CHAPITRE X
M. Léopold Gourouble et le parler belge : épuration nécessaire. — Courtoisie des journalistes chinois. — Sinoquet le patriote et le prussien Willy. — Les new-women. — Réclames exotiques. — La psychologie par les conHtures. — Les noms des rues. — Épitaphes.
Je ne cherche pas de transition après vous avoir entretenu de ce jargonneur — j'aimerais beaucoup mieux entretenir la petite Fleur-de-Peau , mais ses tarifs sont trop élevés, — je ne cherche pas de transition pour vous parler du jargon belge et des nobles efforts que fait pour y remédier M. Léopold Gourouble.
Celui-ci — Belge lui-même, auteur d'un menu chef-d'œuvre d'observation ironique : les Fiançailles de Joseph Kaekebrouck — lassé, à la fin, d'entendre les Bruxellois du peuple parler a un horrible patois, un idiome malpropre, informe, aggravé par un accent flasque d'une grossièreté inouïe )), et désireux de nettoyer cette syntaxe d'Augias, propose de placarder dans toutes les rues, sur toutes les maisons et monuments publics, des affiches immenses, où l'on imprimerait, en gros caractères, toutes les expressions prohibées, avec, en regard, des expressions équipollentes, rectifiées. Et des processions de voitures et
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d'hommes-sandwichs, bardés de ces affiches correctes, flâneraient par la ville en files instructives, interminablement.
Le subtil GoLirouble a composé lui-même quelques-unes de ces affiches syntaxiques, rédigées avec une jmalice à^double tranchant, si j'ose ainsi parler, d'où il appert qu'il ne faut pas dire, par exemple : On in a rendu cinquante centimes
trop court, mais « avec
» : On m'a
fait scherreAveg d'un
demi-franc. De la
sorte, notre auteur
enseigne deux fois
son monde et fait
Courouble... pardon,
coup double.
Cueillons quelques fleurettes en ce riche parterre :
Ne dites pas : a Elle s'a laissé tomber dans les escaliers, »
mais : a Elle a tri boulé en bas de tous ses escaliers. » Dans
un grand dîner, gardez-vous de laisser échapper : u Non,
je ne saurais plus manger », la formule élégante est celle-ci :
(( Non, je dis, je suis pour mourir. » Au lieu de ;
« On fait pas de bien avec les domestiques », déclarez :
c( Les sujets, c'est la plaie des ménages. » Au banal :
« C'est un tout petit menneke, un ketje », préférez : a C'est
un que je mangerais une tartine sur sa tête » plus expressif.
Point de : (( Nous sommes famille ensemble »,mais bien :
« On est tout famil avec. » La locution : « Il est scheel » doit être remplacée par celle-ci : a II regarde louche », et le grossier : u C'est rien d'extra » par le délicat : a Ouïe, non, c'est rien de rare! »
En un clairvoyant appendice — l'appendicite est une maladie fréquente chez les écrivains contemporains — M. Léopold Courouble juge ainsi son œuvre : a Elle sera, dit-il, très utile et féconde. Elle mettra le public en garde contre ces bancs de boue qui, dans les conversations affleurent à langue basse :
mes bouées marqueront le chenal à suivre... » Buffon, on le ~^" voit, avait prévu M.
Courouble et fait par avance son éloge, lorsqu'il écrivait : La plus belle conquête que l'homme ait jamais faite... c'est le chenal !
On peut affirmer qu'il n'existe pas un seul Français sachant lire et écrire qui ne se soit avisé, au moins une fois dans sa vie, de présenter au secrétaire de la rédaction de quelque journal un manuscrit (la plupart du temps repoussé avec perte). Moi-même, humble rédacteur, je suis souventes fois sollicité par des correspondants inconnus, d'user de mon influence a considérable » (tu parles !) pour faire insérer, dans les feuilles auxquelles je collabore, leurs élucubrations.
