CHAPITRE IX
Animaux mélomanes, lézards musicaux, éléphantaisies ; curieux effets du violon et de la grande llùte sur les chevaux du i5'' chasseurs. — Le répertoire classique entièrement remis à neuf. Le dompteur et le charmeur de serpents : comme sur des roulottes (Pj. — Les Anglais sont colonisateurs. — Interview de l'agent Savas. — Le pasteur de bugles ou l'orphéoniste mégalomane : M. Sinoquet (d'IIallencourt, Somme).
On sait l'afTection que je nourris — au biberon X... {case à louer), le seul approuvé par l'Académie de médecine — pour certain bas-bleu qui, singulièrement dénommée « l'Ouvreuse du Cirque d'Été », détient, à l'Écho de Paris, le sceptre, ou pour mieux dire, le petit banc de la critique des concerts. On ne s'étonnera donc point que j'aie lu, avec un intérêt beaucoup plus considérable que celui servi par l'État (lequel se montre chiche comme un pois envers ses créanciers), un instructif article de M. de Yarigny, rédacteur scientifique au Temps, sur les animaux mélomanes.
Depuis longtemps, nous savions que certains de nos (( frères inférieurs )> ne sont pas insensibles aux accords plus ou moins parfaits, et, sans remonter jusqu'à l'époque où Orphée, la lyre en main, faisait danser les ours, on a constaté depuis belle lurette que a la musique adoucit les morses » ; M. de Yarigny prétend aujourd'hui qu'elle agit encore, et de façon intense, sur moult aultres bestes. C'est ainsi qu'il cite, avec gravité, le cas d'un lézard qui « appréciait particulièrement l'adagio du quatuor en ut de Mozart,
tandis qu'il écoutait les autres airs d'une oreille indifférente (sic) ». — Moi, vous savez, je veux bien croire à ce lézard, encore qu'il ressemble furieusement à une couleuvre qu'on voudrait nous faire avaler; mais j'aimerais être plus amplement documenté sur son compte, apprendre, par exemple, comment, habitant la campagne (Lézard le pâtre), il fut mis à même d'apprécier l'œuvre du divin Mozart. Où put-il l'entendre pour la première fois ? A l'une des soirées de M"'^ de Saint-Marceaux, dont les vendredis musicaux sont si appréciés par ceux qui pratiquent lézards libéraux? Ou bien avait-il loué, ce reptile au goût si fin, une stalle d'orchestre chez Lamoureux ou Colonne? Mystère.
Après le lézard amateur de musique pure, voici — contraste piquant — l'araignée éprise de chant : (( J'ai connu, écrit M. de Varigny — légitime- -' ment fier de ses brillantes (( relations )> — j'ai connu une ' ' fort belle araignée (son corps avait la grosseur d'une pièce de dix centimes, et ses pattes mcsurairni bini neuf centimètres) qui descendait chaque soir le long du nuu- quand on faisait de la musique vocale. Nul ne songeant à lui faire mal, elle exécuta ce manège pendant des mois. Elle n'avait pas le même goût pour la musique instrumentale. » — Si j'étais assez gàte-métier pour insérer, dans mes clu()ni(|ues, une réclame gratuite, je ne manquerais pas d'aflinner que, sans doute, l'araignée ne se rapprochait ainsi du piano que parce qu'il portait la signature
Pleyel ; mais j'aime mieux admettre, chez cette arachnide, im louable désir de s'instruire, d'apprendre des chanteurs, elle, fileuse de toile, à a fder le son ». Et, sans aigreur, je me permettrai de remarquer que, si l'on lait parfois, dans le salon de M. de Yarigny, de la musique vocale, en revanche on n'y fait pas souvent le ménage.
Il serait injuste de ne pas mentionner parmi les animaux mélomanes, les éléphants, dont, au reste, nul n'ignore l'excessive sensibilité.
