‹ A manger du foinChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Conte de Noël : le petit Jésus anarchiste. — Encore Sinoquet ! — L'impôt sur les chroniqueurs. — Le congrès de Lisbonne ; VÉcole professionnelle de journalisme, programme des études. — Héroïsme et conférences : le record du baiser établi par le lieutenant Hobson,

Hein? quoi? vous dites, mon cher lecteur? que souhaitezvous, vous, exquise lectrice? Mon Dieu, mesdames et messieurs, si tout le monde parle à la fois, il est impossible de s'entendre! Ces messieursdames désirent? — Ah ! parfaitement, un conte de Noël ; oh!

vous ne me prenez pas sans vert; on connaît ses devoirs et qu'un chroniqueur, le 2 4 décembre, est obligé d'y aller de sa petite légende pieuse. Seulement, vous savez, je ne brille pas beaucoup dans ce genrelà ; aussi, j'ai eu recours à mon vieux copain Henry Gauthier- Yillars. Ce prosateur français, rosse, mais pas méchant, au fond, m'a envoyé le conte que vous allez lire :

La scène est au ciel, le soir de la Nativité.

Le petit Jésus dit, avec un soupir d'ennui, à Dieu le père : (( Allons, il me faut descendre sur terre, porteur de joujoux pour les enfants qui attendent ma venue annuelle. C'est ma nuit de corvée; si je pouvais m'y soustraire! Mais

les matérialistes l'auraient trop belle à nier mon existence. Le devoir pro- ^.jAN^ï^ ,«j*^6s^^ fessionnel avant tout. ))

^^^ Et il s'achemina vers Paris,

suivi des chérubins-portefaix qui équihbraient sur leurs dos ailés des piles de paquets très hautes. Vous connaissez la route, on prend par la voie lactée, la Grande-Ourse, on descend à l'est de Paris et on traverse la ville.

Dès qu'il entra dans la zone d'hiver, l'Entant-Dieu grelotta : (( Broou! quel froid sec et pinçant! J'ai haie d'avoir fini; coupons par le plus court. » Donc, au lieu de piquer tout droit sur le quartier du Parc-Monceau, cage d'enfants riches, il s'arrêta d'abord sur Belleville, Ménilmontant. la

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Villette. (( Attention î ordonna-t-il à la première escouade de ses chérubins; apprêtez-vous à précipiter votre charge dans les cheminées des maisons que j'entrevois là-bas; et dépêchez-vous. »

Les chérubins stoppèrent, interdits.

— Eh bien, qu'estce que vous attendez?

— Seigneur,

re

pondit le moins timide, Votre Divinité ne se rend peut-être pas compte de notre embarras... mais, ces maisons oli nous devons jeter les paquets... comment les pénétreraientl'intérieur? Il pas de chemi-

jouets ils à

n y a nées.

vrai.

C'est ma foi dit Jésus sur-

pris.

Il regarda mieux

les maisons étaient si

s'approcha

pauvres, si misérables, que les locataires avaient supprimé les cheminées pour en interdire l'accès au gel et à la neige. Puis, à quoi bon des cheminées, en ce temps où le charbon coûte plus cher que le pain?

(( Oh! oh! pensa Jésus, comment ne suis-je jamais venu par ici? Les mœurs de ces pauvres gens sont singulières... »

Avisant enfin une maison dotée d'un tuyau de tôle, il s'y glissa. Le céleste ramoneur dégringola dans une chambre où nul meuble n'offusquait la liberté des murs. Sur un lit de sangles, un couple de misérables; cinq petits enfants, blottis dans un coin du galetas, dormaient tout habillés afin

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d'avoir moins froid, serrés les uns contre les autres, et rêvaient d'un pays inconnu rempli de Bureaux de bienfaisance et de Fourneaux de charité.

Jésus s'aperçut que les petiots avaient les pieds nus ; il chercha vainement leurs souliers pour les remplir de poupées consolatrices ; les pauvres gosses n'avaient jamais eu de souliers Il remonta un peu triste par la cheminée, descendit dans une autre maison, dans une troisième, dans une

autre encore, sans voir jamais de feu, de meubles, de souliers. Et plus il visitait de chambres nues, plus grandissait sa colère, et les chérubins-portefaix qui voletaient à quinze pas derrière lui se chuchotaient :

— Sûr que Notre-Seigneur va se fâcher à fond et tout casser.

