CHAPITRE VIII
Langue de chais. — Un scandale au Paradis : Saint- Antoine de Padoue compromis. — L'amour, Kékcékra. — Lampions et champions : la fête nationale et la fête de Jeanne d'Arc. — Députés de poids. — L'Amour, encore ! — En route pour le pôle. — Enquête sur la « femme idéale ». — Mon carnet (fragments). — Le poète-cordonnier. — Fleurettes suisses.
Jadis, au temps des manches à gigot et des coiffures à la girafe, jadis on étudiait assidûment le langage des fleurs; aujourd'hui, c'est à celui des bêtes que la science s'intéresse. Déjà, l'an dernier, le professeur Garner se faisait fort de comprendre l'idiome des singes; a-t-il réussi? Les uns disent que oui (stiti), les autres guenon.
Notre compatriote, Paul Barlet, lui. a longuement fréquenté les derniers poulaillers où l'on cause, et y a choisi, pour les instruire, des sujets qui ne demandent qu'à aller de l'avant : pome iip, comme disent les Yankees dans leurs parties de a Manille aux gens chère ».
Il les a vivement intéressés en leur contant l'anecdote de l'œuf de Christophe Colomb, les croisières de la u Belle- Poule », ainsi que l'histoire habilement modifiée de ce bon roi Henri IV, qui voulait que chacun pût mettre le renard au pot. Une de ces gallines, d'esprit plus scientifique que ses compagnes, vient de passer ses examens de médecine (avec /)oules blanches) et prépare ime thèse sur la co(/xalgie; une autre qui, lors de la récente guerre gréco-turque, composa un vibrant poème en faveur de la Crète, met en ce
moment la dernière main, ou mieux, le dernier ergot, h une comédie de mœurs, les Grandes Cocottes; une troisième exécute d'intéressantes copies du Poussin; enfin, on espère qu'un certain nombre d'élèves hors ligne entreront prochainement à l'Ecole pouly technique.
Ces jours-ci, un Américain, M. Clarke, surnommé par les Espagnols (( tête à Clarke », a lait pubher, par le correspondant du Times, un copieux article, d'où il appert (de Blowitz) que l'idiome des chats n'a plus de secrets pour lui; à l'en croire, ces diminutifs du tigre se tiennent au courant de nos littératures et connaissen t Chatkespeare sur le bout de la griffe dès qu'ils arrivent à l'âge de malourité. Les plus récentes productions montmartroises leur sont familières; ils possèdent à fondre le répertoire da Chat noir, et l'un d'eux même, en une série de chansons à la Bruant, a célébré les guilledous nocturnes et les combats de ses congénères ; Sur la gouttière, notamment, est un petit chef-d'œuvre de réalisme canaille et poignant; chaque soir, une nombreuse assistance, composée des angoras les plus aristocratiques, se presse autour du cha/sonnier félin, et si, d'aventure, quelque jolie personne du sexe faible vient prendre place dans l'auditoire, tous miaulent en chœur le refrain populaire :
Oh là là ! c'te gueule, c'te minette !
Tant mieux ! De la sorte, nous pourrons bientôt nous entretenir avec ces frères inférieurs, sans être contraints, quand nous voulons entendre des bêtes parler, de nous rendre à la Chambre, d'où Reinach est parti, mais où tant
d'oisons persistent !
Si j'avais quelque influence sur le Bon Dieu, j'engagerais vivement le Maître du Ciel à flanquer, sinon une mise à pied, tout au moins un fort savon au dénommé saint Antoine de Padoue : ce personnage, mû par une cupidité déplorable, ne dédaigne pas de se prêter à des opérations louches qui, sur terre, s'effectuent dans des agences borgnes, grâce à l'aveuglement de la police.
Nul n'ignore que le saint en question — qu'il ne faut pas confondre avec celui de qui le compagnon est resté célèbre — eut, de tout temps, la spécialité de faire retrouver les objets perdus; récemment, il agrandit son commerce et se mit à la disposition des fidèles pour des entreprises de tout genre. Dans chaque église qui se respecte, on trouve, au-dessous de la statue de ce saint d'affaires, deux troncs, l'un pour les demandes, l'autre pour les offrandes; dans le premier, vous introduisez un petit bout de papier sur lequel vous avez formulé votre requête, par exemple le souhait d'être bientôt débarrassé de ce cor qui, les jours de pluie, vous fait tant souffrir, ou encore le désir de voir promptement abolies les souffrances de votre vieille tante infirme et si riche (( qui n'en finit pas de claquer » ; dans l'autre tronc,
VOUS déposez la rémunération que vous croyez convenable. (D'ailleurs, on n'est pas obligé de payer d'avance, et la plupart des fidèles attendent prudemment, pour régler, que saint Antoine ait mené à bien la petite affaire confiée à ses soins vigilants.)