Hélas ! que j'en ai reçu de proses et de poèmes — proses parfois rimées, poèmes parfois en prose — et des niaiseries et des ordures, et des choses très bien (pas souvent), depuis les Etudes parisiennes (ah! si parisiennes!) confectionnées par un jeune clerc de notaire grossoyant à Ghâtillon-Coligny
(Loiret), jusqu'à cette thèse, en allemand, consacrée à la deuxième personne de F imparfait du subjonctif dans les verbes de la troisième conjugaison, à la fin du seizième siècle, que son auteur, un docteur de l'Université d'Iéna, M. Peter von Prewil, me proposait tranquillement de traduire et de découper en feuilletons (elle ne compte guère que 450 pages, petit texte), en feuilletons destinés au Journal Amusant! Je vois d'ici la tête de mon excellent directeur et ami, si j'avais cru devoir lui transmettre cette offre bizarroïdale et hypercocasse !
Les personnes de tout sexe qui m'ont ainsi fait l'honneur (dont je me serais souvent bien passé) de me soumettre leurs petits travaux, me rendront cette justice que je n'ai jamais laissé leurs « honorées » sans réponse, et même que j'ai toujours eu soin de leur reconnaître c un très réel talent » — (quand la chose est vraie, j'ai plaisir à l'écrire; quand elle n'est pas vraie, ça réjouit l'auteur à qui je l'écris). Pourtant, quelle que soit mon urbanité, je confesse qu'elle n'est que malhonnêteté au prix de l'insondable courtoisie déployée par les journalistes chinois. Voici, en effet, d'après un de nos confrères, une des formules de refus qu'ont accoutume
d'employer les journalistes de l'Empire du Milieu, pour vous retourner un Premier- Pékin jugé ininsérable :
(( Illustre frère du Soleil et de la Lune ! Ton serviteur se roule à tes pieds, baise la terre devant toi, et demande à ta Grâce la permission de parler et de vivre. Nous avons savouré ton manuscrit avec délices, mais, si nous l'imprimions, S. M. l'Empereur nous ordonnerait de le prendre comme critérium et de ne plus rien publier qui ne lui soit égal ! Comme nous ne rencontrerions pas semblable merveille avant dix mille ans, nous sommes contraints de te renvoyer ton manuscrit en tremblant et en te demandant dix mille fois pardon !
Vois, ma tête est à tes pieds, je suis le serviteur de ton serviteur, et je jure par les ossements de mes ancêtres que jamais je n'ai lu chef-d'œuvre pareil au tien ! »
On ne peut dire que les Chinois soient a chineurs » ; quelle courtoisie ! — Je n'adresserai au signataire de cette missive fleurie qu'un seul reproche, celui d'invoquer trop légèrement le squelette de ses aïeux : ils ont bons os, ses ancêtres !
Une bonne nouvelle, mesdames et messieurs : à la suite de ma dernière chronique où — il vous en souvient peut-
être — nous nous étions quelque peu égayés aux dépens du sieur Ernest Sinoquet, dit Sinoquet d'Hallencourt (Somme), bénisseur et bonisseur pour orphéons, j'ai reçu de ce gâteux mégalomane un portrait (le sien) et un monologue patriotique de sa façon. Le portrait — tête de vieux modèle qui, accoutumé à poser les a Dieu le Père », finit par croire que « c'est arrivé », poitrine constellée de décorations à trois sous la brouette — le portrait est enrichi de ce distiqueautographe, s'il vous plaît :
Liberté, que fais-tu? la France est ton berceau, Et semble pour elle aiguiser le couteau (sic).
Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je sais bien que le second vers est légèrement boiteux. (Mon Dieu ! vous me direz, un pied de plus ou de moins, ça n'est pas une aflaire !) Quant au monologue patriotique, vous en chercheriez vainement un semblable dans une musette ; Sinoquet n'hésite pas à faire rimer gouverneur avec monsieur et neige avec vierge; par contre, pour qii outrage rime richement avec âge, il lui confère généreusement un accent circonflexe et écrit : « outrage ». (Comme toutes les grandes découvertes, c'est très simple, mais il fallait y penser; nons avions l'œuf de Christophe Colomb, la brouette de Pascal, nous avons maintenant l'accent circonflexe de Sinoquet!)
Pour compléter nos renseignements sur ce menu chefd'œuvre, disons qu'il se compose de quarante-deux vers, dont deux de quinze pieds et seize de treize pieds, qu'il comporte quatre hiatus, trois fautes d'orthographe (les valons... on lui montraient... Jui cette terre...), et qu'il y est question de l'admirable conduite d'une Alsacienne qui, en présence d'un gouverneur allemand, ouvre, pour montrer
son cœur, sa poitrine sur ses genoux (sic). Vous croyez que je blague ? Tenez, je cite textuellement :
Puis sur ses deux genoux, en face du gouverneur, Elle ouvrit sa poitrine en lui montrant son cœur.