A la dixième maison, Jésus n'y tint plus : (( Ainsi, voilà ce que j'apprends! Tandis que je coml)le de biens des familles qui n'ont rien fait pour ça, d'autres végètent au point de n'avoir pas même de souliers pour les enfants qui trottinent pieds nus dans la neige! et les heureux, endormis dans leur béatitude de propriétaires, ne songent pas à secourir les déshérités! C'est de la sorte qu'ils m'acquièrent la réputation de Dieu partial, injuste, protégeant la minorité des satisfaits. Tant pis pour eux, je vais faire un exemple dont on se souviendra. »

11 court vers les quartiers riches où les maisons abondent en cheminées. Là, il trouva des bataillons de souliers cam-

pés au seuil des âtres. Il y en avait même trop, car pour tromper Celui qui sait tout et récolter plus de polichinelles que leur dû, les petits enfants des banquiers avaient aligné d'innombrables paires de chaussures, pantoufles, bottes, brodequins, jusqu'à des snow-boots.

(( Si jeunes, et déjà si filous! » pensa Jésus. — Méthodiquement, minutieusement, ainsi qu'au matin un garçon d'hôtel dans les couloirs endormis, il ramassa les paires de chaussures, grandes et petites, sans en oublier une. Il razzia le quartier Monceau, le quartier des Champs-Elysées, le quartier Malesherbes, le quartier du Bois de Boulogne. Puis il revint, d'un vol alourdi, aux quartiers pauvres, et dissémina son butin dans les maisons tristes, où l'onglée mordait tant de petits pieds nus.

Et il remonta au Ciel , vers l'Infinie béatitude, avec la satisfaction du devoir accompli.

Jamais la Préfecture de police ne put expliquer d'une manière plausible le rapt de tant de souliers. M. Lépine déclara aux interviewers que de pareilles anomalies ne se produisaient pas sous son principat. Quant à M. Charles Blanc, il faillit en devenir occultiste.

— Et les polichinelles? demandez-vous. Qu'est-ce qu'il en a fait, le petit Jésus?

Je n'ai rien de caché pour mes lecteurs : les polichinelles? l'Enfant Dieu les a déposés chez M. Henri Becque. On entendra souvent parler d'eux, mais on ne les verra jamais,

Reçu du fougueux mégalomane illettré qui signe Sinoquet d'Hallencourt, mais qui s'appelle seulement Sinoquet, le dernier numéro de son canard : l'Institut populaire. Allons, il y a encore de beaux jours pour la gaieté française! Avec beaucoup de fautes d'orthographe et pas mal de mau-

vaise foi, il affirme que le Journal amusant et moi, nous exaltons l'Allemagne (?) en blaguant les œuvres de Sinoquet, et il s'écrie : a Un coup de balai, la police! ou donnez-en le droit au peuple et à l'armée! )> — En fait de balai, mon gros, on vous donnera un joli balai de crin

enveloppé dans une superbe peau \ \ I / / de balle. — Il m'accuse de cra-

\. ^ •■' ^ cher un limon infecte {infect, Er-

nest, ne prend pas à'e final au masculin) et me compare, une fois de plus, au moucheron qui bourdonne autour de l'aigle. Beaucoup plus indulgent pour luimême, il déclare, à propos de son poème : les Martyrs d'Alsace, que « cette œuvre historique donne le soufflet suprême au vainqueur » .

— Charmante modestie! — Enfin, soucieux de démêler les sombres motifs qui me font manquer de respect à une gloire aussi haute que la sienne, il se demande :

« Est-il (l'auteur Ain vilain monsieur) un ver de terre jaloux d'une étoile brillante et pure? Est-il désespéré de ne pouvoir l'atteindre pour en faire sa conquête? » (Sic.)

Vous avez mis le doigt dessus, enfant d'Hallencourt, je suis à la fois un moucheron et un ver de terre, de même que vous cumulez les dignilés d' « aigle » et d' u étoile pure » ; seulement, vous devriez vous offrir comme cadeau de Noël un dictionnaire et une grammaire; votre orthographe ne pourrait qu'y gagner, et vous éviteriez des phrases aussi balourdes que celle-ci : (( Il n'y a plus un Français qui fait quelque chose de bien. » — Par contre, j'admire sans réserve, ô Poète, vos vers \ ictorhugrotesques :

Les devoirs du poète devant l'humanité [13 pieds) Est de clamer bien haut le droit, la vérité {sic).

Et puisqu'à vous en croire l'Institut populaire (achat à crédit d'instruments de musique en tous genres, pianos, bannières, etc.) que vous avez fondé, est la seule gloire du siècle dont l'honneur reste intact, recevez mes très vils compliments de Christmas, avec lesquels j'ai l'honneur d'être..., etc..