Il ne faut faire aux éléphants Nulle peine, même légère,
a dit le poète. Le fâcheux Fétis raconte qu'on eut l'idée, en l'an IV — tout ça ne nous rajeunit pas — d'offrir un petit concert à deux de ces intéressants pachydermes, deux pensionnaires du Jardin des Plantes, répondant aux noms poétiques de Hans et Marguerite ;
Un air, surtout, fit grande
impression sur celle-ci : c'était 0 ma tendre musette en ut mineur, exécuté par le basson. Tandis que Hans restait froid, très maître de lui, Marguerite s'agitait beaucoup; et ses manières indiquaient un trouble profond, bien que passager. Ça ira donna aux deux époux une sorte de fièvre locomotrice ; l'ouverture du Devin de village les mit en gaieté ; mais Charmante Gahrielle les plongea dans la langueur; enfin, la Musette de Nina mit, pour ainsi parler, hors de lui-même le raisonnable Hans : des signes non équivoques décelèrent son émotion, laquelle était du genre tendre (sic). » Moi qui croyais l'éléphant pudibond! Qui « trompe n-t-on icil^ Relatons, pour terminer, quelques intéressantes observa-
tions de M. Guenon, vétérinaire en premier au i5^ chasseurs, sur les aptitudes musicales de la race chevaline. Il est connu que les chevaux deviennent plus fringants lors de certaines sonneries ; parfois même ils marquent leur prédilection pour la musique en accourant se mettre derrière le dernier rang des soufflants, dispositions artistiques que leurs cavaliers, au lieu de les encourager, réfrènent en
tirant sur les rênes, brutalement, sous le fallacieux prétexte de maintenir l'ordre dans la colonne. M. Guenon a tenté sur ses subordonnés une expérience analogue à celle que subirent, comme je viens de le conter, Hans le passionné et l'amoureuse Marguerite. Il a fait jouer d'un instrument, — qui fut tantôt le violon, tantôt la grande flûte, — devant un auditoire de chevaux réunis dans leur écurie, au repos. Cette expérience a donné les résultats suivants : dès les premières notes, tous les quadrupèdes tournent la tête vers l'artiste avec curiosité et le regardent pendant quelques instants. Puis quelques-uns reviennent à leurs occupations, c'est-à-dire à leur mangeoire. Ces indifl'érents forment en moyenne le cinquième du lot. Les autres, au contraire, sont visiblement impressionnés, ils se grandis-
sent du devant, la tête est portée haut, les oreilles dressées et fixes. Il est visible que ces animaux sont remués profondément, que la musique les travaille : elle les travaille même si à fond que l'émotion ressentie se traduit (( par des phénomènes d'ordre intestinal et vésical sur lesquels je n'ai
pas à m'arrêter. n Ce dernier fait, insiste l'opérateur, est très marqué, presque constant.
^^~^ " ~^^ — Sur cent quinze chevaux à qui
la sérénade a été offerte, quatre-vingt-dix ont (( manifesté » immédiatement; et sur les vingt-cinq autres, plusieurs ont évidemment voulu « manifester », mais sans y pouvoir réussir (sic). Plaignons ceux-là!
Sans vouloir contrister M. Guenon, ni mettre en doute les aptitudes musicales de ses mélomanes à quatre pattes, je ne puis m'empêcher de remarquer qu'avec un lavement ou
une purge, il aurait obtenu exactement les mêmes résultats qu'avec sa grande flûte et son violon ! Mais c'est là un sujet délicat... Tout de même, quelle veine que les auditeurs des concerts donnés au Cirque d'Eté et au Cliâtelet ne manifestent pas leur réceptivité musicale de la même façon que les canassons du 1 5^ chasseurs !
D'une interview publiée dans un grand journal du matin, il appert que le public, excédé de (( cruellisme » (néologisme coquet) , réclame du Berquin... Cette opinion flattait trop les secrets désirs de M. Jules Claretie pour que le parrain du célèbre Brichanteaii ne s'empressât aussitôt de remanier en ce sens le répertoire de son Théâtre-Français.
