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Les souvenirs de M. Archibald Forbes.
M. Archibald Forbes est sans contredit la figure la plu? originale du journalisme anglais contemporain. S'il n'a pas, il y a quelque quinze ans, inventé le « reportage » militaire — déjà pratiqué au temps de Xénophon — du moins il en a singulièrement perfectionné l'outillage et élargi l'action. Tous les événements mémorables des dix années comprises entre 1870 et 1880 l'ont eu pour témoin et pour historien. Après avoir suivi pas à pas l'armée allemande sur le sol français, il a successivement fait avec l'armée britannique la campagne d'Achanti, celle de l'Afghanistan et celle du Zoulouland ; il a accompagné l'armée russe en Turquie, assisté à la prise de la passe de Chipka et à la chute de Plewna ; il a vu à l'œuvre les soldats de toutes les races, les généraux et les canons de tout calibre, les vaincus et les vainqueurs de toute catégorie. Et toujours il s'est trouvé à point nommé où il fallait être, il a su voir juste, improviser un récit magistral, le transmettre avec une rapidité foudroyante. Pas une fois, au cours de ces dix ans, il n'a été devancé ou dépassé par ses rivaux. On ne peut guère lui reprocher
qu'une tendance, assez excusable d'ailleurs, à grossir les faits qui tombent sous son objectif, spécialement quand il s'agit de l'armée anglaise. Le sentiment des proportions lui fait défaut. Il prend et donne trop aisément pour des opérations de guerre sérieuses les mouvements d'une brigade d'habits rouges contre une horde de Cafres ou d'Égyptiens, et tient trop bénévolement pour démontré que le général Wolseley saurait commander trois cent mille hommes, sous prétexte qu'il en a heureusement commandé dix mille.
Mais ce sont là menus travers qui n'enlèvent rien aux mérites de M. Eorbes et à la variété de ses expériences. Aussi les Souvenirs qu'il publie, maintenant que le voici entré au cadre de réserve, sont-ils un de ces livres où tout le monde trouve quelque chose à apprendre. Depuis qu^il y a des auteurs de Mémoires, personne assurément n'a jamais été mieux qualifié pour écrire les siens. Le titre même de ce charmant volume ^ — Souvenirs de quelques continents — indique l'amplitude du sujet. « Souvenirs de tous les continents » serait plus juste, car M, Forbes nous conduit successivement avec lui dans la péninsule des Balkans et dans les plaines de l'Afrique australe, dans les bois de la Nouvelle-Zélande et dans les salons de Washington.
Il n'est pas aisé de résumer un tel livre, fait d'épisodes détachés et qui, pour la plupart, méritent les honneurs de la traduction. Le seul moyen de donner une idée juste de l'original et de montrer la manière propre de
1. Souvenirs of some continents, by Archibald Forbes. A Londres, chez Macmillan.
Tauteur, est peut-être de lui emprunter quelques pages caractéristiques.
Un des chapitres les plus intéressants est celui qui a poiu" titre: «Comment je devins correspondant militaii-e.» Après avoir fait de bonnes études classiques et universitaires, M. Archibald Forbes avait passé par les rangs de l'armée britannique en qualité d'engagé volontaire dans un régiment de dragons; il en avait gardé un goût très vif pour les études et les questions militaires, mais sans avoir jamais trouvé d'autre moyen de satisfaire ce goût qu'en écrivant des nouvelles ou romans d'aventures pour leCornhill Magazine elleLo7idonScotsman. EniniWel 1870, au moment oiila guerre éclata entre la France et la Prusse, il était attaché à la rédaction d'un journal assez obscur, le Morning Advertiser, quand le directeur de ce journal eut l'idée de Fenvoyer sur le continent, en qualité de correspondant spécial, pour suivre les opérations de l'armée allemande. M. Forbes n"eut pas plutôt pris langue à Sarrebruck, qu'il se sentit sur le véritable terrain où devaient se développer si brillamment ses aptitudes. Mais, s'il avait déjà l'intuition de la « scène à voir » et du point précis où il fallait se trouver pour en être témoin, s'il sut du premier coup photographier les événements dans un récit pittoresque et précis, en déduire les conséquences avec justesse, en formuler clairement la philosophie, il lui manquait encore l'art si capital de transmettre rapidement et sûrement ses impressions au journal qu'il représentait.
