MORALE
On ne prend pas la mouche avecque du vinaigre.
Pourquoi je me présente? Simplement parce que je li à ne plus dîner chez moi, attendu qu'entre les mains de ma cuisinière, l'anse du panier se livre à des chorégraphies trop coûteuses. Or, comme le constatait Labiche, qui, du jour où il fut nommé (( quarante », se vit inviter chaque soir à des repas somptueux : (( L'Académie, ça n'est pas très drôle, ça ne rapporte pas gros, mais... on est nourri! » — On a beau dire, c'est une sérieuse économie.
Aussi bien, l'annuaire Paris-Parisien, que je viens de
en s
\ VIANdËK DU FOIN.
consul lor, décrète qu'il est (( cliic » d'avoir un académicien parmi ses relations amicales. Entre nous, je me figure mal MM. Sorel et Lavisse faisant une tournée de salons pour y élucider des points d'iiisloire; M. de Hérédia allant en ville pour réciter ses admirables Trophées ; M. Pierre Loti colportant ses récits de voyage; M. Joseph Bertrand, le dos à la
cheminée, exposant ses idées sur ^ le calcul différentiel et intégral.
M. Anatole France s'exhiberait plus volontiers; mais, narrateur prolixe, il passe pour raser ses auditeurs; quant à M. Ihunetière, certains le redoutent à juste tilre : songez donc! un homme qui dit ce qu'il pense!
Heureusement, à défaut de relations académiques, le Paris- Parisien indique d'autres chemins menant tous au Chic : il faut, paraît-il, mépriser les journalistes, n'avoir pas d'âge (!), tâcher d'être apte à comprendre du Beethoven (sic), connaître des poètes symbolistes, parler fréffuemment de son tul) {oh!) et user beaucoup de (( j^etits bleus » ! — Ce sont là j^iocédés à la portée de tous.
D'ailleurs ce petit volume est étrangement commode; on y trouve sur les notoriétés des lettres, de la musique, de la peinture, etc., des renseignements substantiels et des jugements d'une savoureuse originalité. Jugez. Je transcris textuellement :
Pierre DecoiirceUe : drames qui se jouent quatre cents fois de suite.
M'"* Ro(jer-Mick)S : pianiste, profil de médnille, bras admirai )l(^s.
\ Nf.WGEH DU FOIN, 27
M"'" Rom Bonheur : s'habille on lionimo avec aiilorisalioii de la police. Bœufs, chevaux...
M"^ Giitzviller .jeune fille qui a des succès dans les salons.
DcJmas : baryton ])resque ()) hors ligne.
Lamovreiix : chef d'orchestre célèbre par la raideur de son bàlon et de son caractère.
Cliariran : portraitiste connu, peinture élégante et riche.
Moiuiel-Sally : se destinait à être pasteur protestant. Chevalier de la Légion d'honneur. Tragédien de génie.
Cleo (le Merode : bandeaux, danse...
Comte (le Dion : duels célèbres, ^oi turcs à \ a peur (sic).
Milan : roi de Seibie, en le traite (sic).
J'allais citer d'autres ingénuités, mais ma raillerie s'arrête devant ce yiaragraphe qui me santé aux veux, page 271 :
WiLLY : Profonde érudition cachée sous une forme d'une (jaieté sans bornes.
Profonde érudition! profonde érudition! lié! hé! tout de même, il a du bon, ce boiiquin-là.
Nous autres gens de lettres, nous en recevons beaucoup (de lettres) aussi variées de ton que la partition de Fervaal : (( J'étais triste, dévoré de spleen, la lecture de votre chronique du 10 courant m'a rendu la joie, la santé )), pro-
clame un correspondant obscur, mais cle qui je crois reconnaître le style pour l'avoir lu dans mainte annonce à la louange d'un purgatif célèbre. Un autre, au contraire, me traite de u veau », — j'ai relevé plus haut cette erreur zoologique ; — il ne me cache pas qu'il me tient pour le dernier des misérables : mais il me cache son nom. Même mon pauvre physique ne trouve pas grâce à ses yeux : « Vous
avez beau, écrit-il, exposer ^r3 dans les salons de Berger
:^ votre photographie astu-
cieusement et savamment retouchée, tous ceux qui
vous ont une fois aperçu ont remarqué votre physionomie aussi ingrate qu'un camarade à qui on a prêté de l'argent. )) — Un troisième, évidemment informé de mes relations intimes avec une femme qui confectionne des chroniques musicales, m'anirmc que cette dame s'honorerait en célébrant le talent du fameux (?) mandoliniste Machin qui, à la dernière soirée des Chose, a fait déborder l'enthousiasme ])ar la maëstrin avec laquelle il exécute un morceau d'une bien charmante inspiration, intitulé : l pou/fer de rire. Cette hist!)iie d'enthousiasme débordant m'a tout l'air d'un « bateau », à la rc^nstruction duquel le grrand mandoli niste Machin lui-même ne doit pas être étranger.