Ainsi, dans Britannicus, on nous épargnera désormais le spectacle, toujours pénible, d'une mère échangeant avec son fds des noms d'oiseaux ; Néron annoncera simplement que Britannicus se trouve indisposé pour avoir mangé des moules. Junie vois pas d'inconvénient.
Bajazet ne sera plus cette (( tuerie » dont s'alarmait M""** de Sévigné ; entre Roxane et Atalide, rivales réconciliées, le frère du
sultan Amoiirat mènera une libidineuse existence d'hommmesandwich, et le vizir Acomat apparaîtra comme un bon gaga, plongé dans un état doucement acomateux.
Mithridate ne mourra pas non plus. Bien moderne, il épousera la jeune première et la cédera à son fils Xipharès, qui, avec l'argent paternel, s'achètera une casquette à Pont. Changement, en somme, monime.
Dans Cinna, le fameux monologue : « Rentre en toimême... », un peu bateau, sera remplacé par une entrée comique du clown Chocolat, successeur d'Auguste dans la faveur du public, — condition Cinna qua non du succès.
On ne s'embêtera pas à la rentrée !
Le désarmement ne marche pas tout seul. A Hambourg, voici que des haines atroces arment acrobates contre tenanciers de chevaux de bois, somnambules contre hommestroncs, plus qiiam civilia bella... En voici l'origine : voisins, rivaux, un dompteur et un charmeur de serpents s'entre-
débinaient, chaque jour, au cours de leurs parades, avec une sombre énergie, chacun d'eux déniant à son concurrent la plus mince parcelle de courage, et l'accusant de ne a travailler » que sur des animaux parfaitement inofiensifs, fauve faisant sous lui ou serpent aussi peu souple qu'une poutre, lion n'humide ou boa de construction.
Tant et si bien qu'un vilain soir les deux hommes descendirent de leurs tréteaux, à seule fm de démontrer qu'ils n'étaient point feignants, en vinrent aux mains, puis aux couteaux...
puis à l'hôpital où on les transporta, l'abdomen percé de trous à y fourrer la tête. C'est là ce qu'on peut appeler une solution... de continuité.
Tous deux eurent tort d'incriminer leur réciproque vaillance. Je n'ignore pas, certes, quelle part considérable de charlatanisme, ou, pour parler comme l'Académie, de (( chiqué », comportent ces exhibitions; abrutis par des trimbalements presque aussi nombreux que ceux de l'ex-inaugurateur Yves Guyot (gaillard promis à la guyotine), ahuris par le nauséabond éclairage de lampes à pétrole qu'on renouvelle tous les cinquante ans au plus, et par la puanteur de leur fumée quinquetgénaire, durs de cuir — en outre — cl ressentant à peine les torgnoles que distribue leur barnum d'une cravache libérale, les lions des champs de foire s'avèrent infiniment moins redoutables que leurs congénères du Sahara, accoutumés à supprimer (Glocesters à quatre pattes) les enfants des douars; quant aux tigres, nés malins, quoique non vaudevillistes, ils sont futés jusqu'au bout des jungles et la connaissent dans les coins... de la cage.
Néanmoins la statistique démontre que le métier (non.
Pczon mieux nos expressions), que la noble profession des Bidel ne va pas sans quelque péril, et que les hôtes des ménageries ambulantes préfèrent parfois à leur pitance coutumière un cuissot de dompteur; réveils terribles, ceux qui montrent, remplaçant le lion bavoclieusement gâteux et la panthère quasi podagre, la brute effroyable et souveraine devant qui s'enfuit l'Epouvante — le a fauve qui peut ».
Quant aux serpents, ils me dégoûtent tous, même le serpent qui sévit au lutrin de ma paroisse; aussi n'ai-je pas de peine à croire le Pearson's Magazine (tu devines, subtil lecteur, que celte pubHcation est anglaise) quand il affirme que la profession de dresseurs de serpents est extrêmement difficul tueuse. Il y faut de la patience, des connaissances en histoire naturelle assez étendues, un fonds de roulement considérable, car les a sujets » coûtent cher, enfm un véritable mépris du danger, à moins qu'on ne se restreigne à fréquenter uniquement le boa en plumes d'autruche et l'aspic de foies gras.
