‹ A LondresChapitre 7 sur 94 · HISTOIRE D UN TABLEAU · texte numérisé non relu

HISTOIRE D UN TABLEAU

Le pays commença d'en jaser; le père Constable de s'en inquiéter. Il prit bientôt le parti de consulter sur la vocation de son fils un seigneur qui passait dans tout le comté pour une autorité indiscutable en matière de beaux-arts, sir George Beaumout. Ce sir George-là ne se contentait pas de collectionner des gravures et des tableaux, il se piquait de critiquer la peinture contemporaine et disait, par exemple, à un jeune artiste de son entourage: « Voyons si vous entendez votre métier... où placez-vous Varhrc sombre, dans un paysage?... » Un autre de ses aphorismes était qu'un bon paysage doit être « rouge-brun, la couleur d'un vieux violon ». Une esthétique comme une autre, après tout.

C'est à ce juge éclairé que le père Constable appporta un beau matin un dessin à la plume fait par son fils d'après une vieille gravure. Heureusement la gravure était celle d'un tableau de Raphaël. Sir George Beaumont fut conquis d'emblée. — Ce garçon-Là est né peintre : il faut l'envoyer à Londres ! dit-il au meunier. Et sans plus tarder, il lui donna une lettre d'introduction pour un certain Joseph Farrington, élève de Wilson, paysagiste notable et membre de l'Académie Royale.

Il n'y avait plus à hésiter : John Constable partit pour Londres. En 1799, après d'assez longs tiraillements, il était admis comme élève à l'Académie. II avait déjà vingttrois ans révolus. C'était un travailleur acharne que rien ne rebutait. D'emblée il conquit ses maîtres par l'ardeur qu'il apportait à l'étude, à l'anatomie et à la perspective comme au dessin. D'après leurs avis, il copiait surtout des tableaux de Ruysdaël. Mais son peintre de prédilection était Gainsborough, qu'il admirait principalement comme

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paysagiste, contrairement à l'opinion courante. « Je le vois dans toutes les haies et clans tous les arbres, «écrivait-il d'Ipswich, où il faisait une excursion.

En 1802 il exposa son premier paysage au Salon de la Royal Academy. Cette œuvre passa entièrement inaperçue et il en fut de même de toutes celles qui lui succédèrent. De cette année jusqu'à 1837, date de sa mort, il ne manqua pas une fois d'exposer deux tableaux. Or, en 1813, — il avait alors trente-neuf ans, — il n'en avait pas encore vendu un seul. Il trouvait de l'emploi comme peintre de portraits ; comme peintre de paysage, personne ne lui reconnaissait de talent. Mais cet insuccès radical, loin de le décourager, ne faisait qu'éperonner son ardeur et le pousser à la recherche du mieux.

•( Je m'aperçois que depuis deux ans je n'ai fait que chercher une vérité d'occasion, écrit-il dans ces années de tâtonnement à son ami Dunthorne. Sans doute j'ai toujours rêvé de représenter sincèrement la nature, mais je me suis trop préoccupe de faire ressembler mes tableaux à ceux qui ont le monopole du succès. Je suis maintenant décidé à ne plus ntinquiclcr que de traduire fidèlement et ions affectation ce que f aurai sous les yeux... Rien ou peu de chose au Salon qui vaille la peine d'être vu. // y a place pour un peintre de la nature. »

La raison qui l'empêchait d'arriver au succès était surtout dans le caractère éminemment démocratique de ses paysages. Il ne se croyait pas obligé d'y placer de belles dames et aimait à peindre ce qu'il connaissait le mieux — un moulin, une écluse, un champ de blé. Encore aujourd'hui, cette prédilection marquée pour les scènes de la vie populaire fait tort à sa gloire, aux yeux

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(les criliques anglais. « Son éducation première lui inspirait une préférence morbide pour les sujets de bas étage », déclare pontificalement le plus illustre de tous, M. Rusldn.

En 1814, John Constable vendit son premier tableau, VÉcluse, à un certain M. James Carpenter. Cet amateur déclara, il est vrai, qu'il l'achetait sans trop savoir pourquoi, et quelque temps après, n'en trouvant pas le ciel à son gré, il le fit refaire par un autre peintre. Enfin, il couronna ses exploits en venant trouver Constable pour le prier de repeindre ce fameux ciel et par la même occasion de réduire le tableau aux proportions de certain Calcott, qu'il se proposait de lui donner pour « pendant ». Le pauvre Constable, très doux, n'eut même pas l'idée de rire ou de se fâcher. Il déclara simplement à cet imbécile qu'il préférait reprendre son tableau et lui en faire un autre de la dimension voulue.

Au premier peintre de la nature et des paysans, il fallait, pour être compris, un public d'enfants du peuple. Et c'est en France qu'il devait le trouver. Un marchand de tableaux parisien, de passage à Londres, fut frappé de ces toiles. Il pensa qu'elles pourraient avoir du succès à Paris et lui en acheta trois, au prix de deux cent cinquante livres, pour les exposer au Salon du Louvre. Le plus important de ces tableaux était la Charrette à foin^ qui s'appelaii alors Paysage, Midi, titre plus significatif encore et plus moderne que le nom actuel. On était en 1824. Il y avait trois ans que ce tableau était à vendre et vingt-deux ans que John Constable exposait à l'Académie Royale. Il approchait delà soixantaine et ne croyait plus arriver de son vivant à la gloire.

Paris le détrompa. Son triomphe y fut soudain, prodigieux, pareil à une explosion. Deux jours après l'ouverture du Salon, on faisait queue devant ces trois paysages, on ne parlait d'autre chose, et les jeunes peintres ne juraient plus que par Constable. Plusieurs lettres de lui, datées du mois de juin et mois suivants, témoignent de la joie profonde que lui causaient ces nouvelles.

« Collins est venu me voir, écrit-il le -21. Il dit que je suis un grand homme à Paris et qu'on n'y connaît que trois maîtres anglais, Wilkie, Lawrence et Constable. Cela sonne grand... » Et le 18 juillet : « Les critiques français commencent à me disséquer, selon la coutume ordinaire, en comparant mes tableaux à ce qui a été fait jusqu'à ce jour. Ils en veulent aux artistes d'apprécier mes paysages, « que nous allons maintenant étudier en détail... » L'effet, il est vrai, en est « riche et puissant, l'ensemble a un certain air de naturel et de vérité, le coloris en est harmonieux... » Mais ces qualités sufïisent-elles à forcer l'admiration? que deviendrait alors le grand Poussin? Xos jeunes artistes ne sauraient trop se mettre en garde contre les prestiges et les séductions de ces œuvres exotiques. « Que voulez-vous! Ce sont des critiques de profession. Je veux que l'exécution de mes tableaux leur paraisse bizarre et toute personnelle ; mais je m'en tiens à cette règle de Sterne : Foin des dogmes de l'école! Allons au cœur des choses, si nous le pouvons!... »

— « Mon cher Constable, lui écrit le 13 décembre, de Paris, un de ses amis, les Français sont prodigieusement frappés de vos tableaux. Vous pouvez vous flatter d'avoir produit un schisme parmi les peintres de paysage à

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