A la vérité, cet art était encore dans l'enfance : il était précisément réservé à M. Forbes de le porter à son plus haut degré de perfection. On croyait alors qu'un corres-
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pondant militaire avait tout fait quand, après avoir rédigé au triple galop les informations réunies dans sa journée, il les avait jetées au premier bureau de poste ouvert à sa portée. Les lettres arrivaient quand elles pouvaient; les trois quarts du temps, à raison même de l'état de guerre, elles n'arrivaient pas du tout. Ce fut précisément le cas pour celles de M. Forbes. Au bout de six semaines d'expérience, le directeur du Morning Advertiser lui écrivait pour mettre fin à sa mission et le rappeler à Londres. Il y rentra fort découragé, quoique avec le sentiment très net qu'il lui avait seulement manqué, pour réussir, des moyens suffisants d'action.
« Ce n'est pas avec ses jambes, un havresac au dos et quelques louis en poche, dit-il, qu'un correspondant militaire peut suffire à sa tâche. Je n'avais eu ni chevaux ni courriers à ma disposition (quant au télégraphe, personne encore ne pensait à s'en servir pour transmettre des correspondances proprement dites). J'ai bien souvent pensé depuis à ce que j'aurais pu faire alors si j'avais eu en main les instruments qu'il m'a été donné de mettre en jeu dans d'autres campagnes... Car une sorte de prédestination semblait me porter au cœur même de tous les événements. Un camarade et moi, nous avions été les derniers êtres visibles sur la place d'armes de Sarrebrûck, le jour du « baptême du feu », au moment même où les pantalons rouges la débordaient de tous côtés; je me trouvais dans la ville pendant les trois jours que dura l'occupation frc^nçaise ; j'étais à Ghâlons quand les Allemands en sortirent pour opérer leur mouvement tournant vers le nord ; à Sedan, la veille de la capitulation, et sur la route de Donchery, juste à
point pour assister à l'entrevue de Bismark avec Napoléon III ; de Reims jusqu'aux avant-postes sous Paris, je précédai constamment les uhlans de Von Tumpling. . . Mais, hélas ! autant aurait valu que ces bonnes fortunes inouïes (au point de vue professionnel) me fussent échues dans l'autre monde : car pas une fois il ne me fut donné de les faire servir à ma gloire comme correspondant. »
M. Archibald Forbes n'avait pas seulement à achever un apprentissage aussi nécessaire dans cette carrière que dans toute autre : il avait pour ainsi dire à créer l'art de toutes pièces. Il lui appartenait d'établir comme une loi que le premier devoir d'un correspondant militaire est d'assurer la transmission de ses lettres, et comme un principe général qu'à tout prix cette transmission doit s'opérer dans les trois jours consécutifs à l'événement. Mais, en attendant qu'à force de génie professionnel , d'indomptable énergie et d'argent , il se trouvât en mesure de réaliser un pareil programme dans les cinq parties du monde, il se voyait sur le pavé de Londres, sans emploi et presque sans ressources, réduit à douter de lui-même et des autres, ne sachant même pas s'il lui serait possible d'utiliser la masse de renseignements, de vues personnelles et d'observations ({u'il rapportait de sa campagne interrompue. L'idée lui vint de la proposer au Times : il y fut reçu comme le sont nécessairement dans tout grand journal les inconnus qui offrent leurs services. Sans croire au succès, il se présenta au Daily News, put voir le directeur, M. Robinson, et lui dire en quelques mots son histoire. Le bonheur voulut que M. Robinson eût remarqué les deux ou
trois lettres militaires publiés par le Morning Advertiser. Il accepta imniédiatement l'offre de M. Forbes et le chargea de résumer ses impressions séance tenante. Le lendemain matin, elles paraissaient sur cing colonnes. Douze heures plus tard, M. Forbes repartait pour le théâtre de la guerre en qualité de correspondant attitré du Daily News.