J'ai gardé pour la bonne bouche la dédicace de ce dramatique récit.
La voici : Hommage au Prussien Willy, voleur d'honneur, vas! (Sic.) — Quand je vous le disais que ce brave homme était atteint de la folie des grandeurs! Parce que j'ai bêché les élucubrations qu'il perpètre, il m'accuse de lèse-patrie : qui touche à Sinoquet touche à la France !
N'y touchez pas, il est fêlé,
dirait SuUy-Prudhomme. Quant à l'épithète « voleur d'honneur », elle me réjouit au delà de toute expression : voleur d'honneur? Voyons, Ernest, réfléchis un peu, qu'est-ce que j'en ferais, de ton honneur?
Un conseil pour finir, mon bon ami : écris désormais : va (et
non vas) la deuxième personne de l'impératif du verbe aller — vas (avec un s) est la deuxième personne de l'indicatif présent : ne pas confondre ! — Quoi qu'il en soit, laissez-moi vous remercier, cher maître, de l'inépuisable complaisance avec laquelle vous voulez bien fournir à mes lecteurs et à moi-même matière à gaieté, en ces temps peu folâtres où les sujets de se réjouir n'abondent pas et où, par suite, le métier de chroniqueur fantaisiste devient si difficile.
Encore un complot !
Rassurez-vous : la République n'est pas en danger; le
complot en question ne tend qu'à
révolutionner les modes féminines.
Nos Parisiennes ayant, pour la sea-
... V son, passé la Manche, ont rencontré
à Londres ce qu'on appelle là-bas
les neiv-women (traduisez : femmes
nouveau jeu). Ces new-women se
reconnaissent à leur allure délurée et
à leur costume semi-masculin :
jaquette collante, plutôt courte, chapeau
d'homme crânement posé sur les cheveux...
coupés ras! De plus, elles portent... la
canne — oui, ma chère ! Elles la portent
dans la rue, à la promenade, au théâtre, en
visite, partout.
Vous pensez bien que nos belles excentriques ont trouvé l'innovation admirable et qu'elles ont décidé qu'elles aussi, cet hiver, porteraient la canne. Seulement elles prévoient qu'il y aura du tirage, comme dit l'autre, et que leurs maris, ou les plus sérieux de leurs amis, s'opposeront à cette exhibition ; aussi attendent-elles une occasion favorable pour frapper une sorte de coup d'État et pour arborer résolument, avec un bel ensemble, leur nouveau hochet; vous voyez que le mot u complot » employé plus haut n'était nullement exagéré.
Au fond, tout ce « nouveau jeu » me laisse plutôt froid; seulement j'aimerais que nos cuisinières, à l'instar de leurs maîtresses (qui sont aussi les nôtres), imitassent les
modes londoniennes, non pas en s'armant d'un gourdin pour (( faire leur marché », mais en sacrifiant leurs «rasses chevelures : les potages y gagneraient.
Pour revenir à nos moutons, ou plutôt à nos brebis, je m'attends maintenant à voir ces dames adopter, après la canne, le cigare et le monocle; vu l'acuité de leur anglomanie, elles fumeront de préférence le londrès; quant au monocle, elles choisiront exclusivement la marque « Mon...ocle à la mode de (Grande) Bretagne » .
Qu'inventeront-elles après cela?
Mystère plein d'effroi Dont mon cœur éperdu sonde en tremblant l'émoi.
D'ailleurs nous sommes si gnolles, nous autres du sexe mâle, que, même s'il leur prenait fantaisie de s'habiller en égoutiers, nous jugerions les new-women charmantes, et que personne d'entre nous n'oserait déclarer que, décidément, « le (nouveau) jeu n'en vaut pas la chandelle ».
Pour faire pendant à la gerbe d'annonces — a charmante en sa simplicité » — cueilhe dans la genevoise Feuille d'avis et reproduite plus haut, on me signale un certain nombre de publications exotiques, arrivées par le dernier courrier, qui ne le cèdent en rien au journal suisse, entre autres le Matin, de Port-au-Prince, et la France australe, publiée à Nouméa.