Il est, on le voit, parmi ces fabricants d'épîtres, des pitres. Mais il s'en trouve de plus sympathiques et même de spirituels : celui, par exemple, qui m'envoie une série de ca-
lembouis effarants et de qui je me reprocherais de ne pas publier intégralement la lettre :
(( Monsieur.
(Celle ligne de poiiils remplace loule une douche d'éloges que l'aiileur a cru devoir déverser sur mes robustes épaules ; d'ailleurs, ayant annoncé que je publiais son « honorée » intégralement, je rougirais de n'y pas supprimer quelques petites choses.)
(( Permettez-moi de vous soumettre quelques essais qu'on pourrait rapprocher de ceux de Montaigne (ce qui prouve que les Montaignes se rencontrent quelquefois). Je ne serais pas fâché de vous faire éprouver la sensation <( raisin pas mûr » que m'a causée aux gencives la dégustation de certains de vos articles : juste retour des calembours d'ici-bas!
(( Si tous vos disciples faisaient comme moi, vous auriez le droit d'être fier de ce tribut d'un hommage unanime à Willy (en voulez-vous, des hommages?), et certes, en ce temps de gâtisme et d'Otéromanie, ce ne serait pas le A\ illyputien de vos succès. Quoi qu'il en soit, voici quelques échantillons de mes petits produits :
(( — Quand on se sépare d'une maîtresse, il ne faut jamais lui garder un lien de sa chaîne.
(( — Souvent un morceau de pain sec est une tartine de résigné.
a — Comme on a son nez, on se mouche.
(( — C'est en ballon qu'on se montre sous son véritable jour; Kl, plus qu'ailleurs, on a l'air et l'ascension.
(( — Ce sont les naïfs qui sont le plus sujets à la folie des candeurs.
(( — Dans une brasserie, quand vous demandez un bock, il est inutile d'ajouter : a bien tiré et sans faux col. » On sait bien que la bière qui coule n'amasse pas mousse.
(( — On devrait supprimer les blanchisseuses; elles passent leur temps à nous faire subir la loi du linge.
« — Il y a plus d'un propriétaire pingre en bâtiment.
(( — La charité ne profite qu'à ceux qui connaissent l'art de l'exploiter : tout vient au poing à qui sait le tendre.
« — Les bronchitiques sont plus à plaindre qu'à blâmer : l'excès en toux est leur défaut.
« — Pourquoi chercher noise aux cambrioleurs? Tout
X^/Ko^l)^
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ce qui pille n'a pas lort. (Heu ! Un peu dur, n'est-ce pas?... Tout ce qui brille...)
(( — En escrime, on dégage pour se fendre; au ^lontdc-Piélé, on se fend pour dégager.
« — Pendant les chaleurs, les personnes comme il faut vont chercher la fraîcheur à la campagne. 11 n'est que les gens distingués pour se donner grand air.
« — Je connais des femmes mariées qui ne seraient pas heureuses d'avoh" un mari qu'on sût sans péché.
(( — 11 y a des femmes qui aiment être battues : des coups et des douleurs, il ne faut pas discuter.
(( — Il y a Ijica au moins un jour par mois où l'on doit
\ MANGER Di: FOIN.
être gai (le vingtième de préférence), car le 20 dissipe la tristesse.
(( — Notre oncle Sarcey aux jeunes auteurs dramatiques :
Soudrci
z cru on vous conseï
lie
avant que l'on vovis joue.
(' — Il } a un abîme en tre celui qui garde un mort et celui qui l'enterre : les fossoyeurs ne sont pas les veilleurs.
(( — Pour la coifl'ure des femmes, on aimerait quelque chose de simple; ainsi, un bonnet n'a jamais déparé joli visage.
