres de Junius, spontané ou cultivé avec soin, ait de tout temps plané sur lui. Est-il absolument invraisemblable que ce même Francis ait eu l'idée de se parer des plumes du paon, et dans ce but qu'il ait fait naître quelques coïncidences supplémentaires, destinées à répandre une opinion flatteuse pour son amour-propre, puis à la corroborer?... Les initiales entre deux traits, les réticences calculées; les analogies de style, de ponctuation, de locutions habituelles, s'expliqueraient dès lors aisément, comme tout le reste, par la raison qu'elles seraient voulues, systématiques.

Ce qu'on connaît du caractère de Francis et de la manière dont sa candidature a été lancée ne le met pas précisément au-dessus d'un pareil soupçon. Il est notoire qu'il se vantait dans sa jeunesse d'avoirfait les meilleurs discours de lord Chatham — ce qui est au moins difficile à croire, loi'squ'on les compare à ceux qu'il a faits pour lui-même. Quant à la mise en circulation de son nom comme celui du véritable Junius, elle date d'une époque très postérieure à la publication des Lettres et des pamphlets personnels de Francis. Il avait donc eu tout le temps de préparer sou dossier, ou, si l'on veut, de charger la mine qui devait éclater un beau jour.

Voici comme la chose advint. Un des innombrables éditeurs qui réimprimaient en volume les Lettres de Juniiis, précédées de sa belle préface sur la liberté de la presse, eut, en 1812, l'idée lumineuse d'y joindre un facsimilé de l'écriture de l'auteur. Quatre ans plus tard, en 1816, parut le Junius Unmasked (Junius démasqué) de Taylor, qui, s'appuyant précisément sur ce fac-similé et sur les coïncidences notées plus haut, annonçait que Junius et sir Philip Francis ne faisaient qu'un. Il y avait à ce moment quarante-quatre ans que la dernière lettre du pamphlétaire avait paru, et les raisons qui avaient pu obliger Junius à garder l'anonyme n'existaient assurément plus.

Pourtant, Francis ne voulut jamais déclarer formellement qu'il fût Junius ; mais il ne déclara pas non plus formellement le contraire. Il se contenta de s'en défendre mollement, en homme qui n'est pas fâché qu'on le croie coupable d'un chef-d'œuvre. Et c'est ainsi que peu à peu la légende se forma.

l'auteur des « LETTRES DE JUNIUS.

Or, de deux choses l'une. Si Francis était Junius, il voulait que la postérité le sût, ou il voulait qu'elle l'ignorât. Dans le premier cas, il pouvait aisément l'établir. Dans le second cas, il est au moins extraordinaire qu'il n'ait même pas pris la peine de le nier positivement et d'expliquer les circonstances d'où était née cette opinion.

D'autre part, si l'on admet que Francis ait été seulement le copiste des fameuses lettres, ou qu'il ait été amené par une série de coïncidences à vouloir foire croire qu'il en était l'auteur, l'attitude la plus habile qu'il pût adopter est précisément celle qu'il a eue. 11 n'affirmait rien. Personne n'était autorisé à Targuer de mensonge. Mais tout tendait à répandre la version qu'il désirait établir; et la preuve, c'est que de très fins critiques s'y sont pris, de son vivant et après. Pour nous, disons-le franchement, nous répugnons à croire que Francis, tel qu'on nous le montre, n"eùt pas avoué les Lettres de Junius s'il en était l'auteur; et la fausse bonhomie aveclaquelle il se laissait accuser de ce glorieux méfait est la démonstration suprême de sa parfaite innocence.

Histoire d^un tableau.

La Galerie Nationale de Londres s'est enrichie récemment d'un délicieux tableau de l'école anglaise, qui serait (bien mieux à sa place au Louvre, le Hay-Wain (la charrette à foin) de John Constable. Pourquoi au Louvre plutôt qu'à Trafalgar-Square? dira-t-on. La place naturelle d'un chef-d'œuvre anglais n'est-elle pas à Londres?

Sans cloute; mais colui-là n'est pas un chef-d'œuvre ordinaire. Tout britannique qu'il est d'origine, il a marqué dans l'histoire de l'école française une date mémorable. — 18-24 — celle du 89 naturaliste et de la fin du paysage de convention. L'histoire est peu connue; elle fait moins d'honneur au goût du public anglais d'alors qu'à celui des artistes français. La voici, telle qu'elle résulte des documents authentiques, et notamment delà correspondance du maitre.

John Constable était né le 11 juin 1776 àEast-Bergholt, dans le Suffolk. Il est digne de remarque qu'un autre grand peintre anglais, Thomas Gainsborough, était originaire du même comté. Le père de John Constable y exerçait la profession de meunier. 11 aurait volontiers destiné son fils à l'église, mais lui voyant peu d'enthousiasme pour les livres, il décida que le gars lui succéderait tout simplement au moulin, et sans plus tarder le mital'ouvrage. Or, l'enfant n'avait pas plus de goût pour la fabrication de la farine que pour la théologie. Il n'aimait qu'une chose au monde, ledessin,etpassaitàprendredes croquis d'après nature tout le temps dont il pouvait disposer. Undesesvoisins, nommé John Dunthorne, ouvrier comme lui (il était vitrier-plombier), avait reçu quelques leçons de dessin et lui apprit le peu qu'il savait. Tous deux ils travaillaient avec ardeur, et faute d'autre modèle ils s'essayaient à reproduire le charmant paysage de la vallée de Slour,qui domine leur hameau. Un naïf amour de l'art, un profond sentiment de la nature, leur tenaient lieu, à tous deux, des préceptes de l'école. C'est assez dire ce que leurs tentatives avaient à la fois d'imparfait et d'original.

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