MŒURS FINANCIERES
tombe sur l'heureuse pensée de constituer une compagnie de tramways aux îles Fidji. Sans perdre une minute, il se met à l'œuvre, et les différentes phases de son opération peuvent être prises pour types.
Tout d'abord il commence par constituer un comité directeur : l'entreprise ne présente pas de difficultés sérieuses pour peu que notre homme soit répandu dans le monde des affaires; car à côté de l'agent financier s'est développé précisément une catégorie de gens dont la fonction en ce bas monde est de prêter leur nom à la formation des compagnies par actions. On les appelle « cochons de Guinée » (cochons d'Inde), probablement parce que le jeton de présence aux réunions où ils sont convoqués a presque toujours la valeur d'une guinée (vingt-six francs cinquante.) Il est à peu près indispensable à un cochon de Guinée d'avoir un titre ou une particule, ce qu'on appelle en Angleterre une « poignée à son nom ». Les agents financiers savent tous que, s'ils arrivent à s'assurer les services d'un pair du royaume pour ouvrir la liste de leur comité directeur, le succès est immanquable.
Il s'agit maintenant d'écrire ou de faii'e écrire — car le promoteur n'est pas toujours en état d'accomplir en personne cette partie de sa tâche — le prospectus où se trouve exposé l'objet de la Compagnie. C'est encore chose facile et peu coûteuse. Il ne manque pas sur le pavé de Londres de littérateurs sans emploi, et qui se feront un plaisir de rédiger ce document pour un prix qui oscille entre deux et cinq guinées. Non pas, tant s'en faut, que ce genre de composition soit chose aisée. Il exige, au contraire, des qualités spéciales chez ceux
qui y sont passés maîtres. Dans le cas des tramways aux Fidji, par exemple, il sera essentiel de bien faire ressortir que l'entreprise est éminemment philanthropique en môme temps qu'avantageuse aux souscripteurs et ne saurait manquer de tourner au profit simultané de la religion, du commerce britannique et de la bourse des actionnaires.
Le prospectus imprimé, le banquier et les conseils judiciaires choisis, il reste à donner de la publicité à l'entreprise, par la voie de l'annonce, et ici TafTaire pourrait sembler dispendieuse. Fort heureusement, il est avec le ciel des accommodements, et il ne manque pas à Londres de maisons d'annonces dont la spécialité est précisément d'avancer les frais de cet ordre et d'entreprendre la publicité à forfait, à la seule condition que tous les versements effectués par les souscripteurs, jusqu'à un certain chiffre, soient consacrés à les couvrir de cette avance. Si les versements sont insuffisants, l'annoncier en est pour sa perte ; mais il sait par expérience qu'une publicité suffisante doit à peu près nécessairement le rembourser de ses frais, avec 40 ou 50 0/0 de bénéfices nets.
Dès lors, l'affaire suit son cours. Les annonces font leur effet; la souscription commence et l'heure de la répartition ne tarde pas à sonner. Le prospectus affirme solennellement que les tramways des Fidji seront rémunérateurs, et quel vrai fils d'Albion oserait contester une affirmation appuyée de la signature d'un pair du royaume, d'un baronnet, d'un membre du Parlement et de quatre ou cinq officiers supérieurs en retraite? Il y a 150,000 actions à 25 francs. C'est à peine s'il en est