La jvérité m'oblige à reconnaître que le céleste intermédiaire donne toute satisfaction à sa nombreuse clientèle ; mais je lui reproche précisément de (( rouler » , avec une fâcheuse absence de scrupules, de pauvres diables sans défiance au profit de ladite clientèle de gens pieux. Il arrive souvent que les dévots clients de saint Antoine sont si satisfaits de ses bons offices qu'ils ne se peuvent tenir d'en pubher, dans les journaux spéciaux, les salutaires effets; c'est ainsi que j'ai trouvé dans la Croix l'attestation suivante :
(( J'avais des vins dont une partie n'avait pas fermenté régulièrement. Je comptais sur leur vente pour faire face à mes prix d'entretien. Nous avons eu recours à saint Antoine, qui nous a servis au delà de toute espérance, car aujourd'hui le vin est parti dans d'excellentes conditions et à un prix raisonnable. Six francs, et merci à saint Antoine. »
Eh ben I comment trouvez -vous, je ne dirai pas le bouillon, mais la piquette? (Car, enfin, en dépit de la
cauteleuse périphrase, ce vin (( qui n'a pas fermenté régulièrement », c'est du vin piqué, tout bonnement.) Ainsi voilà un fdou qui cherche une (( bonne tête »
à qui refder, comme grand ordinaire, sa piquette à quatre sous la barrique; il s'adresse à saint Antoine qui, sans hésiter le moins du monde, marche dans la combinaison , trouve la « bonne tête )) demandée et lui case le sale liquide dans d'excellentes conditions, c'està-dire empile indignement cette pauvre bonne tête ; après quoi, tranquille comme Baptiste, il empoche froidement sa (( bedite gommission » : trois pièces de quarante sous ! Saint Antoine, saint Antoine, on peut être à la coule, mais pas à ce point-là !
Seulement, — et ici l'aventure devient drôle, — il arrive que le confiant acheteur de piquette, lequel, à cent lieues de se douter qu'il avait été roulé par un saint, ne maudissait que son vendeur, lit la Croix et y découvre le certificat reproduit plus haut. Alors, dame, il la trouve saumàtre, et il écrit, embrasé d'une bien légitime indignation : « Quand j'ai acheté ce vin, je me suis laissé tenter par le prix rai-
sonnable, ou du moins je le croyais. Aujourd'hui j'apprends que j'ai obéi aux pernicieux conseils de saint Antoine, conseils intéressés, d'ailleurs, puisque il a reçu une commission de six francs sur l'affaire. Ça lui rapporte six francs, et ça m'a donné une colique dont j'ai failli claquer. Il m'a trompé sur la qualité de la marchandise, je vais le mener sur les bancs de la correctionnelle! »
Savez- vous à quoi veut employer son argent l'heureux gagnant qui, mercredi dernier, a touché un lot de Panama se montant à la somme grassouillette de 200000 francs? Les uns prétendent qu'il veut instituer un prix annuel qui sera décerné, chaque i^ juillet, à la plus jolie rosière du Moulin-Rouge ; les
autres, qu'il réserve cent mille franas au constructeur de la meilleure lorgnette humaine pour constat d'adultère; d'aucuns assurent qu'il servira une rente de trois mille balles à la personne qui découvrira la manière infaillible de supprimer les concierges en masse. On dit encore que. sportsman passionné, il rêve de mettre au concours une Méthode de dressage pour chevaux-vapeur, ou que, fêtard incorrigible, il récompensera richement le potard qui lui confectionnera la meilleure solution ignifuge à l'usage des personnes ayant la gueule de bois. Que ne dit -on point?