Dans le Matin, « le docteur Deveaux, ex-vétérinaire du
gouvernement, partant pour l'Europe, informe sa nombreuse clientèle qu'il laisse sa Pharmacie vétérinaire, avec toutes ses spécialités bien connues du public haïtien, aux Ecuries centrales {sic) ». — Sans aucun doute, les habitants de Port-au-Prince recourent aux spécialités bien connues du docteur Deveaux quand ils souffrent de la boulimie, d'un mal de chien, d'une fièvre de cheval, d'une bronchite attrapée par un froid de canard, ou quand on leur a joué un « pied de cochon ». — Un peu plus loin, a la maison Robert Stark a l'honneur d'annoncer au public qu'elle vient de reprendre sa Fabrication de cercueils dont le travail très soigné est déjà suffisamment connu de ses nombreux clients, pour lui faire espérer d'obtenir leur patronage comme par le passé. Les jours de fête et la nuit, s'adresser pour les commandes de cercueils, 54, Grande-Rue » ; — apparemment, c'est un genre de distractions bien haïtien, les jours fériés ou les nuits de noces, d'aller — ohé ! ohé ! — se faire prendre mesure d'un cercueil coquet (faut bien rire!). — Un autre industriel offre, pour des prix très modérés, des « corbillards de grande et de petite tenue ». — Enfin un abonné, M. Falaiseau, croit devoir a informer le public et le commerce qu'il a perdu son livret comme pensionnaire militaire s'élevant à quatre (jour des par mois » {sic).
Dans la France australe, une seule annonce, mais qui, imprimée en caractères énormes, occupe toute la quatrième page, et nous renseigne mieux que de longs articles sur les mœurs politiques dans la Nouvelle-Calédonie qui,
bientôt n'auront plus rien a envier à celles de la métropole.
« En prévision de la crise électorale, nous avons l'honneur d'annoncer à nos nombreux clients que, quelles que soient leurs opinions politiques, ils trouveront toujours chez nous des marchandises fraîches et de premier choix.
(( \.-B. — Les candidats peuvent offrir aux électeurs des liqueurs et des vins de Bourgogne de la maison B..., dont nous sommes les représentants. »
Le regretté Jules César luimême s'abstiendrait de tout commentaire.
Un homme s'est rencontré, d'une profondeur d'esprit incroyable, observateur raffiné, qui s'est prétendu capable de deviner le caractère d'une femme au genre de confitures qu'elle élabore.
\atLire économe : gelée de groseilles très cuites, jus pressé pour pouvoir peser le sucre. Marmelade d'abricots et de prunes non pelées (non galeuses aussi). Pots de terre brune, ayant la forme de pots à beurre.
Bourgeoise prétentieuse et poseuse : groseilles façon Bar (façon Bar... anglais, sans doute, pour être plus smart). Abricots entiers (s'en défier, car ils enivrent promptement : chacun connaît les entiers remplis d'ivresse). — Pots de verre coulé.
Maman prévoyante : gelée de groseilles très framboisée pour ôter l'acidité. Gelée de pommes et gelée de coings (parce que les effets — sur la nature desquels on me dispensera d'insister — de ces deux préparations se neutralisent : voilà une maman qui la connaît dans les coings). —
Petits pots de faïence blanche (mais sans œil au fond), assez petits pour que chaque enfant puisse en recevoir un entier à son goûter.
Ame d'artiste : framboises pures (symbolisant, apparemment, l'Idéal). Ecorce de melon (représentative, sans doute, du Bourgeois, de l'infâme Bourgeois). Azeroles (fruits aigrelets destinés à rappeler, je pense, les grincheux critiques d'art). Cerises doublées (évoquent l'idée suave de deux rosettes qu'on recevra, évidemment, quelque jour : celle du Christ de Portugal et celle de la Légion d'honneur, la première de&tinée à faire attendre la seconde et à la remplacer au besoin). — Pots anglais en terre bleue à fleurs blanches.
Chic suprême : gH'Oseille blanche en grappes. Tranches
d'ananas dans une gelée de fraises. — Pots de cristal à cannelures Louis XV. (Tu parles!)