Les deux sommités de l'ophiculture contemporaine, nous apprend la publication précitée, se nomment le D'^ Stradling et le capitaine de Noy; le premier (constatation curieuse) s'appelle réellement Stradling et est réellement docteur en médecine. Au contraire, le capitaine de^oy dont l'associée (?) prend le nom d'Onzalis (pourquoi Onzalis, et non pas dix ou douze .^ mystère!...) est capitaine à la façon d'un aéronaute ou d'un receveur de bateau-mouche, et n'a, sans doute, pas plus de droits à la particule qu'à la particulière.
Sa collection, plus complète que celle du docteur, comprend des espèces rares dont l'exhibition lui a valu d'autres espèces, celles-ci sonnantes et trébuchantes. On y voit des serpents à sonnettes (ainsi nommés parce que leur morsure fait venir des « cloches » , assure Buffon en ses œuvres iné-
dites), un python qui mesure trois mètres cinquante à peu près, comme celui de M. Leloir, de la Comédie-Française, enfin une bête effroyablement méchante, la Vipère des Salons (don de la marquise de Saint-P...); ces horribles créatures, par manière de passe-temps, s'escriment d'un dard badin contre leur dresseur ; caresses venimeuses dont l'excellent capitaine se guérit à l'aide d'un antidote homéopathique, le whisky d'Irlande. Simi lia similibiis...
Si j'en crois ce que mahdi, pas plus tard qu'hier, une Khartoumancienne, la brillante victoire remportée par le sirdar Kitchener sur les derviches ne satisferait pas encore l'Angleterre. Les derniers défenseurs du kalife ont fui, à Kalifourchon sur leurs chameaux ; mais ce n'est là, pour les troupes britanniques, qu'une première étape, à moins que les puissances signataires du Protocole de désintéressement ne finissent par trouver que, pour hâter l'évacuation de l'Egypte, une énergique purgation s'impose, car, enfin, le Foreign Office a déjà donné dans le condominiiim pas mal de coups de kalife !
Si vous croyez que cet appétit de conquêtes fellah... pardon, fait l'affaire des pauvres alliés égyptiens, jadis étrillés dans le Kordofan, où ils n'allaient qu'à leur Kor dofandant, vous vous trompez étrangement; ils ont bu le kalife jusqu'à la lie et ne demandent plus qu'une chose : la possibihté de s'accroupir aux bords de leur fleuve aimé, pour humer ses pénétrantes senteurs. (Je ne hume que le Mil...)
Me quittons pas le chapitre des colonies anglaises sans
mentionner les révélations édiQantes du Kimberley Advertiser qui s'honore en dénonçant la conduite d'un officier des bureaux indigènes, M. Crouch, en train d'opérer dans le pays des Bechouanas. Cet aimable gentleman, quand il ne s'occupe pas à fusiller des nègres inoffensifs, se divertit à leur caresser les côtes avec un fouet énorme, fouet qui transporterait des montagnes, mais ne transporte nullement les noirs auxquels il fait des bleus. Pauvres diables! Un de ces jours, Crouch en crouchifiera deux ou trois, histoire de rire.
Il n'est certes pas défendu d'espérer que les indigènes, parmi lesquels les procédés de Crouch excitent une indig(è)nation bien compréhensible, manifesteront leur mécontentement de telle manière que ce bourreau finira par « trinquer » dans les grands prix. Tant va le Crouch salaud qu'à la fin on le crapse.
Pourquoi les noirs ne le boycottent-ils pas? Rien ne leur serait plus facile que d'empêcher le ravitaillement de la a Communauté » , comme on nomme par antiphrase la factorerie oii sévit ce colonisateur; et peut-être qu'il s'amuserait un peu moins, dans sa joyeuse résidence, le jour où pour se u caler les joues » il n'aurait plus que les armes ravies aux nègres martyrisés, le jour oii se verrait enfin, — triomphe du Droit et de son vocabulaire, — la Communauté réduite aux zagaies!