Huit jours après, il était célèbre; sespettres étaient lues avec avidité par toute l'Angleterre et reproduites dans tous les journaux ; la fortune du Daily News, encore douteuse, se trouvait assurée; enfin, une force nouvelle, la correspondance spéciale télégraphique , venait de naître. Jusqu'à ce jour, le Timeslm-mème s'était contenté des bulletins de l'agence Reuter, et, dans les grands cas, d'une brève dépêche de son représentant militaire , William Russell. On sait quel parti M. Forbes, et après lui toute une cohorte de vaillants publicistes , devaient tirer de cette force nouvelle, à travers des difficultés et des fatigues qu'il faut avoir personnellement connues pour les bien apprécier.
Voici son jugement sur le second empire : « Il n'y a peut-être pas dans l'histoire d'époque plus vide et plus pauvre en touches de nature. Du commencement à la fin, ce fut un échafaudage d'apparences et de mensonges, à l'image du César d'emprunt qui l'avait élevé — flegmatique personnage dont le seul talent était d'articuler des oracles obscurs et pleins de vagues menaces pour la paix des nations. La vie intime de cet empire — quel étrange composé de pourriture et de clinquant!... Et cette cour!... L'atmosphère de Gompiègne exhalait une odeur confuse où la bâtardise, le
demi-monde, la bourse, la noblesse de contrebande, le journalisme dégradé jusqu'à la prostitution, le militarisme d'antichambre, l'intrigue la plus basse, la dépravation la plus abjecte, apportaient chacun leurs effluves. Que cette grossière caricature d'empire ait pu si longtemps en imposer au monde, c'est un des problèmes les plus humiliants des temps modernes. Il est vrai qu'à peine transpercée, cette outre remplie de vent s'afFaissa avec une étrange rapidité. Mais la pauvre consolation pour ceux qui dix-huit ans durant l'avaient prise pour une réalité vivante!...
» Vainement on chercherait dans les annales de cet empire une lueur de naturel et de sincérité. Il y avait un enfant dans ces annales, et là du moins, se dit-on, on pourra trouver quelque trait de nature. Mais non. Lui aussi, le pauvre petit jouet de l'impérialisme, il ne fut jamais qu'une marionnette et un mannequin... Tantôt accoutré en chasseur d'opéra comique, avec un couteau au flanc et une trompe de cuivre autour des reins; tantôt déguisé en soldat, avec un bout de sabre dans les jambes et la main au front pour saluer. L'enfant du Second Empire est peut-être la plus mélancolique figure de cette histoire. N'est-ce pas surtout de l'enfance qu'on peut attendre un peu de naturel? Et toute l'enfance de cet être infortuné fut aussi peu réelle que la fantaisie dont il mourut victime.
» C'est une histoire déjà bien vieille que celle-là, va-t-on dire. Pourquoi revenir sur ces souvenirs, à la fois tragiques et grotesques? Je n'ai, pour la faire, qu'une seule excuse, c'est que peu d'hommes ont été, par les hasards de leur profession, mêlés d'aussi près
aux catastrophes successives des derniers Napoléons J'ai vu Napoléon III à l'apogée de sa gloire menteuse.' Le 2 août 1870, j'ai entendu ses troupes l'acclamer sur les hauteurs de Spickeren. Un mois plus tard, au lendemain de Sedan, je l'ai.vu, écrasé dans son pouvoir, dans son prestige, dans son courage et dans sa santé,' assis avec Bismarck devant la chaumière du tisserand de Donchery. Je l'ai vu partir pour sa captivité de Wilhemshoe. Je l'ai 'vu promener son ennui sur les quais I de Brighton et sous les ombrages de Ghislehurst. J'ai vu pour la dernière fois sa tête blême reposant sur l'oreiller mortuaire de Cambden-Place, et j'ai suivi son [Cercueil jusqu'à la petite chapelle qui l'a reçu... Quant h son fils, je l'ai revu jusque sur la terre d'Afrique!..