Des renseignements particuliers nous permettent d'affirmer que ce mortel heureux promet ime prime de dix mille louis à l'auteur de la meilleure définition de l'Amour. Il en a déjà réuni quelques-unes; des médicales d'abord : Marc-
Aurèle, qui ne viendra sans doute pas toucher son prix, déclarait : « C'est une petite convulsion », tandis que l'amour est considéré par la comtesse Diane comme une maladie de cœur et par Cadet comme une affection de peau. Sur mon bloc-notes je retrouve cette pensée : « L'amour
est une névrose qui commence par vous faire perdre le nord, et finit par vous faire gagner le Midi. »
Péladan (c'est le Sàr le plus beau, le plus digne d'envie) décrète : C'est (( le contrepoint du génie sur un simple leitmotiv de l'instinct. » De Vincent d'Indy, cet aphorisme fervaaleureux : (( Une chanson qui commence par un solo, continue en duo et finit en trio. » Enfin Lamoureux a écrit sur l'album de l'Ouvreuse (du cirque d'Eté) : a L'amour, c'est la symphonie avec cœurs. »
Que si mes lecteurs veulent bien m'envoyer quelques définitions de leur cru, je les publierai avec joie, me réservant seulement de ne pas admettre les réponses en vers, toujours trop nombreuses, car, ainsi qu'on le chante dans Carmen, « l'Amour est en fonds de poèmes! »
La Fête nationale qui, dans quelques jours, étendra ses ailes tricolores sur notre chaud pays de France, est certainement, à l'heure présente, le plus grand souci de la plupart de nos concitoyens : déjà, supputant des recettes rothschil-
diennes, messieurs les grands électeurs — c'est les limonadiers que je veux dire — méditent, pour la façade de leurs déJîits, des décorations de haut goût, enivrantes guirlandes de lanternes vénitiennes, ou symboliques faisceaux de drapeaux français et russes alternés, — et maint bourgeois, au fond de qui (très au fond!) sommeille un héros inconnu, champion de toutes les Hbertés, se promet, en ce jour de gloire,
Ne pouvant prendre la Bastille, D'en prendre du moins l'omnibus.
D'autres enfin, et très nombreux, préparent vers les banlieues, loin de Paris hurlant (à toi, Coolus), des exodes... et ballades.
En effet, les réjouissances publiques, organisées suivant un invariable programme par les soins d'une municipalité généreuse, mais routinière, obtiennent, d'année en année, moins de succès auprès de la foule. Sans doute, les heureux mortels qui croient s'amuser quand ils font du pétard, se gaudissent d'en pouvoir tirer quelques-uns; et ceux qui, au spectacle, le rideau baissé, réclament assidûment : a Des lampions ! des lampions ! » seront satisfaits de voir notre bonne ville illuminée; pareillement, s'avèrent joyeux les danseurs échevelés qui, toute la nuit, au son des terribles orchestres installés au coin de chaque rue, ne cesseront d' (( en suer une )) que pour en suer une autre ; au quartier Latin, principalement, la turbulente jeunesse des écoles s'agi-
tera, follement excitée par une musique alla Puccini, dans ces bals dénommés précisément, en souvenir de la Vie de Bohême : bals-Musette.
Mais les gens paisibles, de qui le fracas des cuivres ahurit
la trompe d' Eustache, n'ont qu'une seule pensée : fuir Paris le quatorze juillet. Dès l'aube, flanqués de leur femme et d'un melon, complétés par quelque charcuterie , ils s'empilent dans les trains banlieusards, en route, dit le précité Donnay,
Vers les grands parcs peuplés de marbres Dressant leurs blanches nudités, Et vers les forêts où les arbres Ne sont pas de la liberté,
forets dont les oiseaux, dans leurs chants de fête, n'exigent point qu'un sang inq)ur abreuve leurs sillons.
Il ne manque pas, en outre, de bons esprits qui, sans être hostiles au tintamarre de la Fête nationale, souhaiteraient que la date en fût changée. Ceux-là reprochent au quatorze juillet de tomber toujours, par une coïncidence vraiment curieuse et dont il serait intéressant de rechercher les causes, la veille du quinze... Or, le quinze, pour tous les Français (jui ne sont que locataires (et des statistiques dignes de foi nous permettent d'afliiiner qu'ils forment la majorité), évoque l'image hideuse du pipelet qui, d'un geste aussi impérieux que s'il était le ]>iO|)rio en personne, vous présente,
menaçant, tance » en
un petit morceau échange duquel
de papier dénommé (( quitil exio-e de la belle et bonne
L'attente d'un semblable lendemain suffit à rendre morose le plus beau jour de fête; aussi, je sais pas mal d'électeurs qui s'esbaudiraient fort si les pouvoirs publics supprimaient les allocations jusqu'à présent consacrées aux illuminations, feux d'artifice et autres fichaises, pour en répartir tant entre les divers citoyens qui éprouvent quelque difficulté à payer leur terme. Pareille mesure, je m'en porte garant, obtiendrait un vif succès, d'autant que les deniers publics sont parfois employés avec moins de bonheur que ne le seraient ces u secours aux loyers )).