Je viens d'interviewer l'agent Savas, qui n'est pas, comme on sait, sans quelque sympathie pour les journalistes, encore qu'il s'amuse parfois à leur coller des renseignements inexacts, histoire de les a fourrer dedans ».
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(( D'abord, m'a-t-il dit, on va renforcer le nombre des agents montés à bicyclette; ce projet a été combattu par quelques grincheux, mais M. le Préfet a déclaré : Sic Vélo, sic jubeo. Et ses contradicteurs ont été collés; v'ià ce que c'est que de savoir l'anglais!
« Ensuite nous recevrons des lanternes; mais elles ne nous serviront pas à mieux entendre les appels des passants égorgés malgré les règlements {déjense de suriner), car elles seront sourdes ! »
Ainsi parla l'agent Savas. Espérons que les réformes annoncées ne seront pas grosses de conséquences nuisibles; que les bicyclettes policières circuleront sans bécanicroches et n'augmenteront pas sensiblement le nombre des écrasés ; enfin que nos bons sergots n'oublieront pas d'allumer leurs lanternes, comme fit leur ancêtre, célébré par Florian.
Peut-être mes lecteurs, qu'abasourdit la grève du bâtiment (i) (quand le bâtiment s'en va, tout s'en va) et la désertion par les terrassiers astucieusement grisés des chantiers parisiens — ces chantiers remplis d'ivresse — peut-être ahuris par tant d'événements, mes lecteurs ont-ils oublié l'existence du génial Ernest Sinoquet. Ils auraient tort, car Ernest Sinoquet, poète et compositeur, s'affirme, en outre, admirable patriote : à preuve qu'un beau jour, ayant cru devoir télégraphier ses compliments à M. Félix Faure, au moment où celui-ci villégiaturait en Russie, ce cœur chaud fit — du moins, il l'assure — passer sa dépêche par
(i) Novembre 1898.
l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre (?) afin qu'elle ne traversât pas l'Allemagne (ah! mais!); c'est lui encore qui dirige à Gayeux-sur-Mer une espèce de Société d'encouragement des fanfares de France — comme qui dirait un haras de trombones; c'est lui enfin |qui, dans le bulletin de ladite
Société (intitulé, le diable sai't pourquoi, l'Institut populaire de France), publie des alexandrins désopilants par l'inobservance ingénue des plus élémentaires règles de versification, des proses bouffies de suffisance et empêtrées de galimatias poisseux, des musiques bêtes comme une oie (une oie de coco) — tout cela pompeusement signé : « Sinoquet d'Hallencourt » parce que l'auteur naquit Sinoquet, au village d'Hallencourt (Somme).
Pour avoir doucettement blagué ce barde à la manque, il y a quelques mois, je reçus de lui une carte d visite, où le
nom glorieux des Sinoquet d'Hallencourt s'ennoblissait encore d'une quinzaine de mentions honorifiques — dont la plus notoire était celle d'officier d'Académie — et de précieux autographes : avec une modestie charmante, le portelyre y déclarait que « l'aigle n'a pas à s'occuper du moucheron )) — l'aigle, c'était lui (tu penses), et moi le moucheron; — qu'ayant écrit les Martyrs d'Alsace, œuvre frappée au coin du génie, il dominait toutes les situations ; que, d'ailleurs, il me méprisait; mais que, toujours prêt à rendre le bien pour le mal, il ne me refuserait point une aumône, le jour où je manquerais de pain (j'ai pris note de l'offre parce qu'enfin, si jamais les caissiers de journaux se mettaient en grève, eux aussi, on ne sait pas ce qui peut arriver). Enfin, dans une dernière réponse, le directeur du Bulletin m'avisait que, bien que je me cachasse lâchement sous un pseudonyme, il était parvenu (non, mais ce qu'il a du venin !), parvenu, dis-je, à connaître mon véritable nom, révélation qui, je l'avoue, m'aterra.
