BIBLIOTHÈQUE DU ROI
« Le Président du Conservatoire de la Bibliothè- « que, prie M. le Commandant de vouloir bien « envoyer un factionnaire pour la sûreté de l'établis- (( sèment , rue de Richelieu , et un pour la porte de « la rue Neuve-des-Petits-Champs, n. 12.
Van Praet. »
Paris, le 2g juillet i83o.
Outre les deux hommes que l'on me demandait,' j'envoyai une force respectable, et le monument n'éprouva point de malheur.
Je nasse et je plisserai encore une foule de circonstances plus vraies que vraisemblables, et qui, dans un si court espace de temps , prouvent plutôt mon bonheur que mon zèle , car elles étaient à tel point saisissantes , que le moins brave y aurait puisé du courage. Est-ce étonnant ? les bonnes occasions couraient les rues, en prenait qui voulait! Il n'avait pas refusé sa part le héros dont voici le fait , que je me reprocherais de n'avoir pas dit :
Nous nous portions au pas de course , vers la maison Moizard, lorsqu'en passant dans la rue Vivieune, nous vîmes un jeune ouvrier, blessé d'un coup de feu dans le corps et de deux coups de sabre au bras. Appuyé sur son arme et près du mur, expirant, pour ainsi dire , il nous exhortait h l'imiter. Puis, nous montrant ses blessures , il reprit des forces pour mieux articuler ces paroles sublimes en un tel moment : Quand c'est pour la liberté y çà ne fait pas de mal. Il avait deviné le non dolet de l'antiquité.
Je me bornerai maintenant à cet autre fait. Dans une de mes excursions autour du Palais , un groupe qui n'était pas le peuple , voulait forcer les portes de la Comédie-Franç.iise, prétextant qu'on y renfermait des armes. Le pillage était imminent. Je m'y opposai, seul contre tous. Un de ces malheureux ajusta , à bout portant, madame Laurent , la principale Préposée , qui se défendait avec vigueur. Je détournai le coup, et la balle alla frapper le haut du vestibule. La marque , assez profondément creusée , y est toujours. Les regratteurs n'ont pas encore passé par là.
(19) .rorgaiiisais la réserve dont venait de me priver le renfort de la Bibliothèque et celui de la maison Moizard , sur laquelle j'avais successivement détaché MM .Dusouich et Belvère, élèves de l'Ecole Polytechnique. J'étais au milieu de la place , entouré d'autant de volontaires qu'il y avait de citoyens. C'était alors que se portaient les grands coups , les coups décisifs ; la fusillade n'avait plus d'intervalles , et les charges à l'arme blanche n'offraient que cet horrible pêle-mêle, où l'oeil le plus exercé ne peut deviner de quel côté sortira la victoire.
Deux hommes , pales , tremblans , morts de peur , se présentent à moi. Leur ton doucereux, leur air patelin et craintif révèlent en eux une défiance qui me frappe. Je ne tarde pas à me l'expliquer en apprenant qu'ils viennent me parler en faveur d'un Bourbon, nom qui sonnait mal aux oreilles des spectateurs. Mon acceuil les rassura. Ils me dirent qu'ils s'appelaient, l'un Jamet , et l'autre Bonneau; que le premier était Chef de comptabilité et le second Concierge chez le duc d'Orléans; que le Palais était envahi; qu'on avait commis de nombreux dégâts aux étages supérieurs et pénétré dans les caves , mais que la partie intermédiaire , les principaux appartemens , était encore intacte , bien que très-dangereusement menacée. La caisse surtout excitait les alarmes de ces messieurs. Us me demandèrent à mains jointes ^presque à genouoc ^ cent personnes purent les entendre, ils me demandèrent un secours prompt et considérable ; sinon , faible ou tardif, il devenait inutile et
le Prince peinlalt des juillions. Je leur répondis en riant (lue Je duc d'Orléans était mon abonné^ et que je ferais plus que d'envoyer du monde , que j'irais moi-même.
La joie de ces deux messieurs ne saurait se dépeindre. Je crus qu'en pleine place publique, ils allaient me jurer une tendresse à ne plus finir.