Après l'impôt sur les domestiques, après l'impôt sur les célibataires, l'un et l'autre repoussés par la Chambre, voici qu'on propose un impôt... sur les chroniqueurs! Oui.

— Vous riez? — Moi pas.

(( Tout chroniqueur est un monsieur inutile, sur lequel l'Etat devrait percevoir un impôt indirect, comme sur les cigarettes de la régie qui s'éteignent trop souvent et sur les allumettes qui ne brûlent pas du tout. » Ainsi s'exprime en une chronique spirituellement paradoxale a sur l'inutilité de la chronique » le docteur Michaut, un maître et même un dosimètre, qui fonctionne dans une revue d'Alcaloïdothérapie pratique. Et, pour étayer cette proposition tendancieuse, notre dangereux confrère, empruntant au président du conseil sa forme favorite de raisonnement, pose ce dilemme : ou le lecteur est un esprit cultivé, et alors il n'a nul besoin de prendre connaissance des réflexions plus ou moins saugrenues d'un monsieur quelconque (celui qui signe ces lignes, par exemple) sur des sujets auxquels il peut réfléchir lui-même, ses réflexions propres ayant autant de valeur que celles du chroniqueur; ou bien le lecteur est un monsieur

tgo

abruti par l'alcool, la bicyclette, — n'oublions pas les traductions fantastico-wagnériennes perpétrées par M. Jacques d'Offoël, — ou... par le surmenage (c'est un médecin qui parle) de la clientèle médicale, et alors il est incapable d'attacher le moindre intérêt à des élucubrations dont la lecture

est pour lui une perte de temps, — le temps consacré à la lecture étant nécessairement pris sur les instants qu'il pourrait consacrer à s'ingurgiter des petits verres d'éthyle multicolore, à faire valoir la rotondité de ses gastrocnémiens agitateurs de pédales rapides, ou encore à écrire, en caractères illisibles, des prescriptions baroques autant quinutiles, à l'effet de faire mélanger par un apothicaire des substances qui hurlent d'être accouplées...

Vous m'en direz tant! il est bien certain qu'en faisant

entrer en ligne de compte la rotondité des gastrocnémiens, le leader dosimétrique m'en obstrue un sacré angle, comme disait délicatement Bernardin de Saint-Pierre, et qu'après cela je ne vois plus ce que je pourrais objecter à l'impôt

proposé , sinon la nécessité où il me réduirait de faire appel à la charité publique. Cet impôt, on doit le reconnaître, serait fructueux ; le D' Michaut cite, comme d'un (( rendement »

excellent dans ce qu'il appelle, en son langage de

praticien, la u polyurie chroniqueuse )) : notre confrère X..., qui publie 24 articles hebdomadaires, le (( polysarcique avuncule » — ces médecins ne respectent rien — du Temps, enfin Emile Bergerat, lequel n'a pas consacré moins de 87 articles à sa brouille avec Porel (s'il a la brouille, il n'a point la trouille).

L'humoriste médical termine en réclamant pour Sarcey un supplice épouvantable, il demande qu'on force notre oncle (( à écouter seulement cinq fois (seulement me plait) l'une des pièces qu'il a couvertes d'éloges, en compagnie d'un jeune poète chargé de lui chatouiller les vibrices qui

iga A MANGER DU FOIN.

ornent ses vastes narines ou les conques de ses gigantesques oreilles, chaque fois que le sommeil le gagnera ». — Docteur, aous êtes méchant... surtout pour le jeune poète, lequel aura vraiment trop d'ouvrage. Quant à votre exécrable projet d'impôt, j'espère que, malgré le talent avec lequel vous le défendez, nos députés n'en voudront point, et que vos arguments, d'ailleurs solides, ne leur feront Michaut ni froid.

Par bonheur pour le champion de l'Alcaloidothérapie, le congrès international de la Presse qui vient de se réunir à Lisbonne n'a pas connu ses prétentions subversives; sans quoi il n'eût pas manqué de réclamer aux gouvernants de tous les pays des mesures de rigueur contre cet empéchoiir de chroniquer en rond. Mais s'il n'eut point à connaître do M. Michaut, il n'en agita pas moins de graves questions, et telle de ses délibérations paraît dès maintenant grosse de conséquences (espérons que ces conséquences seront plus (( conséquentes », comme parle mon concierge, que la souris dont accoucha la Montagne, également grosse, du regretté La Fontaine). Le congrès, donc, exprima le vœu que fussent fondées des écoles professionnelles de journalisme ; il fit plus, ii établit les bases de l'enseignement qui devra être

A MANCxER DU FOIN.

donne dans ces établissements dont le besoin se fait seiilir même aux nez les plus hermétiquement obturés.

