HISTOIRE D UN TABLEAU. I
Paris... Le prochain Salon sera plein de vos imilateurs et d'adeptes de l'école de la nature... J'ai tu un peintre en amener un autre devant vos tableaux en lui disant : Regarde ce paysage d'un Anglais. N'est-ce pas à croire que le gazon est couvert de vraie rosée?... »
Et cinq jours plus tard, le maître lui-même complète ces détails : « Mes affaires vont le mieux du monde, à Paris. Le directeur des Beaux-Arts, comte de Forbin, avait mis mes tableaux en bonne place, au Louvre, mais un peu haut : au bout de huit jours d'exposition^ il a fallu les décrocher et les mettre sur la cimaise... Je suis bien obligé aux artistes français pour leur fanfare en mon honneur... Ils paraissent surtout frappés de la vivacité et delà fraîcheur de mes toiles, choses qui leur sont inconnues : car au lieu d'étudier la nature, ils étudient seulement les tableaux, et, comme dit Nortlicote, « se connaissent aussi bien en paysages qu'un cheval de fiacre en pâturages; « ou, ce qui est encore pis, ils font de laborieuses études d'objets séparés, — une pierre, un rocher, une feuilled'arbre, isolés de leur milieu : de telle sorte que tout cela semble coupé àl'emporte-pièce... Ma femme me traduit les articles des critiques. Ils sont amusants et parfois spirituels, mais creux, et disent par exemple : « il faut admirer la vérité et le coloris de ces paysages, tout en proclamant qu'ils sont comme un prélude musical, comme l'harmonieux gazouillement d'une harpe éolienne et au fond ne signifient rien... Ce sont des discours pompeux, des harangues fleuries sous l'affectation du naturel... » Ils n'en font pas moins un bruit énorme... Mon cher ami, il n'y a pas un autre homme au monde à qui j'écrirais tout ceci sur moi-
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même; mais ùtez sa vanilé à un peintre, et il ne touchera plus sa brosse ! . . . »
Ce triomphe parisien eut naturellement son écho à Londres et finit par ouvrir les yeux aux académiciens anglais, qui donnèrent un fauteuil à Constahle. Mais le grand public liritannique persista à ne pas comprendre la langue nouvelle qu'il lui parlait, et depuis vingt ans à peine, Constahle est mis dans son pays h sa véritable place.
En France, au contraire, il avait d"emblée fait école. On peut dire que tout le paysage moderne procède de lui, et particulièrement de la Charrette à foin. Il traçait la voie aux jeunes maîtres d'alors, qui n'eurent plus qu'à la suivre.
Et c'est pourquoi il faut regretter que ce mémorable chef-d'œuvre ne soit pas resté au Louvre. Peu s'en fallut alors. L'administration des musées voulait Tacheter. Mais le propriétaire des trois tableaux anglais insista pour ne pas les séparer — soutenu sur ce point par les jeunes artistes, qui auraient voulu les garder tous à leur portée. Le prix demandé n'avait rien d'excessif : douze mille francs pour les trois toiles, qui en vaudraient aujourd'hui dix fois autant. On le trouva trop lourd; on laissa passer cette occasion unique. Et c'est ainsi que, désormais, il faut franchir la Manche pour aller admirer la Charrette à foin dans la même salle où se trouvent Je Chanip de blé, de John Constahle. la Bruyère, de Crome, et le Village, de Gainsborough.