(( — - Je vais rarement à la Comédie -Française, mais je fréquente volontiers chez les marchands d'oiseaux. Au moins, là, je me trouve en pleine maison de volières. (( — Le nez des poivrots prend, à la longue, une teinte
foncée, en vertu de ce principe qu'on est toujours puni par oii l'on a liché. n
Ces admirables pensées sont signées : Un élève qui promet.
Moi, je trouve qu'il tient déjà.
Je cueille, dans un article du à l'une des u compétences »
les plus reconnues en matière coloniale, cette remarque dont la justesse ne saurait échapper qu'à de purs idiots : u Le péril jaune menace plus que jamais l'Europe. Non, l'avenir n'ci^t pas /oôe. »
Il est de fait qu'un avenir jaune ne saurait être rose. Mais je crois qu'on aurait tort de voir les choses trop en noir. Si les races orientales voulaient jouer envers nous le rôle de Vocre — pardon — de l'ogre envers le Petit Poucet,
rmc//(/onation serait à son comble et provoquerait à coup sûr un niaiivemeni populaire assez important pour conlraindre nos gouvernants à faire respecter nos droits violets, non, violés. Sous les plis protecteurs du drapeau tricolore, les blancs sauront conquérir les marchés de l'Asie dont, d'ailleurs, les chemins sont ouverts, et notre ciel, un instant chargé de nuages gris, redeviendra bientôt bleu.
Du reste, personnellement,
je m'en tamponne les mi-
rettes; pourvu de créanciers,
mais non point de valeurs de
bouisc, hausse ou baisse ne saurait rien faire à n)a rente.
(Celui-là, il est de Molière!)
Ouf!
Larsque, naguères, l'illustre divetle \velle Guilbert convola en justes noces, une foule de reporters se sentirent émus dans leur cœur, pour parler comme l'auteur de V Iliade (en voulez-vous, dcsz'llomèreP) : ce mariage n'allaitil pas ra^ir à l'admiration des foules la chanteuse aux gants noirs 1^ Yvette rentrerait-elle dans le sein de la vie privée? Ah! cachez ce seui qui nous empêcherait de vous voiri
(Le vers est im peu long ; mais on les porte comme ça cette année.)
Songez donc ! Si 1' « exquise diseuse » , abandonnant les planches pour le coin du feu familial, se muait soudain en petite bourgeoise, bien popotte, renonçant à faire entrer dans la caisse des (( Ambass »
ou de la Scala les fortes recettes, uniquement soucieuse désormais de petites recettes culinaires, de bœuf-mode et de confitures de ménage! Quelle dèche, mon empereur ! et combien mornes deviendraient nos music-halls î
Et les reporters, agitant ces sombres pensées, inlervicAvèrent Yvette : mais, d'un mot, elle leur rendit la vie. Yvette ne renoncera pas de sitôt à dé chaîner des enthousiasmes : liée par un engagement draconien (cinq ou six cents francs par soirée, — une misère !), la pauvre est contrainte de s'exhiber sur la scène durant plusieurs saisons encore. Merci, mon Dieu! Merci aussi, braves reporters qui divulguâtes cette bonne nouvelle!
Mais la glorieuse divette ignore sans doute qu'un redoutable rival se prépare à lui disputer la faveur du public. Ce rival jouit déjà d'une certaine notoriété, mais acquise par des travaux qui n'ont rien de commun avec l'art de débiter chansonnettes et monologues, et, certes, rien ne permettait de penser qu'il affronterait un jour les feux de la rampe. Aussi son début ne peut-il manquer d'obtenir un vif succès, de curiosité, tout au moins.
— Son nom ! clame le lecteur anxieux.
— Anatole France, de l'Académie française.
Ne Aous récriez pas. ne me jelez pas à la tête les noms de mauvais plaisant et d'insupportable fumiste! Je n'invente rien, je ne dis que la vérité, toute la vérité. Prenez la peine d'ouvrir l'Annuaire Hachette, cherchez-y la liste des artistes lyriques, et vous trouverez, page i55. au-dessous
du nom d'Harry Fragson, cette [mention : u France, Anatole, 0 ^). » Or l'Annuaire Hachette, comme chacun sait, est très bien informé. On peut donc tenir pour certain que l'auteur du Lys rouge songe à se produire prochainement en public.