Et maintenant, j'espère que mes lectrices vont me renseigner sur le genre de confitures qu'elles préfèrent : dis-moi quoi tu manges, je te dirai qui tu es. Je m'engage à ne point publier ces confidences psychoculinaires.
Un économiste distingué — un économiste, d'ailleurs, est toujours distingué, de même qu'un professeur est toujours un (( savant professeur », — M. Barès, propose de débaptiser, pour les rebaptiser d'après un système nouveau, dont il est l'auteur, tous les boulevards, avenues, rues, places, impasses, passages, carrefours de Paris, et ce afin de faire servir la dénomination des voies de notre bonne ville... à l'enseignement de la géographie, science généralement négligée par nos compatriotes. (Pour ma part, je confesse sans orgueil que je ne possède que très imparfaitement la liste officielle des chefs-lieux et souspréfectures de France, et que, par exemple, je suis obligé, pour me rappeler les noms des deux principales villes de la Charente-Inférieure, de songer au directeur du Théâtre- Libre et au rédacteur en chef de Y Intransigeant.)
M. Barès, qui semble avoir pris pour devise : (( Instruire en baladant », voudrait diviser Paris en quatre quartiers principaux, bornés par les boulevards du Nord, de l'Est, de
l'Ouest et du Midi. Entre ces artères principales, on placerait les rues du Nord-Est, du Sud-Ouest, etc., bref, toute la rose des vents. (Ce qu'Armand Silvestre va être heureux!)
D'HALLtftCOORTl
Les rues secondaires porteraient les noms des pays situés, par rapport à la France, dans les contrées répondant à ces divers points cardinaux : la rue de Belgique, par exemple, aboutirait au boulevard du Nord. Les voies centrales seraient naturellement réservées à la glorification des provinces françaises.
Cependant, comme on n'arriverait pas ainsi à trouve
des noms pour toutes les voies, on désignerait plusieurs rues par les noms des diverses capitales : la rue de Bruxelles, par exemple, se grefferait sur la rue de Belgique. Puis, on prendrait les noms des divers produits des pays ou des villes désignés. Ainsi la rue des Rillettes se ramifierait sur la rue de Tours, la rue des Anchois sur la rue de Norvège, le passage du Rhin (à toi, Gondé!) sur la rue d'Allemagne, la rue de l'Amirauté sur l'avenue de Suisse, l'impasse des Pickpockets sur la rue de Londres . Enfm , on aurait recours aux noms des Grands Hommes : la rue Sinoquet d'Hallencourt serait proche de 1 venue de Gharenton...
A une époque où les vaudevillistes eux-mêmes deviennent lugubres, la littérature d'héritiers me paraît une source de franche gaieté : quoi de plus amusant que cette épitaphe, relevée par notre intéressant confrère ÏEclio du Public sur la tombe d'un gendarme, dans le cimetière de Goulangessur-Yonne :
Ci-gît Brifl'aut, Gendarme de la brigade de Coulanges.
i82 A MANGER DU FOIN.
Il laisse une veuve inconsolable Et une jument à vendre.
Et que dites-vous de cette autre, que j'ai vue, de mes yeux vue, au Père-Lachaise (il s'appelle Lachaise sans doute parce qu'on y vient pour s'y reposer longtemps) :
Ci-gît notre bon oncle X...
Expiré à la fleur de son âge,
Emportant tous nos regrets.
Je passe condamnation sur l'expression amphibologique (( emportant tous nos regrets », encore qu'elle semble signifier que le défunt n'en a point laissé; mais ce que je ne digère pas, c'est « la fleur do son âge ». Car enfin, né en 1820, mort en 1891, cet oncle, ou le diable m'emporte, avait tous les droits du monde à se proclamer septuagénaire.
Citons encore cette épitaphe gouailleuse, rédigée par un gendre poète pour son beau-père, qu'un recueil nous a conservée, mais dont nul conservateur de cimetière n'autorisa jamais, assurément, l'apposition sur une pierre sépulcrale :
Sous ce froid monument Mon beau-père repose; Je n'en suis pas la cause, Mais j'en suis bien content.
On ne devait pas s'ennuyer avec ce fantaisiste que son aimable jovialité nous interdit de classer parmi les méchantes gens, puisqu'il est admis sans conteste que « tous les gendres sont bons, hors le gendre ennuyeux ».