Et, puisque nous parlons de la Fête nationale, rappelons qu'un comité s'est formé pour en réclamer une seconde, en l'honneur de Jeanne d'Arc, comité déjà eu gain de cause devant le Sénat, et qui a reçu, l'approbation de NN. SS. les évêques, celle de tous les marchands de vin. La pucelle d'Orléans jouit d'une telle popularité que son nom sert d'enseigne à maint débitant, de marque de fabrique à plus d'un industriel, et je m'attends à voir sur nos murs, un jour prochain, d'éblouissantes affiches nous invitant à demander, dans tous les cafés, leKina-Domrémy, tonique et rafraîchissant. En tout cas, une pétition est en instance au bureau de la Chambre, à l'effet d'obtenir que les fautes du Palais-Bourbon ratifient le vote des macrobites du Luxembourg. Interviewé par moi sur ce qu'il pensait de cette pétition, Henri Rochefort la définissait, pas plus tard qu'hier : (( Une requête... pour fentietien de l'Église » ; mais, très
qui a outre
courtois, il ajoutait : « Toutefois, mon cher, il vous est loisible de l'accueillir favorablement ; je ne voudrais pour rien au monde froisser vos sentiments, car de vos goûts et de Vaucouleurs . . . »
Puis l'incorrigible pamphlétaire s'en fut en chantonnant : (( Domrémy, fa, sol, la, si, do! » aussi satisfait que s'il venait de renverser un ministère.
A propos de parlementaires, constatons que nos élus, à qui leurs adversaires reprochent toujours de (( s'engraisser » au pouvoir, engraissent, en effet, sans métaphore, une fois nommés. A preuve la statistique suivante, dont un de nos confrères certifie l'authenticité.
Au début de la dernière législature, à la sortie d'un banquet, les chefs du parti socialiste, ayant découvert une bascule automatique dans un coin de la salle, eurent la fantaisie de se peser; l'un après l'autre, ils défilèrent sur la plate-forme de l'appareil, cependant qu'un des assistants enregistrait le poids. C'est ainsi que la postérité n'ignorera point que M. Jules Guesde, qui pèse actuellement 73 kilos, n'arrivait que tout juste à 63 kilos en iSgS : j'ignore si c'est à cause des 20 livres ainsi gagnées pendant une législature parl'ex-député de Roubaix que ses électeurs l'ont remercié. Le chapelier Fabérot, également battu au dernier scrutin, a passé, durant le même laps de temps, de 71 kilos à 87.
Pareillement, de 1893 à 1898, M. Viviani monte de 72 kilos à 83 et une fraction; M. Rouanet, de 70 à 76; M. Coûtant, de 85 à 9/1 ; M. Millerand, de 71 à 80. Enfin, M. Thierry-Cazes détient sans conteste le record, lui qui,
en 1893, atteignait à peine 80 kilos, alors qu'il fait aujourd'hui gémir son banc sous le fardeau de... ii5 kilos, soit plus de 70 livres d'augmentation !
De là vient sans doute la passion véhémente qu'ont apportée ces messieurs dans la discussion des lois dites... d'accroissement.
A joindre aux définitions de l'amour citées plus haut. D'abord celle de Narrey :
(( L'amour est un petit enfant qui nous mène par le bout du nez... tant que nous avons un nez. »
Le capitaine de Gam...
m'adresse cette autre :
(( Un corps dans lequel chacun désire de l'avancement. »
« Passion qui nous fait perdre la tête », déclare un pasteur protestant, sans doute hanté par l'exemple du regretté Holopherne.
(( Jeu de dames qui, à partir d'un certain âge, devient un jeu d'échecs », professe un habitué du café de la Régence, grand admirateur d'Hector de Callias, cependant que, moins amer, un vieux champion de l'écarté définit l'amour : (( Une partie qui se joue toujours en lié. »
(( C'est, affirme le docteur Pozzi, une affection poétique qui relève de la Homéopathie. »
(( Le roi des roués », le qualifie brièvement M. Anatole Thibaut, dit France, l'aimable auteur mondain de qui une amusante piécette, Au petit bonheur, vient d'être jouée avec plus de succès que le Lys rouge.
« L'amour, écrit M™^ Liane de Pougy, est une affaire sérieuse que tout le monde traite par-dessous la jambe » , tandis que, d'après un autre correspondant, c'est u un divertissement qui change nos heures d'ennui en heurts de délices ».
M. Xavier Leroux, entre deux scènes d'Astarte, propose cette définition :
(( L'amour est une musique :
le ton de fat y est le plus fréquent ; le ton de la mineure y inspire surtout de mauvais motifs; nous y trouvons une foule de blanches, pas mal de rondes, quelques noires. L'accord parfait s'y accompagne de soupirs ; les variations y sont plus ou moins admises, les pauses plus ou moins légitimes. Ceux qui y mettent le plus de mesure ne sont jamais sûrs d'éviter la portée. »
La plus amusante de ces gloses est celle que formula M. le sénateur Bérenger, président de \di Ligue contre la licence desgrues; jugez plutôt : a L'amour, cest... » Non, décidément, elle est trop raide ! jamais je n'oserai imprimer ça! Ah! ces pères conscrits!