» Plus d'une fois, comme le crépuscule montait sur les plaines du Zoulouland, il est venu, après le travail du jour, dans la tente de letat-major, causer avec moi de cette guerre franco-allemande, à la fois sa ruine et son émancipation. Et enfin, le pauvre brave jeune homme! j'ai vu de mes yeux obscurcis par les larmes son cadavre couché sur le gazon sanglant de l'Jtyotyosi... On a dit que cette mort était sans gloire. Pour misérable • îue fût la querelle et honteuse la désertion qui consomma la destinée de cet enfant, je trouverais plutôt lu'il fut du moins heureux dans la mort. Car, s'il avait ^écu, quel avenir de mensonges, d'irréalités et de léboires s'étendait devant lui!... Il était entré dans la ie comme un spectre : mieux valait à coup sûr en sor- Lr comme un héros, et finir la tragi-comédie napoléonienne, sa jeune face bravement tournée vers l'ennemi, n laissant couler tout son sang sous les sagaies... »
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Bien curieuses aussi les pages qui ont pour titre : « Interviewé par un empereur ». C'était au cours de la o-uerre turco-russe. M. Archibald Forbes venait de voir Radetsky s'établir dans la passe de Chipka, et son opinion personnelle était que les Russes pourraient s'y maintenir. Il avait hâte d'expédier à son journal le récit de
l'affaire :
« J'enfourchai mon cheval... J'avais 180 milles devant
moi pour arriver à Bucarest, sur l'autre rive du Danube,
et de là télégraphier à Londres. Mes relais de chevaux
étaient prêts. Trois pour franchir les 90 milles qui
séparent Gabrova de fTorni-Studen et un quatrième pour
me porter au fleuve. Mais les choses ne marchent jamais
aussi vite qu'on le voudrait en pareil cas : le palefrenier
roumain ou bulgare de sa nature est rétif et difficile à
mettre en mouvement : un de mes chevaux eut à cire
pansé avant de se mettre en route; un autre avait un
fer défectueux, et que je dus reclouer en personne; à
Gabrova même, javais eu quelque embarras : un capo
rai russe voulait absolument que je fusse un espion, et
comme il ne savait pas lire, mes papiers ne me servaient
de rien; le premier officier venu aurait arrangé l'affaire
en un clin d'oeil : il n'y en avait pas aux environs ; enfii
une couple de roubles me valut non seulement la liberté
mais l'avantage d'être embrassé successivement par 1
caporal et par tous ses hommes. Bref, il était onze heure
du soir quand je pus enfin sortir de Gabrova; dans tout
ma journée, je n'avais mangé qu'un bout de fromage (
une croûte de pain noir. Par bonheur, la nuit était belh
Tout en courant à bride abattue, j'entendais le bruit d(
moulins sur la rivière et je respirais le parfum des ba
LES SOUVENIRS DE M. ARCHIBALD FOREES. 2g I
samines que la brise m'apportait des chaumières bordées de saules. Le soleil se leva sur moi bien avant que j'eusse atteint Tirnova : il était plus de midi quand j'arrivai au camp formé par l'état-major du tsar. Peu m'importait l'état-major; c'est au colonel Wellesley, notre attaché militaire, que je croyais de mon devoir, comme sujet anglais, de communiquer mes nouvelles. Aumoment où j'entrais dans le carré formé parles tentes, je me trouvai face à face avec le général Ignatief, qui sortait de chez le prince Dolgorouki. — Tiens ! M. Forbes ! s'écria gaiement le général. Et d'où venez-vous ainsi, intrépide cavalier que vous êtes?... (J'avais parmi les Russes la réputation de ne pas ménager les chevaux, quand il s'agissait de transmettre une grosse nouvelle). — De la passe de Ghipka, répondis-je. On s'y est battu hier tout le jour, et à huit heures du soir j'y ai laissé Radetsky. — En vérité!... Nous n'en savions rien encore!... Vous avez devancé tous les courriers... Mais entrez donc chez moi et contez-moi l'affaire !... — C'était un délai, et l'on peut juger avec quel sentiment je pouvais accueilUr tout ce qui retardait l'envoi de ma dépêche. Mais le général Ignatief s'était en plus d'une occasion montré fort obligeant pour moi, et il n'aurait été ni courtois ni même décent de m'excuser... »
M. Forbes raconta donc tout ce qu'il savait et donna comme son opinion bien arrêtée que Radetsky pourrait se maintenir dans la position conquise. Puis il se rendit en hâte chez le colonel Wellesley :
« Le récit que je lui faisais fut brusquement interrompu.