De fait, je ne saurais nier que je montrai une ingratitude, noire comme l'âme de Vacher, le tueur de bergers, envers ce bon Sinoquet, car je lui dois des moments délicieux : il m'apparaît comme un cas de mégalomanie savoureusement bouffon, ce déséquilibré qui fait la place et des prophéties, qui va t'en ville et vaticine, Galino sur un trépied. Aux heures moroses, quelques lignes de sa façon suffisent à me rasséréner ; en moins de temps qu'il n'en faut au traducteur wagnérien d'Offoël pour commettre un contre-sens, le style de Sinoquet met en fuite la mélancolie, et les
A MANGER fDU FOIN.
(( filets » de son Balletin sont filets à papillons noirs. Tenez, je prends un numéro au hasard, je l'ouvre, comme si j'étais une écaillère, et, tout de suite, voici que me tire l'œU une perle du plus bel Orient — ou, si vous préférez, du plus beau Cayeux — je veux parler d'un article intitulé : Notre œuvre dans le monde (sic). Exquise simplicité ! cet organisateur de concours d'orphéons, vendeur de petits bugles d'occasion, parle de (( son œuvre dans le monde », froidement! Et elle n'est pas mince, son œuvre, si nous l'en croyons. Pigez-moi ce parfait contentement de soi, cet autogobage formidable qui le rend irrésistible :
((... J'étais seul, je voulais ma Patrie grande et forte, je voulais tous les citoyens libres; en un mot, je voulais que les arts de notre France soie^jt [sic) au moins au niveau des autres nations, et je m'écriai : N'est-ce pas à la grandeur des arts que l'on reconnaît le degré de civilisation des peuples? A ma voix, des légions (P) répondirent, et aujourd'hui les tyrans ne trouvant plus de juges pour assouvir leur tyrannie (?), la fraternité renaît (sic). »
Vous avez compris? moi non plus. Mais ça ne fait rien : encore que la concordance des temps n'y soit pas parfaitement observée, le passage a de l'allure, et, si je ne sais pas très bien qui sont ces a juges pour assouvir la tyrannie », du moment que la fraternité renaît, tout va bien, et, comme disent nos troupiers : « Y a du pied dans la chaussette. » Telle est l'œuvre accomplie dans le monde par Sinoquet : dans mes bras, Ernest!
Comme critique littéraire, le « né natif » d'Hallencourt
i66 A MANGER DU FOIN.
culmine, essentiel; parlant d'un romancier qui n'a pas l'heur de lui plaire : a Cet homme, écrit-il, a le cœur dominé par des désirs honteux, et ce cœur, assombri par la matière animale (?), lui bat le cerveau en enfermant son esprit dans le cercle des basses pensées (5/c). n Mince d'anatotomie! Un cœur dans un cerveau ! Sinoquet, lui, se contente de loger dans le sien une active araignée.
Terminons par ces vers, splendides, comportant tous un nombre de pieds imposant. Ah ! c'est un poète pas chiche et qui fait bien les choses :
A la brise du soir oppressée par les nues... (i3 pieds)
Succède la tempête ! Apportant les sanglots
Des âmes éperdues sur l'infini des flots (i3 pieds).
Quand le ciel donnera un baiser à la terre (hiatus).
Humain, si tu le peux, pénètre ce mystère.
Vois la phosphorescence 011 la fiancée dort (i3 pieds).
Elle te rappellera la rafale de la mort (i4 pieds).
Epatant! je ne m'explique pas bien pourquoi la fiancée dort dans une phosphorescence (comme si elle ne serait pas mieux sur un bon plumard!). Mais qu'est-ce que cette mesquine critique? Taisons-nous, admirons... et passons.
Sacré Sinoquet, va! Si Viélé-Griffm et Henri de Régnier viennent jamais à le lire, ils en dessécheront de jalousie !