Il y avait bien longtemps — près de quinze jours — qu'on n'avait organisé une expédition vers ce paradoxal pôle Nord, qui, en même temps qu'il attire l'aiguille aimantée, fait perdre la boussole à tous les voyageurs. Par fortune, le dernier paquebot d'Amérique nous révèle deux projets nou-
veaux, tous deux imminents, et dont il serait puéril de nier la savoureuse originalité.
Dans une récente séance de la u John HopkinsUniversity », un nommé A. Crush a émis l'idée d'une expédition polaire. . . sous-marine, au moyen d'un bateau que je ne crains pas de qualifier de spécial.
La feuille transatlantique à laquelle nous empruntons ce renseignement, tout en accueillant avec faveur le projet de M. A. Crush, élève pourtant une objection sérieuse et demande à l'audacieux Yankee s'il a préalablement calculé la profondeur de la couche de glace au-dessous de laquelle il lui faudra passer; pour moi, j'estime qu'il ne serait pas moins intéressant de calculer l'épaisseur de la couche . . . détenue par M. A. Crush, à moins que celui-ci ne soit tout bonnement un fumiste très distingué qui ait voulu se paver la tête, si j'ose risquer ce trope, de la u John Hopkins University », en lui montant un bateau formidable, non moins que spécial et sous-marin. Seulement, ça durera-t-il? Tant va l'A. Crush à l'eau...
Beaucoup plus pratique me paraît le plan de M. J.-K. Mulkey, riche ingénieur californien, qui veut, lui, gagner le
pôle en chemin de fer, tout simplement. La vérité nous oblige à reconnaître que cette prétention n'a pas rallié beaucoup de sympathies dans la presse américaine, oii quelquesuns de nos confrères insinuent que l'ingénieux ingénieur ne jouit pas de toutes ses facultés mentales : (( Mulkey n'est pas encore parti, écrit l'un d'eux, et voici que déjà il (/^'raiV/e/ »
D'ailleurs, point ému de ces sarcasmes, M. Mulkey fait construire, en ce moment, une locomotive destinée à marcher sur la glace : les roues en sont munies de dents, comme vous et moi, et l'avant, armé d'un éperon, pourra, dit l'inventeur, éventrer tous les obstacles.
Cette locomotive, actionnée au gaz, remorquera une demi-douzaine de Avagons Pullman et quarante mille kilos de provisions : elle doit escalader avec cette charge des rampes de 90 degrés (pas plus). Des essais vont être faits au Canada, entre Victoria et Dawson City, et le 20 septembre, jour où la « classe » en France s'en va (du pied droit), les Américains partiront pour le pôle...
On ne dit pas quand ils y arriveront : m'est avis, du reste, qu'ils passeront par Tarascon !
Une revue anglaise vient de se livrer à une enquête dont le besoin ne se faisait pas moins sentir que les eaux puissamment sulfureuses d'Uriage {casino, petits chevaux, établissement balnéaire complètement remis à nruj. — Réclame
iSg
non payée). Elle a nolisé ses plus actifs reporters pour interviewer les jeunes membres de l'aristocratie britannique sur la (( femme idéale » et la conception que chacun d'eux se fait de ce merle blanc. Chose imprévue, la presque unanimité de ces brillants seigneurs, dont le plus âgé n'a pas encore attrapé la trentaine, s'est prononcée nettement contre la femme nouvelle, telle que nos mœurs modernes l'ont façonnée; ils ont flétri, eu un langage que ne réprouverait pas le plus misonéiste de nos sénateurs, la liberté d'allure qu'on tolère aux jeunes fdles d'aujourd'hui et ces manières garçonnières sous le couvert desquelles elles se permettent tant et tant d'intrigues plus ou moins corsées — et souvent décorsetées... que c'est comme un bouquet de flirts ! ^
Le comte de D*** déclare que l'aspect d'une femme à bicyclette lui est pénible — pauv' jeune homme !
— et que la colère lui monte au front quand il rencontre des personnes du beau sexe qui portent des culottes :
sans doute parce que cette vue évoque pour le cher comte les culottes,
infiniment plus coûteuses, qu'il prend au poker. Et il prononce gravement : « La mission de la vraie femme idéale est d'atténuer les ennuis et les chagrins que son mari doit nécessairement rencontrer dans la vie. » Sir George Douglas approuve ce noble langage.
