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Le collier bleu de Mariette 63 CR
ment se mettait de la partie, dût-on la couper
par morceaux, il n’y avait jamais moyen de la faire revenir sur ce qu’elle avait avancé. Elle s’obstinait à nier les choses les plus évidentes, sachant bien qu’elle se trompait sans donner le change aux autres. Je crois qu’au fond elle en souffrait, mas son entêtement ne lui permettait pas d’avouer son erreur, et elle mentait effrontément, plutôt que de s’humilier un peu et de paraître céder.
Vous voyez que le petit défaut a déjà d'assez grandes conséquences.
Ces choses-à, cependant, ne se voyaient pas tous les jours ; et il y avait longtemps même que Mariette n'était tombée en faute lorsque le mois de sa fête arriva. Aussi sa maman conçut-elle le projet de lui faire une surprise
agréable,
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canons
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04 Le collier bleu de Mariette
On était à la fin de mai. Le printemps tout en fleurs répandait ses parfums dans l’air tiède. On ne se souvenait plus de la neige que pour goûter davantage le tapis vert des champs et les tons soleillés des forêts. Quelque chose de rafraichissant et de vivifiant circulait dans l'atmosphère. Le laboureur, en allant au champ, éprouvait comme un transport et un besoin impérieux de remercier Dieu de je ne sais quel grand bienfait tout à la fois saisissant et indéfini.
Ce jour-là, la mère de Mariette devait aller à la ville.
La veille, elle avait acheté, pour la naissance de sa petite fille, un joh collier en perles bleues : quand je dis perles, je ne garantis pas
plus l'expression que la boutiquière ne garan-
tirait l’objet, C'était donc un collier bien :
humble, peu coûteux, mais frais en couleur et
D to
Le collier bleu de Mariette 65 RE ——
Parfaitement convenable. L’extellente femme
avait également vu une petite croix en or, qui l'avait beaucoup tentée, mais elle n'avait pas osé l'acheter :
—Ce serait, peut-être, s’était-elle dit, un peu
EXtravagant ; allons-nous en €t ny pensons plus.
Mais il arrive, quelquefois, et même assez
Souvent, qu'on ne fait Pas Exactement ce que l’on veut, et que, malgré les meilleures rÉSOlutions, il nous est hnpossible de chasser CCrtaines pensées qui nous hantent et nous poursuivent, C’est comme les milliers d'atomes qui se soulèvent sur un chemin poudreux : plus vous vous remuez pour les chasser, plus ils se
multiplient, plus ils fondent sur vous.
Malgré elle, la mère de Mariette avait donc pensé toute la journée À cette petite croix,
66 Le collier bleu de Mariette
Tellement que, le soir, après avoir couché ses. enfants, elle en avait l'air tout drôle. Son mari le remarqua.
— Tu as quelque chose ? lui dit-il.
—Eh ! bien, oui, là !
Et elle lui parla de la petite croix.
— C’est bien simple, dit le mari, lorsqu'elle lui eut raconté toute la chose ; tu retourneras en ville, demain matin, et tu l’achèteras, cette petite croix. Quand même nous en ferions l’extravagance : une fois n’est pas coutume ; et, d’ailleurs, je reprendrai cela sur mon tabac.
La femme avait bien fait, pour la forme, quelques petites objections ; mais si peu que rien ; et voilà pourquoi, ce elle re-
partait pour la ville.
Le collier bleu était ciferm: dans une petite boîte qu’elle avait mise au iond d’un tiroir, sans tourner la clé,
Le collier bleu de Mariette 67
Pendant son absence, Justine, la fille du voisin, gardait la maison avec Mariette, qui, en l'honneur de sa naissance, avait obtenu congé pour toute la journée.
Il y avait déjà quelque temps que sa mère était partie, lorsque Mariette ouvrit le tiroir en question et même dut le bouleverser un peu.
Ah ! par exemple, ce n’était pas pour fureter ; çar il faut rendre cette justice à Mariette, elle n'était pas fureteuse. C'était Justine qui l'avait envoyée chercher quelque chose dans ce tiroir.
La petite boîte en carton ne manqua pas d'attirer son attention ; elle ne l'avait encore jamais vue ; c'était donc du neuf, du mystérieux ! Que pouvait-il bien y avoir dans cette petite boîte ? Tout un monde de suppositions fit irruption dans la tête de Mariette. Ce ne
pouvait pas être une poupée, la boîte était trop
68 Le collier bleu de Mariette
petite ; et elle était cependant trop grande pour que ce fût un chapelet, Que pouvait bien contenir cette fameuse boîte ?—Mystère. Voilà ce qui inquiétait Marictte.
Elle referma le tiroir, aila porter à Justine ce que cette dernière lui avait demandé, puis elle se sauva dehors pour fuir la tentation.
C'était bien, cela, de la part de Mariette ; car il n'ya rien comme éviter les occasions.
Sur le bord du chemin, Mariette rencontra Louise, une petite fille de ses amies qui, comme elle, n'allait pas à l’école ce jour-là.
Mariette était tellement absorbée dans ses pensées qu'elle ne fit pas beaucoup attention à sa petite amie.
Celle-ci fut obligée de la tirer par la robe :
— Mais qu’as-tu donc ? lui dit-elle.
Mariette fut comme éveillée en sursaut.
