‹ A manger du foinChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Toutes les toiles aux salons. — La plus noble conquête. — La ménagerie Bourbon : ce qu'elle nous coûte. — Plein ciel : un mariage dans la haute. — Mon crétin de neveu. — Miousic. — Mémoires infidèles.

Joli mois de mai, quand reviendras- tu .'^...

Il est revenu, le joli mois, apportant non seulement des feuilles pour... ce que vous savez, mais encore des toiles

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dont on déplore qu'un trop grand nombre soient même impropres à cet usage; sans parler des marbres qui foisonnent, car, selon le dict d'un barde déchard dont les rimes, elles, étaient riches.

Le Carrare N'est cas rare.

Tout le (( vernis )) s'est pressé au vernissage; on a vu

toutes les dames au Salon ; même certaines — des vaillantes — y retournent. Qu'y voientelles ? Il y^en a pour tous les goûts, pour tous les dégoûts aussi ; voire pour tous les égouts. Les Priant de peintures peuvent s'en fourrer jusquelà. Tel amateur épris des sales machines à la guimauve que guettent les chromolithographes et les mercantis religieux du quartier Saint-Sulpice , entreprend avec ravissement un voyage « au pays Dubufe », comme s'exprime Laurent Tailhade. Tel autre s'agenouille devant les portraits du subtil Jacques Blanche qui, comme ceux du troisième acte d'Hernani, continuent à « transporter les masses » (tels les omnibus); et de bons juges, — j'entends ceux qui sont de mon avis — stationnent longuement devant les envois de Pierre Lagarde — (Lagarde qui, Dieu merci, ne songe pas plus à mourir qu'à se rendre).

Dans l'usine rivale, on trouve de quoi satisfaire les gens qui voient grand et se plaisent aux toiles Détaille, comme aussi ceux qui apprécient la manière de M. Bonnat, si habile en son métier qu'on l'a surnommé la Bonnat tout

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faire. Les visiteurs distraits attribuent à M'"'' Juana Romani les toiles de M. Roybet, et à M. Roybet les toiles de M"® Juana Romani, dénommée, par ses admirateurs, Notre- Dame de la Palette. On passe, avec un haut-le-cœur et un haussement d'épaules, devant l'envoi de certain paysagiste, membre de l'Institut, qui (l'habit ferait-il le peintre?)

expose un plat d'épinards ; mais l'on s'arrête avec joie à contempler les toiles du bon Paul Sain, qui, chaque année, (( se retrempe au Sain de la belle nature », pour parler comme les reporters. On souhaite la grande médaille à Ferdinand Humbert, de qui j'aimerais être le fds, d'abord parce que je deviendrais le petit-fds de ses œuvres, ensuite parce que, vous ne l'ignorez point,

Humbert est un banquier donné par la nature.

Le moment était bien choisi pour interroger quelquesuns de nos artistes les plus renommés sur la locomotion de l'avenir : « Du cheval ou de Tautomobile, quelle sera demain

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l'inspiration la plus féconde pour les Beaux-Arts? » leur a-t-on demandé. Citons, parmi les solutions intéressantes, celles de Jules Breton, qui, regrettant qu'on ait donné pour successeur aux genêts d'Espagne un tuyau fumant, s'écrie en un vivant accès de lyrisme grécophile : « 0 Parthénon, que tu seras loin de nos fils! » celle aussi de M. Léon Bonnat, déjà nommé, qui avoue son faible pour les chevaux d'omnibus, beaucoup plus beaux, à l'en croire, que le Louvre, Notre-Dame, le Luxembourg..., et la a Méduse », assertion dont je reste... médusé.

Par contre, le sculpteur Saint-Marceaux — en qui nombre de gens se demandent, avec la crainte de ne jamais pouvoir se répondre, lequel ils aiment le plus, l'homme ou l'artiste, — exècre ces quadrupèdes qui, selon le mot d'un hippophobe, ont l'air, lorsqu'ils galopent, de jouer au bilboquet avec leurs sabots : a Je ne connais rien dans la nature de plus vilain, afhrme Saint-Marceaux, que cet animal aux longues jambes disgracieuses et maladroites, portant un corps boudiné, dont la tète stupide affecte la forme d'une hache mal emmanchée. »

Pauvre M. de Buflbn! Si l'on reçoit les journaux dans l'autre monde, et s'il a lu cet éreintement — à cheval, c'est le cas de le dire — de son dada favori, ce qu'il a dû rager, en constatant qu'on traite de a buffonnerie » sa louange de (( la plus belle conquête que le maquignon ait jamais faite ».

Quelques chitfres plus éloquents que la plupart de nos (( honorables ». Sait-on ce que nous coûtent, bon an, mal an, les fauves de la Ménagerie-Bourbon? Oh! mon Dieu! presque rien, 7 800 000 (sept millions huit cent mille francs). Et ils demandaient de l'augmentation !