Lord Erskine, qui doit être fortement porté sur sa bouche
— plutôt que sur celle des p'tites femmes, — décrète : u La femme idéale doit être une parfaite cuisinière, » d'où il appert que cet adolescent donnera la préférence à une ma-
i/,o A MANGER DU FOIN
litorne experte en sauces béchamel, par exemple, sur la plus jolie des amoureuses! Attendons-nous à le voir épouser sur le tard quelque cordon bleu hors d'âge et moustachu... sinon une u marmite ».
Lord Mountmorress et sir Francfort Moore, comme le
comte D***, assignent à la femme le beau rôle de u compagne dévouée pour les heures de découragement )). A ce jeu-là elle vieillira vite — les années de compagne comptent double — surtout si elle ne doit prendre aucune part aux joies (cas non prévu par ces interviewés) qui pourraient échoir à son aimable époux; j'avoue cyniquement que si j'étais lemme, j'aimerais mieux mille fois me vautrer dans la débauche la plus crapuleuse que de devenir la « légitime » d'un de ces messieurs.
Enfin, le vicomte de Montmorency, aussi aigre que la cerise dont il porte le nom, dit aussi leur fait aux jeunes
filles de ce temps, qui sont, assure-t-il, des a produits maladifs ». A quelle heure qu'on te couche, hé, Bouchard, qu'on te couche... tout seul?
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais savoir si les Anglais, vingt dieux, sont vraiment tous si poires ! Qu'en dites-vous, ô mes amies de la f<^ \ — ^/7
Fronde ')
Et maintenant, je m'en vais livrer à votre curiosité quelques pages du carnet où j'inscris mes impressions quotidiennes, qui lui seront, un jour, livrées (à l'impression, bien entendu) sous ce titre significatif : Notes pour desservir l'histoire de mon temps.
Lundi. — Influenza, xylostome, cochonnate de quinine, diète auprès de laquelle celle de Worms est pantagruélique. Absorption d'eau d'Uriage. Quelle scie!
Mardi. — Idem, comme scie-dessus. Je compare ma figure actuelle avec le portrait fait le mois dernier par Reutlinger; quel déchet! Edouard Détaille me dit : « Tu as l'air de ton père. » D'ailleurs, l'allure reste distinguée comme il convient à un père de France.
Mercredi. — Sténographié par Paul Héon dans l'église d'Ambacourt : u Malheur aux fillettes qui s'assoient sur les genoux des garçons! Un coup de zigzag est si vite donné! Pères et mères, veillez, sinon qui voudrait épouser ces mal-
heureuses? Pas moi, du moins! » Ce u pas moi, du moins » a son prix.
Jeudi. — Entendu à la caserne de la Pépinière un instructeur (biffin de 2" classe guignant le grade prestigieux de
caporal) secouer un des (( dispensés de l'article 20 » : — à toi, Acker!
— assez fol pour prétendre que le fusil modèle 1 886 comprend six parties.
L'aspirant cabot écume :
— Il comprend?
Non ! Il se compose de six parties! Est-ce qu'il a une cervelle, ce fusil, hé, tourte ! Non?
Alors, comment qu'il pourrait comprendre, bougre d'abruti ?. . . — La classe !
\exdredi. — Jour maigre, parlons ichtyologie et citons Buffon (œuvres inédites) : (( L'abus de la tanche est tanchereux. La carpe doit être mangée, selon le précepte d'Horace, le jour même, carpe diem. L'anguille n'est bonne que grasse; se défier des anguilles à tricoter. Le merlan et le hareng sont veinards, le premier né coiffé, le second content de son saur. Le turbot se précipite en foule, Turbot mit (ou rnunt), etc.
Samedi. — On annonce l'ouverture de nouvelles boucheries hippophagiques. Grâce au teufteiij envahissant, les chevaux seront tous, avant peu, transformés en filets; déjà j'en mastiquais sous le nom de a biftecks » au temps où l'estomac de ma vingtième année se grc\ait d'hippo tecks.
Dimanche. — J'éternue, pour avoir mis le nez à ma fenêtre (elle est à tabatière). Je vous donne ce mot, il est de bonne... prise.