Les journalistes de l'avenir seront pris tout jeunes, afin qu'ils n'aient pas eu le temps de contracter des habitudes mauvaises, par exemple le souci de l'exactitude, la recherche du mot juste ou de l'épithète rare, la probité intellectuelle et littéraire, tous défauts qui.

sans doute, s'atténuent à la longue, mais ne disparaissent jamais complètement . Tous seront internes, afin de n'être point exposés à rencontrer dans leurs familles des personnes affligées d'un style correct. Le programme de l'école journalistique aura ceci de commun avec celui de l'Université que les élèves entreront d'abord dans les classes préparatoires : là, on aura soin de ne pas molester, par un travail trop hâtif, leurs précieuses méninges ; on ne leur apprendra, pour ainsi parler, que l'A B G de leur profession: la Uste des principaux clichés, les fautes de syntaxe usuelles, l'art de feuilleter un Larousse; comme devoirs : des épreuves à corriger, quelques exercices faciles, ime phrase de Chincholle, par exemple, préalablement récrite en (( bon français » (par quelque pauvre diable de licencié es lettres, qui trouvera de la sorte l'occasion d'utiliser ses détestables connaissances), que les écoliers devront ensuite reconstruire telle qu'elle fut écrite par le reporter en chef du Figaro. En résumé, rien en ces cours du début, que des notions élémentaires sur la technique plumitive ; par contre, l'éducation sera l'objet d'ime sollicitude toujours en éveil : progressivement, on entraînera ces

(( gâ-

if)'4 A MANGER DU FOIN

cheurs d'encre » en herbe à de petits mensonges, d'abord très simples, suivis de rectifications doucement perfides, puis à de sournoises médisances, enfin à d'astucieuses calomnies. Dans les cours de récréations, de petits bassins peuplés de canards rappelleront aux enfants, au milieu même de leurs jeux, l'avenir qui leur est réservé.

Fortifiés dans ces pratiques préliminaires, les apprentis

rédacteurs aborderont les classes dites d' (( enseignement spécial ». Il leur sera permis de choisir entre trois sortes de ^/^^... ^^>\ .^^M'^ ^^1 cours, ayant trait, les uns

au journalisme politique, les autres au littéraire, les troisièmes au journaUsme d'information; tous se retrouveront aux cours de

publicité qui, par leur importance capitale intéressent également le leader politique, le critique éminent et le grand reporter.

Pour les politiques, des spécialistes notoires professeront des cours de Mauvaise Foi, d'Injures, d'Incohérence; deux fois par semaine, exercices pratiques sur l'Art de recevoir ou d'envoyer des témoins ou d'être témoin soi-même.

Les reporters apprendront à raconter congrûment le Terrible accident sur la ligne du Nord, 200 victimes, le Sextuple suicide de la rue des Vieilles-Poires. \e Drame de Romainville. hojv'ibles détails, à narrer les incidents — toujours si palpitants d'imprévu — d'un voyage présidentiel, à extraire du jioz d' (( un vieux diplomate » ou d' « un haut personnage de qui la situation officielle nous oblige à taire le nom » des vers assez longs pour fournir i5o lignes de copie sur « ce

iga

qui se dit dans les sphères gouvernementales » — le vieux diplomate et le haut personnage n'existant, du reste, que dans l'imagination de leur interviewer.

Aux littéraires enfin , seront réservés des cours de Gros- Bon-Sens, de Rosserie, de Symbolisme, d'Occultisme, de Solécisme, d'Anachronisme, de Critique théâtrale, avec la manière de traiter les actrices comme elles le méritent, quand elles ont le cœur nickelé, etc., etc.

Des plus captiA'ants, les cours de publicité, d'après la méthode à laquelle M. Tristan Bernard, le hardi chasseur de chevelures, a attaché son nom, et qui veut qu'un souci éclairé de . ,

littérature, inutile et même fastidieux quand il s'agit de l'article de fond, préside à la confection des Annonces. On écrira, par exemple, en collaboration avec Victor Hugo :

(( Lorsque l'enjant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris... et ne tarit pas d'éloges sur le compte du Biberon Suçard, préférable à toutes les nourrices. »

Et avec Musset :

(( Le soja sur lequel Hassan était couche était dans son espèce une admirable chose... car il provenait de la grande Compagnie asiatique d'ameublement qui va chercher aux pays aimés du Soleil ses merveilleux mobiliers artistiques. »

Je me charge de faire parvenir à l'administration de l'école

professionnelle, moyennant un petit droit de commissiun, les demandes d'admission qu'on voudra bien m'adresser.