Voilà, certes, une nouvelle d'un intérêt palpitant. Malheureusement les détails manquent. Quel genre adoptera le romancier de Thaïs? Quel costume? Nous présentera-t-il, après Polin, le tourlourou qui célèbre sa <( grosse Julie » ; ou bien, coiffé d'une perruque couleur carotte et le nez écar-
.Ho
late, sera-t-il, à l'inslai- de Bourges, le poivrot traditionnel, et conventionnel, des beuglants ? Enverra-t-il la romance, chère à Marins Richard, se mettra-t-il à chanter a comme on chante à vingt ans »^ \ssumera-t-il la succession, riche en trouillolades patriotiques, de la pauvre Amiati:^ Nous
contera-t-il l'histoire édifiante du paysan qui, contraint d'héberger un détachement prussien, versa
Au capitaine un litre de vin blanc,
Au lieutenant un verre de vin rouge,
Et du vin bleu pour les tiommes du rang i textuel),
afin que nos ennemis fussent aux couleurs de France?
Abordera-t-il le genre naturaliste, dira-t-il sa gigolette qui (( s'a fait choper dans la ru-u-e )), et les u petits joyeux )> '} ou s'adonnera- t-il au monologue grivois?
Autant de questions que le public se pose, trépidant.
A notre avis. M. France, pour lutter avec Yvette sur son propre terrain, se consacrera plutôt à la chanson a rosse ». Quant au costume, celui d'académicien nous paraît tout indiqué. Pourquoi l'habit vert, illustré déjà, d'ailleurs, par les garçons du défunt Chat Noir, ne succéderait-il pas à
l'habit rouge de Kam- Hill.-^
Allons, il y a encore de beaux jours pour les amateurs de caféconcert !
On a dit et redit que les Américains ont le génie de la réclame.
On a tort; les Hollandais les surpassent infiniment. Qu'on en juge par quelques extraits d'une brochure adressée à un de mes amis, résidant à Bruxelles, et éditée par les organisateurs de l'Exposition nationale des arts et métiers, ouverte en ce moment à Dordrecht (Hollande).
Cette brochure raconte l'excursion de trois Français en Belgique. Elle commence ainsi :
M. Frégiiardc est en voyage... il s'cmbèlc joliment: mais voilà qu'il rencontre son ami M. Taurel :
— Quel heureux rencontre (sic) !
Fréguarde et Taurel s'avouent mutuellement qu'ils s'ennuient à Bruxelles, et se demandent où aller, quand, par
bonheur, survient un troisième ami, M. Lebrun, qui leur parle de Dordrecht en ces termes flatteurs :
— Il y a des prospects (?) charmants, couronnés par un vieux tour (sic). Il faut que Dordrecht soit très beau, c'est pour me rendre curieux.
Cette poétique description enchante Taurcl, qui veut sur l'heure partir pour Dordrecht ; mais Fréguarde hésite; alors Lebrun, insidieusement, lance
un nouveau trait !
— La ville de Dordrecht est fameuse pour ses belles femmes.
Ce détail, qui eût fait bondir le sénateur Bérenger, décide le voluptueux Fréguarde :
Est-ce loin, Dordrecht.'^
Trois heures de chemin de fer.
Allons -Y !
Et la brochure se termine par le portrait de petites Dordrechtoises pas piquées des hannetons.
Ce patois néerlando-réclainiste ne vous semble-t-il pas
étrangement savoureux? Je regrette bien ^ ivement de n'en pouvoir citer l'auteur qui, modeste, a gardé l'anonyme : il connaît médiocrement le fiançais ; mais son inliénuité m'enchante.
La scène se passe au casino de T***, pendant une partie d'écarté, au cours de laquelle un des joueurs, plutôt rasta, retourne le lU)i avec persistance. Le rasta. — Le Roi!
Son i»arte> Aun:. — Encoie ! mais, sapristi î ce n'est pas un jeu que vous avez, c'est l'almanach de Gotha.
Soulagé par cette l'acélie, le bon partenaire continue à jouer et se fait voler comme au coin d'une mine d'or.
Nota. — L'histoire n'est peut-être pas ires drôle, mais elle est auth(Millc|ne. et j'en connnls le héros. — pas le rasln, l'auli'c.