On n'a pas oublié le poète Jacques Le Lorrain qui, voici
deux ans, abandonna la Muse, maîtresse impérieuse, mais de (( rapport » médiocre, pour se faire savetier. Mainte chronique, alors, célébra cet amoureux déçu de la forme sombré dans les formes, assez sensé pour comprendre que la confection de deux brodequins assure à leur auteur un
lU A MANGER DU FOIN.
bénéfice plus sérieux que les six paires de chaussures nécessaires pour mettre debout un vers de douze pieds. Mais la réclame faite en faveur de l'échoppe nouvelle fut insuffisante sans doute, puisque le poète-savetier redevient, à dater d'aujourd'hui, poète tout court, abandonne l'alêne pour se laisser, à nouveau, caresser par celle des zéphyrs, proclame la supériorité des bouts-rimés sur les bouts rapportés, tellement écœuré de son passage dans la cordonnerie qu'il s'engage à proscrire de ses vers futurs la plus petite cheville. Interviewé par un de nos confrères, Jacques Le Lorrain déclare que les pièces invisibles lui ont donné autant de déceptions que les pièces littéraires; que le veau, — fût-il mégis — et le chevreau perdent, tannés, la plus grande partie du charme que présentent, vivants, ces quadrupèdes bondissants; qu'à tout prendre il vaut mieux manger, poète, de la vache enragée que, bouif, de la semelle de botte; et c'est pourquoi, envoyant au diable le tranchet, il reprend courageusement le luth — le luth pour la vie. Il ne désespère nullement, d'ailleurs, devoir un jour la Gloire et la Fortune lui sourire : souhaitons que ces deux dames lui deviennent, en effet, clémentes, et qu'il n'ait pas lâché, en même temps que la cordonnerie pour la littérature, la poix pour l'ombre.
J'ai publié, naguère, quelques annonces découvertes par fortune dans une gazette suisse, remarquables tant par la saveur du stvle que par l'imprévu des propositions, celles-ci entre autres :
— A vendre, une jument liale provenant d'un gendarme {sic).
— Une veuve demande à se placer n'importe quoi {sic).
— Une dame anglaise prendrait volontiers des entants pour leur montrer sa langue {sic i-
Là-dessus, d'excellents confrères helvétiques déversèrent des torrents d'injures sur ma pauvre tête — heureusement protégée par l'abondante chevelure dont mon cher collabo Guillaume, qui, maintes fois, lit contribuer à l'illustration de ces chroniques ma physionomie si parisienne, se plaît à crayonner les boucles opulentes :
les plus bénins me traitèrent de mystificateur et de faussaire; l'un d'eux même n'hésita pas à tancer mon ingratitude, proclamant avec amertume que, Français, j'avais une bien singulière façon de reconnaître l'hospitalité accordée par la Suisse à l'armée de Bourbaki ! On me présenta comme un détracteur forcené de la République fédérale, un sectaire préoccupé de manger — comme d'autres du prêtre — du Suisse à chaque repas : erreur profonde, car j'apprécie aussi le roquefort!
Ces reproches me réjouirent d'autant plus qu'ils étaient parfaitement immérités ; je ne nourris contre les Suisses aucune animosité, je m'honore même d'apprécier grandement le talent de plusieurs d'entre eux : Edouard Rod, Louis Moriaud, Duchosal, Baud-Bovy, j'en citerais vingt autres; d'ailleurs, j'avais si peu a mystifié le lecteur en attribuant à un journal helvétique des annnonces fabriquées de toutes pièces et inventées à plaisir », qu'on les peut retrouver, textuelles, dans la collection de la Feuille d'avis, publiée à Genève, où je les avais copiées fidèlement. Cela dit, je récidive — au risque de voir les descendants de Guillaume Tell me jeter à la face, après l'avoir fait cuire, la pomme que l'ennemi de Gessler transperça, d'un dard
ine
lancé d'une main sûre, sur la tête de son fils — et je cueille au hasard, dans la même publication, quelques fleurettes. Humez-moi ça :
— On demande plusieurs jeunes garçons de peine pas tant prétentieux.
(C'est-à-dire, je pense, de qui les prétentions, quant aux gages, ne sont point excessives.)
— On demande d'occasion un petit vélocipède Benoîton où Ton peut s'asseoir comme dans une voiture avec deux manivelles. (Les directeurs de l'Exposition du cycle vont en baver.)
— ^jnie Compostini fait toujours les soirées et les noces au piano on petit orchestre {sic).
— Belle chambre pourpersonne trancpiille. Soleil, armoire, cheminée, vue du mont Blanc (sic).
— A remettre un petit café au lait. Jolie clientèle (sic).
— Il est tombé un tapis du troisième, rue des Grottes, sur le derrière (sic).
A MANGER DU FOIN. i47
Cet infortuné tapis et son derrière me font penser, par une association d'idées assez compliquée, à la Mo(ii)quette, de feu Zgla.