Sur cette somme nos députés s'attribuent modestement 5328000 francs : n'est-ce pas? il faut bien vivre... Le reste

est absorbé par le chauffage, réclairage, les Ibiirnitures de bureau, l'entretien des bâtiments et du mobilier, le service postal et télégraphique, les appointements des employés et des huissiers, l'impression des rapports, la bibliothèque, les allumettes et la ficelle... sans négliger l'eau de Cologne qui figure tous les ans au chapitre des dépenses pour une somme supérieure à i 5oo francs (dame, dans le métier, on a parfois à manigancer des petites affaires si peu propres, qu'on est bien aise de se parfumer un brin, après...).

J'allais oublier un objet dont il est fait une énorme consommation : la pierre ponce, fabriquée spécialement par la maison Pilate.

Sept millions huit cent mille francs ! ça n'est pas le Pérou, évidemment, mais, avec ça, on pourrait tout de même se [payer une jolie collection de pots de moutarde !

Hyménée! Hyménée!

Un jeune homme et une jeune fille de Chicago sont allés se marier au sommet d'une tour, à 010 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'étaient des gens a de la haute », apparemment. Un homme de loi complaisant avait consenti à faire l'ascension avec eux, pour procéder à cette union éminemment yankee : on nous affirme que, dans le speech traditionnel qu'il adressa aux jeunes gens, l'excellent magistrat fit montre de sentiments très élevés; en pure perte, d'ailleurs, car tout entières à leurs rêves de bonheur, les parties contractantes, si je puis dire, étaient dans les nuages. Gageons que les enfants qui naîtront de ce couple sympa-

thique se feront remarquer par des goûts de domination,

ou peut-être par la folie des ^■^'f^ grandeurs.

C'est égal, on a le conjungo folâtre dans les États de l'Union !

C'est le cas de dire que l'Union fait la farce !

Je possède un neveu qui a déjà été recalé six fois à son bachot (je n'en suis pas plus fier pour ça; lui non plus) :

(( C'est extraordinaire, me dit-il; à chaque session je décroche un zéro de version latine ! Et cependant, pour traduire fidèlement et avec élégance, à moi le pompon! »

Et pour preuve, mon aimable neveu place sous mes yeux ahuris cette liste de citations, plutôt connues, traduites par lui-même :

(( Sylvestrem tenui musam meditaris avena : j'ai tenu Sylvestre par le museau quand il méditait sur son avoine.

« Res est sacra miser :

c'est raide, la sacrée misère.

(( Radis indigestaque moles : le radis mou est indigeste. De mon temps, nous traduisions : a une rude indigestion de moules ».

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(( Uno aviilso, non déficit aller : par une sorte d'aversion, il ne fait pas d'haltères ».

De sorte que je me demande si les examinateurs ne vont pas me retoquer une septième fois ce can(cre)didat qui n'hésite pas à donner du mélancolique penser : a Est qiiadam flere voluptas n cette version ^v,;,

scandaleusement guillerette : 4y^

(( Il est des dames qu'on flaire avec *''^

volupté ! »

La comédie de Salon sévit toujours ; certaines Philamintes sans orthographe qui tiennent « bourreau » de littérature se prêtent leurs jeunes premiers — les petits cabots entretiennent l'amitié, — et M. Anatole Thibaut, dit France, annonce dans les gazettes qu'il confectionne, à l'usage de je ne sais quelle antichambre académique, un proverbe dont il dit, déjà, le plus grand bien.

En revanche, les concerts se sont tus (enfin!). L'excellent schumanniaque Chevillard, d'Harcourt le paradoxal et le doucereux Edouard Colonne au-geste-arrondi ont déposé leur bâton de commandement; après eux, les mille et un (( impeccables virtuoses )) qui, pour faire annoncer leurs exhibitions salle Pleyel ou ailleurs, assassinent de billets (pas de banque, hélas!), de supphques et de « prières d'insérer » les malheureux critiques musicaux, abandonnent leurs tristes victimes et se dispersent en d'estivales tournées. Pareillement, les Salons mélomanes rentrent dans le silence ;

l'usine de la marquise de Saint-P...otin(musique et calomnie mêlées) cesse de fonctionner; soyez béni, ô mon Dieu! nous voici, pour quelques mois, délivrés de ces abominables séances qui viennent d'inspirer à Emile Cottinet de jolis vers d'humour, où ce poète narquois note l'éclectisme déconcertant des programmes, l'ineptie prétentieusement sentimentale des auditeurs et l'inintelligence grandiose des exécutants. Je ne puis résister au plaisir de citer ici cette pièce, inédite, cela va sans dire, et dédiée à l'Ouvreuse du Cirque d'Eté, qui me la communique obligeamment (cette charmante femme, d'ailleurs, me refuse rarement quelque chose) :

Des nuques... des nuques... des nuques, Mais pas une pour Bach ou Gluck, Et pas une que tu reluques, Fils d'Ariel, fantasque Puck.