On n'a pas oublié le lieutenant Hobson. ce courageux

officier américain qui tenta, selon sa pittoresque expression, de (( mettre en bouteilles » l'escadre espagnole, en coulant son propre vaisseau pour bouclier le goulet du port de Santiago oii la flotte de l'amiral Cervera s'était réfugiée ; c'est en vain que, par la suite, les Espagnols, pour écliapper à leurs adversaires, tentèrent de les... repousser du goulel.

En bon Yankee, le lieutenant Hobson — qui, on doit le reconnaître, a réussi là un (( coulé » peu banal, propre à faire sécber de jalousie les Signaux et autres princes de

A MA-NUEll DL FOn.

billard — s'est empressé, de retour dans son pays, de battre la grosse caisse et monnaie avec la célébrité qu'il s'est acquise par ce hardi coup de main. Et comme aux Etats-Lnis tout finit par des tournées — de même qu'en France par des

chansons, — Hobson a entrepris une tournée de conférences, agrémentée, je pense, de nombreuses (( tournées » de cocktails offertes par ses admirateurs, à travers les principales villes de l'Union, qui auront ainsi la satisfaction d'entendre le récit du coulage du Merrimac, monologue patriotique, interprété par l'auteur de cet exploit.

Ce n'est pas tout : le lieutenant Hobson, en même temps qu'il travaillait à sa fortune, entreprit, mettant à profit l'accueil flatteur que lui réservait partout la population féminine, d'établir un record, le u record du baiser ». Cette

iO^ A MANGER DU FOIN

tentative, disons-le tout de suite, a pleinement réussi, et il est douteux que le record de Hobson soit battu de si tôt : l'heureux lieutenant — héros métamorphosé en Eros — a accompli ce nouvel exploit, le jour de son arrivée à Chicago, d'embrasser i65 (cent soixante-cinq) dames et demoiselles. On avait dû organiser un service d'ordre, et c'est entre deux haies de policemen que les galantes solliciteuses ont défilé pour arriver jusqu'au conférencier.

Les lilles d'un ancien gouverneur des Carolincs — les riz et les grâces, sans doute, paraient leurs jeunes visages — ont ouvert cette série d'embrassades, et aussitôt le flot féminin a suivi. Parfois, nous assure-t-on, ce flot recidait épouvanté... parce qu'il apportait aux pieds du triomphateur quelque vieiUe miss ou quelque lady hors d'âge qu'on eût vainement olTerte à dix mille contre un dans un concours de beauté. Mais le courageux Hobson, })our ne pas faire de jalouses, s'exécutait stoïquement; jusqu'à la fin de la séance, on ne l'a pas vu faillir une minute, et il a embrassé toutes les impétrantes avec la même apparente satisfaction que si elles eussent toutes ressemblé à Clara AVard. (Hypothèse Chimayrique.)

Dès le lendemain, d'ailleurs, il battait lui-même cette performance, à Kansas-City. Mères, filles, voire petites-filles, attirées par l'écho des baisers de Chicago, étaient accourues à son hôtel. Nouveau service d'ordre, nouvelle séance le soir venu. Quand Hobson interrompit la réception, il avait embrassé /iiy (quatre cent dix-sept) visiteuses. Mis en goût, il tint le lendemain le même discours que la jeune Espérance dans un sonnet fameux de Sully-Prudhommc :

. . . Mes sœurs, si nous recommencions !

et il rcconunença en eflet, de sorte que le chiiîre total de

Kansas-City atteignit 700 (sept cents). Voyez donc ce record!

Toutes les « belles » des Etats-Unis auraient eu leur tour,

si le département de la marine, apparemment cuirassé contre

A iMA>;GER DL FOIN. i(j«j

loiile émotion sentimentale, ne s'était choqué de ces tendres manifestations et ne les avait impitoyablement interrompues en donnant à Hobson l'ordre de partir sans délai pour les Philippines. A cette heure, le lieutenant vogue vers Manille, regrettant amèrement les admiratils baisers de ses expansives compatriotes. Mais il se consolera sans doute quand il connaîtra l'ordre officiel par lequel le conseil d'hygiène de New- Jersey engag-e ses concitoyens à éviter de s'embrasser afin d'empêcher la contagion de... l'inllucnza.

En tout cas, le lieutenant Hobson, la guerre terminée, sera fondé à réclamer de son gouvernement, pour récompense de ses faits d'armes, un poste d'attaché d'embrassade. (11 est classique, mais que voulez-vous que j'y fasse?)

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