Signalons, sous la rubrique u Mariages », cet avis d'un littérateur de qui le style, pour ne rappeler que de loin
celui de Flaubert, ne manque point cependant d'allure :
— Un homme de lettres du meilleur monde désire correspondre avec dame ou demoiselle qu'un enfant ou toute autre cause aurait diversement éloignée du mariage. Réponse détaillée à T. J., poste restante. Inutile si l'on n'a pas quatre à six mille francs.
Les annonces qui suivent nous présentent une faune et une flore assez peu connues, croyons-nous :
— Rapporter, contre récompense, une chatte tricolore. (A toi, Dérou- Ihde !)
— A vendre, manque de place, vingt poules faisant les œufs le mois prochain et deux paires gros canards à duvet d'oie (sic).
— Dans l'après-midi de dimanche, sortant pour faire boire les bœufs,
A MANGER DU FOIIS.
il s'est égaré une brebis et son agneau (sic). Prière d'en donner quelque indice à M. Salla.
— A vendre six petits cochons de lait et de huit semaines. S'adresser Château-Trompette.
— A vendre deux petits chiens dont un griffon et un tout petit mignon [sic), 4, place des 2 3 -Cantons.
— A vendre plusieurs orangers et autres (sic) ainsi qu'une chaise roulante.
— Pour un amateur, une cage à compartiments avec le père, la mère et trois petits qui courent sur les bâtons.
Qu'est-ce que cette charmante famille qui court sur des bâtons? des serins? des écureuils? des échassiers landais? Mystère.
— Avis aux campagnards : On avertit les personnes qui ont des chars avec des marchandises à entreposer à la rue du Sac de se eiller, parce qu'il y a des grands chats à deux pattes dévorants pour les marchandises (sic).
Étranges animaux, en vérité; mais passons. La Feuille (ravis insère des menaces terribles, comme celles-ci :
— La personne qui attire un jeune chien répondant au nom de Vanneau est avertie qu'elle s'attirera des ennuis (sic).
— Des hommes ont emporté un canari, jeudi, au troisième, rue de la Fontaine, numéro 2. Ils sont priés de le rapporter au quatrième dans la même montée, s'ils ne veulent s'attirer des désagréments en rue (sic).
Beaucoup plus bénin que le propriétaire précédent envers (( les hommes » (de robustes déménageurs sans doute) qui lui ont enlevé son canari, me paraît le rédacteur de cette petite note :
— La personne qui a pris le porle-monnaie dans la poche d'un man-
teau à la gare au Irain de neuf heures, est priée de rendre au moins la clef qui était dedans.
Nous rentrons dans le drame, à propos de bottes, avec cette mise en demeure énergique :
— M. Menu fils est prié de venir retirer ses bottines d'ici au i5 juillet chez M. Oppliger, sans quoi on en disposera.
Sur quoi, un homonyme de l'homme aux croquenots s'empresse, avec une légitime émotion, de dégager sa responsabilité dans le numéro suivant :
— M. Menu fils, propriétaire à Garouge, fait savoir au public qu'il n'a rien de commun avec M. Menu fils
qui n'a pas retiré ses bottines chez M. Oppliger.
Pareillement soucieuse de sa réputation, une brave marchande de comestibles, de qui le roi n'est évidemment pas le cousin, lance cette orgueilleuse proclamation, que j'ai gardée pour la bonne bouche :
— M"* Harteraann avise le public qu'elle continue toujours à faire des escargots mode de Bretagne comme toutes les années. Elle avise encore le pubhc que le nommé Tiesquet, ancien marchand de glaces, depuis trois semaines, ne fait plus la place pour les escargots pour elle, vu qu'il y a plusieurs personnes et même des jeunes filles qui courent les rues et ont l'audace de se servir de son nom pour vendre des escar-
i5o A MANGER DU FOIN.
gots, et cela est entièrement faux. Les personnes qui vendront des escargots se présenteront avec ma carte (sic).
Ah ! mais !
Braves gens, ces Suisses; mais, tout de même, comme ils vachespagnolisent !
Il est vrai qu'un vengeur s'arme pour leur querelle. Et quel! L'Oncle, lui-même, en vertu d'affinités électives dont je ne m'étonne guère, se sent féru de tendresse pour les gaillards qui emploient ce français miteux, suisse generis, et les défend, et m'attaque, et prétend qu'ils reluisent, et prend l'Helvétîe pour des lanternes!
Comme ultime ruade du Parthe, il lâche (avec un sourire « moitié figue, moitié raisin )>... et tout à fait poire), il lâche : (( Les Suisses n'ont point de Willy parmi eux. »
Heureux peuple! Mais gageons qu'ils regorgent de Sarceys!