Sur ces nuques trop bien peignées Des écrins versés tout entiers.

Des diamants de bijoutiers.

De laids diamants, à poignées.

Comptant ces nuques à l'envi,

^Maintes faces apoplectiques

Sur qui la chaleur a sévi :

Des croque- morts ."^ des domestiques

Non; des habits noirs à mandat :

Sénateurs à graves cravates.

Marchands d'argent on de phosphates, Juges et conseillers d'Etat.

Le menu musical déroule Des plats savamment variés Que des musiciens, triés Sur le volet, passent en foule ;

Du solide et puis du léger,

— De Beethoven à Monsieur Faure —

Car, béat, l'Invité dévore

Tout : roastbeef et lleur d'oranger.

Des « godardises » l'émoustillent Et lui font digérer Schubert...

Et partout le feuillage est vert, L'oiseau chante, les flots sautillent;

(( Rêves du soir », <( Simples aveux » Se pâment sur la chanterelle...

(( Ah I viens, les nids sont en querelle ! « Passe ta main dans mes cheveux !... >

Un violoncelle, trop riche D'expression, trop sanglotant.

Racle du (( Vieuxtemps » qui pleurniche. Puis du « Popper » pizzicatant.

Et Wagner, le divin rhapsode, Wagner, que le mitron siffla, Et qu'un destin plus cruel a Consacré « génie à la mode »,

W^agner vient à son tour, parmi

Les commentaires de ces dames : J

(( Oui, ma chère, il nous faut des drames

« Lyriques ! — Bayreuth ? — j'ai dormi !

« — Fi, l'horreur! Pourtant, la romance

(( De Wolfram, le lied sans rival...

« Chut! Pot pourri sur Parsifal...

u Ecoutez : Monsieur X... commence... »

Et le Monsieur commence, liélas !

Il prête à Kundry, sphynge et femme, Au héros « simple et pur » qu'affame Tout l'amour, au pénitent las,

11 prête au suprême mystère, Où le sang du Crucifié Fait fleurir l'humaine pitié.

Son âme de parfait notaire...

Puis, juste hommage à la gaité,

A la bonne « gaîté française » ,

Yvette chante, après le thé,

La (( Roquette » et le « Litre à seize » !

Tableau peu flatté mais fidèle; très bien, jeune barde, Gottinet... oh! pardon... continuez, \eux-je dire.

Et les Mémoires arrivaient toujours ! Je ne parle point de ceux qu'en leur espoir jamais las s'obstinent à me présenter d'ingénus fournisseurs, mais de ceux qu'éditent les Hachette et les Pion, autobiographies de l'époque napoléonienne, parfois attachantes, dangereuses toujours. Mémoires qui — tels les arbres empêchant de voir la forêt — nous cachent... l'histoire (du fond de son fauteuil de sénateur, sa demeure avant-dernière, le pudique M. Bérenger doit en être content).

Encore que les auteurs de ces bavardages posthumes pataugent trop souvent dans l'invraisemblable, le lecteur ajoute foi à leurs cancans.

Et pourtant il y a ragots et ragots ! Mieux qu'aux archives d'Etat, on s'en rapporte aux papotages de M'"^ du Hausset, une commère qui devrait faire hausset les épaules à tout homme de bon sens; sur les sagaces études d'un Albert Sorel ou d'un Vandal, les racontars d'antichambre d'un Constant l'emportent : comme toujours, c'est le larbin qui a commencé. Ainsi, même sur le terrain de l'Histoire, en France, tout finit par des potins. (Ne pas oublier que l'on dit : a Potin comme chanson. ») Que si nous passons du particulier aux généraux, c'est plus joyeux encore. Sans parler des tarasconnades deMarbot,

ce Tartarin de la Grande- Armée, dont la devise pourrait être : « Mar bot mentir qui vient de loin », on nous a servi cet envieux Thiébault qui ne cesse de maudire le duc d'Auerstaedt qu'il davout aux dieux infernaux ! Et le général de Saint-Chamans dont les u Souvenirs )) nous édifient sur la poltronnerie de Murât, maratbile dicta!

Tout porte à croire que, de nos jours, d'analogues mémoires s'élaborent dans l'ombre, et que, dans une quinzaine de lustres, nos arrière-neveux pourront savourer de tels documents :

— Le prince de Bismarck, un petit homme silencieux, timide, imberbe, qui s'occupait fort peu de politique, ne consentit jamais à se séparer de l'empereux d'Allemagne entre les bras duquel il mourut, tout jeune encore.

— Wagner, musicastre sans nul talent, se contenta de signer ses œuvres qui furent composées, toutes, par Gaston Lemaire. De même, José-Maria de Hérédia ne fit qu'apposer son nom sur d'admirables poèmes que lui confectionna Jean Rameau.

Et nos petits-neveux avaleront ça, naturellement, comme du petit lait, à pleine bourde!

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