Je prends des hommes éprouvés, et, i»uidé par MM. Jamet et Bonneau, je quitte avec un regret profond, qui était aussi un pressentiment, ces lieux où rhumanité venait de contracter envers moi tant d'obligations! Si j'y étais resté, on m'aurait su gré d'avoir gardé le Palais de la Bourse : la Ville de Paris ne serait pas devenue mon ennemie pour cela, et Votre Majesté ne recevrait point aujourd'hui la présente!
En arrivant au Palais-Royal , je trouvai le château dans une extrême confusion. La cave était encombrée. On buvait , on s'échauffait. Les avis n'étaient pas unanimes sur les vertus de l'Amphytrion. Déjà , on parlait de sa grosse fortune, de ses superbes tableaux. On indiquait le chemin de sa caisse. On l'appelait Bourbon, comme pour lui dire une injure. Ace mot, on
s'anime, des cris furieux s'élèvent On court
aux armes , on se dirige vers le grand escalier
Ah ! monsieur, le sort du Palais dépend de vous ! s'écrient messieurs Jamet et Bonneau en me pressant dans leurs bras. J'en reponds , dis-je. — Mais comment? répliqua M. Jamet, l'e^raspérafion de ces
hommes est nie comble ; tout est peidii. — Non ^ répliquai-] e; moitié fei'meté ^ moitié douceur^ je suis sur de tout smwer. Ces hommes sont du peuple , ils me comprendront. Il n'y a là que quelques mauvais sujets dont je vais me débarrasser ; le reste m' obéira , oÎL ils me tueront, j'ordonnai, soudain, que les caves fussent évacuées. Je voulus qu'il ne restât à notre disposition que du pain, et une quantité raisonnable do brocs de vin, raélé d'eau, pour étanclier la soif que yous donnait l'excès de la chaleur. Je comptai les hommes. J'en fis une liste nominative qui me les soumit d'une façon remarquable. J'éloignai ceux qui s'étaient ouvertement prononcés contre le propriétaire. L'un d'eux , pris de vin et très-irrité du choix qui tombait sur lui, me mit, à plusieurs reprises, la pointe d'un fleuret sur la poitrine , en cherchant à exciter les autres contre moi. Ma contenance lui imposa , ainsi qu'à plusieurs, qui déjà se mutinaient, en paroles, contre le joug militaire qu'il leur fallait subir. Tous furent expulsés. Les bons seuls me restèrent, et il y en avait beaucoup. De ce moment, je devins maître absolu du Palais; j'y tins une place que le Prince lui-même n'aurait pu remplir. J'établis mon petit quartier-général à la droite du vestibule , au pied de l'escalier, d'où nous pouvions défendre l'entrée des grands appartemens, si nos avant-postes eussent été forcés. Au-dehors , je plaçai des sentinelles en communication avec de nombreuses patrouilles qui circulaient sans cesse; j'en lis autant dans l'intérieur de l'édifice , notaujment à la caisse que M. Jamet me dit contenir d'énormes
sommes et des papiers de la deunière importance. Si on les avait lus!!!!!!
Jetais exténué de fatigue. Déjà le matin ^ en me voyant dans cet état , deux citoyens, M. Bacheville, rentier, demeurant sur la place de la Bourse, n° 27, et M. Chéronnet, ex-Commissaire des guerres, rue Feydeau, n" 26, m'avaient donné des rafraîcliissemens que je ne pus accepter du premier que sur les marches de son escalier où j'étais tombé presque évanoui. Cela n'empêcha pas M. Jamet de me traîner impitoyablement à tous les étages et dans tous les coins de l'habitation princière. C'est là que je vis les portes, les fenêtres, les boiseries voisinesde la caisse enfoncées, traversées de coups d'armes à feu, et n'offrant plus d'obstacles à de criminelles tentatives. Ah! ait! dis-je à M. Jamet, il était temps que j'arrivasse ! — Vous leDojez^ répondit- il , sans vous ^ monsieur, tout serait fini
C'est cela qu'il appelle maintenant , avec son flegme de Tj'ésoi'ier-général de la couronne, un assez grand