» — Eh!... monsieur Forbes, où êtes-vous?... J'ai
absolument besoin de vous ! criait la voix du général Ignatief : et presque aussitôt il se présenta devant nous.
» • — Allons!... venez!... à l'instant!... reprit-il. J"ai raconté à l'empereur ce que vous venez de m'apprendi'e et il m'a immédiatement chargé devenir vous chercher, avec ses compliments, pour vous dire qu'il désire tout savoir de votre bouche.
» L'invitation était flatteuse assurément, mais quelque peu gênante. D'abord, j'avais hâte de repartir, car mon journal était à mes yeux autrement important que tous les empereurs de la terre. Et puis, dans quel costume je me trouvais!.. Sans avoir été élevé sur les genoux des duchesses, je me flatte de posséder le sentiment des' convenances élémentaires, et je sais que pour se présenter devant une tête couronnée il faut mettre ses habits du dimanche. Or, depuis trois mois au moins, j'ignorais absolument s'il existait encore des dimanches et j'avais vaguement conscience que ma mine devait être des moins recommandables. Pour commencer, les vêtements que je portais, originairement de couleur blanchâtre, étaient sur moi, nuit et jour, depuis une quinzaine; le noir de ma selle avait littéralement déteint sur mon pantalon ; quant à ma vareuse, elle était teinte du sang de ce pauvre Dragomirof, que j'avais aidé à emporter à l'ambulance ; des pieds à la tête j'avais au moins un pouce de poussière; quant à ma face, hérissée d'une barbe de huit jours, elle était par surcroît agrémentée de plusieurs coups de soleil, signalés par des ampoules; pour tout dire, je n'avais même pas trouvé l'occasion de me laver les mains depuis trois jours. J'étais donc oblige de convenir que j'allais pauvrement représenter de van
le tsar le grand empire où le soleil ne se couche jamais. Mais il n'y avait pas à hésiter ; le ton d'Ignatief était péremptoire : il fallait obéir... »
Le tsar attendait M. Forbes en se promenant de long en large dans la petite maison turque où il campait :
« Il était seul et me reçut avec la plus grande courtoisie, en me serrant la main et me complimentant sur la rapidité de mon voyage. C'était alors la période la plus pénible que les armes moscovites eussent traversée au cours de cette guerre, et la fatigue, l'anxiété, le doute, se lisaient clairement sur la physionomie du tsar. Il était amaigri, las et comme écrasé sous le poids des soucis ; ses yeux étaient hagards, sa voie rauque et entrecoupée par un accès d'asthme... Quelques mois plus tard, après que la chute de Plewna eût complètement modifié la situation, il m'a été donné de le revoir à Saint-Pétersbourg, en bonne santé, en belle humeur, redressant sa haute taille dans son splendide uniforme... Quelle différence avec l'homme inquiet, malade et nerveux, cà Tceil cave et à la voix cassée, qui m'interrogeait si avidement sur les nouvelles dont j'étais porteur!... La passe de Chipka était depuis un mois déjà l'objectif des Russes : je devais naturellement supposer que le cabinet impérial en possédait une carte. Je la demandai, dans le jjut de rendre mes explications plus claires. On n'en possédait pas. J'exprimai alors le désir d'avoir au moins une feuille de papier et un crayon, pour m'aider d'un croquis sommaire. L'empereur dit aussitôt : « — Ignatief, allez!... Trouvez-nous du papier et un crayon!... » Ignatief s'empressa d'obéir, et je restai seul avec le tsar, debout en face de lui, devant une petite table couverte d'un tapis
vert. L'idée me vint à ce moment qae, tout empereur qu'il fût, rien au monde ne me déciderait à changer ma jjlace contre la sienne; et presque aussitôt je devinai, ou je crus deviner, la pensée qui lui traversait le cerveau au même instant. A une rougeur qui lui monta à la face, à je ne sais quelle expression étrange et troublée qui passa tout à coup dans ses yeu.x, je compris qu'il se disait : « Quelle occasion pour cet homme d'attenter à ma vie! » Ce ne fut qu'un éclair : Ignatief revenait avec la feuille de papier; je traçai à la hâte mon croquis, expliquant les choses à mesure que j'indiquai les positions. Ce n'est pas ici le lieu de reproduire les détails absolument techniques de cet entretien, qui dura plus d'une demi-heure ; le tsar n'en finissait pas de m'interroger sur chaque point : on peut juger de Timpatience qui me dévorait, moi dont l'unique pensée était de galoper sur la route de Bucarest!... Le tsar paraissait heureux des renseignements que je lui donnais; mais, comme Ignatief, il semblait avoir quelque peine à accepter mes vues optimistes de la situation. — « Monsieur Forbes, me ditil tout-à-coup (c'est en anglais qu'avait lieu l'entretien ), vous avez servi, assurément! — Oui, sire. — Dans l'artillerie, ou dans le génie? — Non, sire, dans la cavalerie de ligne. — Ah! je ne savais pas que les officiers de cavalerie anglais fussent généralement aussi experts en dessin topographique. » J'expliquai que j'avais servi comme simple cavalier, sans trop m'inquiéter de savoir si je ne donnais pas au souverain de toutes les Russies une idée peut-être exagérée des talents habituels à l'honnclc dragon britannique... »
Enfin l'entrevue prit fin sur quelques compliments très
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gracieux du tsar, appuyés d'une croix de Stanislas « avec les deux épées », et M. Forbes se trouva libre. Mais ce fut seulement pour se voir appréhender, de la part du grand-duc Nicolas, avec obligation de recommencer toute l'histoire. Pour comble de malheur, de mauvaises nouvelles de Chipka arrivèrent dans l'après-midi et couvrirent d'opprobre l'infortuné correspondant. Mais enfin la suite des événements lui donna raison, et sa gloire brilla bientôt d'un nouvel éclat. Tout cet épisode est conté avec infiniment de bonne humeur et d'esprit.
Comme contraste au ton de ce récit, il faut signaler un chapitre tout intime, que l'auteur consacre à son frère cadet. Depuis des années, ce frère avait quitté la maison paternelle ; on savait vaguement qu'il était passé en Australie : en voyageant sur ce lointain continent, M. Forbes acquiert la certitude que son fi-ère y est mort et tombe sur un petit volume de vers publié à Melbourne par l'enfant prodigue. Il en donne quelques extraits, qui sont charmants et font songer aux poésies de Burns. Ce sont les vers d'un lettré devenu berger, comme Appollon chez Admète, et qui de loin, sous les étoiles, au fond du bush australien, songe à la patrie, aux absents, au foyer perdu.
Une Anglaise en Italie.
S'il convient à l'Italie de retomber dans l'orrenr commise par le second empire en devenant le soldat continental de la Grande-Bretagne, c'est son affaire et non la nôtre. Mais il suffit de connaître, même très superficiellement, les deux nations, pour être bien convaincu d'avance qu'il ne saurait jamais y avoir entre elles hai-monie de conscience. S'il en fallait une preuve, nous la trouverions dans un livre assez curieux qui vient d'être publié à Londres par une Anglaise de qualité, Mme Galletti, née tlie Honorable Margaret Collier'. Mme Galletti, disons-le tout d'abord, est une femme parfaitement bien élevée et d'une cul ture intellectuelle visiblement au-dessus de la moyenne ; elle a beaucoup d'esprit et de talent ; elle est mariée depuis douze ans à un Italien, et il n'y a qu'à la lire pour s'assurer que ce mariage a été un mariage ' d'inclination; elle s'est établie en Italie par goût; elle y vit depuis un demi-quart de siècle.
Eh bien, sa description des mœurs, des idées et des
UNE ANGLAISE EN ITALIE. 2<yj
choses italiennes démontre précisément à quel point il est impossible à l'esprit britannique le plus bienveillant de jamais pénétrer dans l'esprit latin. Il n'y a pas simplement antagonisme de race, de tempérament et d'éducation, il y a incapacité absolue de se comprendre : différence de modes psychiques greffée sur la différence des langues.
De l'Italie, Mme Galletti née Margaret Collier n'apprécie absolument que le climat. Toutlereste Thorripile. C'est vainement qu'elle tâche à dissimuler cette aversion sous la moquerie. Son ironie reste toujours sanglante. Elle trouve que les Italiens sont sales; elle les trouve ignorants ; elle les trouve crapuleux, déloyaux et menteurs; elle s'étonne de leurs préjugés religieux, sans songer une minute à se demander si elle n'en a point d'aussi enracinés que les leurs. Son récit est amusant, parce qu'elle a du fun naturel. Mais ce qu'il y a encore de plus amusant, c'est l'idée si anglaise qui sertdesubstratum à tout l'ouvrage, sans que l'auteur s'en doute : à savoir, qu'il n'y a de bon, de sain, de raisonnable au monde que les habitudes britanniques, en matière de boucherie, de balayage, d'agriculture, de coiffure, de costume, d'étiquette, de mariage, de locomotion, comme en matière de gouvernement, — et qu'on est frappé d'un véritable vice originel quand on a le malheur d'en avoir de différentes, faute d'être né sous le méridien de Greenwich et vers le 52'^ degré de latitude nord.
Un voyageur français de nos amis, voyageur d'occasion, il faut bien le dire, nous amusait beaucoup à bord d'un steamer américain en s'écriant tous les jours à table : « Ce steward est-il bête! Depuis trois semaines
qu'il me sert il n'a pas encore pu apprendre ce que je veux dire quand je lui demande une serviette! » Nous lui faisions observer avec douceur qu'un steward yankee n'était pas absolument obligé de savoir le français, tandis qu'un voyageur français embarqué parmi des Anglais ne devait s'en prendre qu'à lui-même s'il ne savait pas se faire entendre et dire napkin au lieu de serviette... Mais non. C'était le steward qui avait tort. Mme Galletti nous paraît être de la même école quand elle s'étonne et s'indigne que les paysans italiens ne soient pas taillés précisément sur le modèle de ceux du Yorksliire, et qu'ayant l'inestimable avantage de posséder dans leur district un British subject, ils ne s'empressent pas sur l'heure de l'imiter sur tous les points. Rien d'adorablement ingénu, par exemple, comme la mélancolie avec laquelle elle nous raconte qu'elle n'a jamais pu garder une servante italienne plus de trois mois : Un beau jour, sans rime ni raison, dit-elle, la servante trouvait un prétexte pour rendre son tablier et décamper subitement ; il ne venait même pas à l'idée de ces malheureuses de donner leurs huit jours ; c'était sur l'heure, à la minute qu'elles voulaient s'en aller... Mme Galletti ne comprend absolument rien à ce phénomène. Elle y voit quelque chose de fatidique et de mystérieux; elle déclare qu'en ce moment même il reste un problème insoluble. Dessillons ses yeux, ou du moins émettons timidement une hypothèse sur le motif de cet exode périodique de servantes. Ne serait-il pas possible que ces demoiselles, l'une après l'autre, aient trouvé leur, maîtresse trop difTicile à satisfaire? Est-il interdit dej supposer que Mme Galletti, avec ses idées anglaises,