Le collier bleu de Mariette 69 a ÉR S e -
— Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, fit-elle tn se posant un doigt sur la bouche.
— Comment ce qu'il y a dedans ?
— Oui, la boîte.
— Quelle boîte ?
— Ah! c'est vrai, tu ne l'as pas vue...
Ft Mariette raconta à sa petite amie toutes les émotions que lui avait values Ta fameuse boite de carton.
— C’est bien grave, dit la petite Louise ; mas ilyaun moyen. Va chercher la boite, et nous l’ouvrirons. Nous nous mettrons [à-bas, derrière le four, personne ne nous verra.
Je crois que c’est mal, dit Mariette, toute temblante, déjà.
— Mais non, puisque la boîte n'est pas mise sous clé, c'est a; naremment que tout le monde
peut y regarder,
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ES
70 Le collier bleu de Mariette Autant convaincue par son propre désir que par le raisonnement de son amie, Mariette courut à la maison, ouvrit le tiroir, pendant que Justine était occupée ailleurs, mit la petite boite dans sa poche et se sauva derrière le four, où sa petite amie l’attendait déjà.
Les deux petites filles se mirent à examiner la boite.
— Ce doit être quelque chose de bien beau, dit Louise, ouvre vite, | — Ouvre plutôt, toi, j'ai peur.
Louise leva délicatement le couvercle.
— Oh ! que c'est beau!
Ce ne fut qu'un seul cri des deux vetites bouches, à la vue du joli collier bleu qui se détachait vivement sur son petit lit de ouate
blanche.
— Pour qui cela peut-il bien être ! Pour ma-
man, je suppose ?
Ze collier bleu de Mariette 7I
ee ————__——
— Je ne crois pas ; un collier d’enfant, c’est
plutôt pour toi, puisque ton petit frère ne pour-
rait pas le porter. Tiens ! jy suis; c’est une
surprise que ta maman veut te faire pour ta fête: Dis ?
— C'est bien possible, répond Mariette, déjà toute rouge de joie à cette pensée. Si c’est Cela, il faut que j'aille le remettre bien vite À sa place, car maman ne serait pas contente, si elle savait que j'y ai touché.
— Oui, dépêche-toi.. . Mais attends un peu que je le voie au soleil, avant de le remporter.
Et Louise tira de la boîte les jolies perles
qui, dégagées de la ouate, avaient les reflets les plus chatoyants.
— Comme c’est beau ! Voyons un peu que je te l’essaie.
— Non, non, dit Mariette, en saisissant le collier ; remettons-le dans sa boîte.
?2 Le collier bleu de Mariette
Malheureusement dans sa précipitation, elle tira un peu trop fort sur le bijou que Louise n'avait pas lâché assez tôt : le fil se rompit et toutes les perles roulèrent sur le sol.
Les deux petites filles devinrent blanches de peur.
Ah! mon Dieu, qu'avons-nous fait? dit Mariette ; pour sûr, c’est un grand malheur ; j'aimerais autant mourir !
Louise essaya de la consoler du mieux qu’elle put ; mais elle était presque aussi troublée que son amie.
A la fin, cependant, et la première frayeur passée, 1l fallut bien songer à ramasser les perles. Hélas ! il en manquait une qui s'était brisée en Aonnant contre une pierre. Les petits morceaux bleus étaient Ià comme des écales
d'œuf dans un nid dévasté.
Le collier bleu de Mariette 77
Que faire?—T1 y avait un moyen bien simple.
C'était d'aller tout avouer à Justine et de demander son conseil. Mariette en eut d’abord l'idée, mais une fausse honte la retint, Elle remit les perles pêle-mêle dans la boîte, et choisissant le moment où Justine avait le dos tourné, elle alla replacer le tout au fond du tiroir.
Puis elle s’essuya les yeux, et se mit à chanter et à parler pour se donner du cœur.
Justine ne l'avait jamais vue aussi gaie.
Hélas ! cette gaîté était comme la chaleur de la fièvre, qui se change tout à l'heure en frisson.
Sur les onze heures, le mère de Mariette revint de la ville, le cœur joyeux, la figure souriante,
Elle avait, précieusement enveloppée dans
son mouchoir, la petite croix d’or tant désirée,
74 Le collier bleu de Mariette
Elle n'eut rien de plus pressée que d’aller au tiroir pour essayer la couleur de l’or sur les perles bleues.
En ouvrant la boîte, elle aperçut le dégât.
— Ah ! Seigneur, dit-elle, qui a pufaire ce malheur ?
Mariette devint toute pâle et put à peine balbutier un ‘ je ne sais pas. ”
—— Qu'est-ce donc ? dit Justine, qui venait de déposer dans son berceau Toto endormi.
— Ah ! un grand malheur, dit la femme.
Voyez, j'avais mis ce collier dans le tiroir avant de partir ; il était tout neuf, et voilà dans quel état je le retrouve.
Et elle mentra les perles défilées, avec quelques parcelles bleues, provenant de celle qui avait été cassée.
C'est singulier, dit Justine, personne n’a
Le collier bleu de Mariette 75
ouvert ce tiroir, à ma connaissance ; à part Mariette, toutefois, qui a été y prendre un tablier pour le petit.
Sous le regard interrogateur de sa mère, Mariette se sentit défaillir. Pendant deux secondes, elle fut sur le point de tout avouer, presque certaine, à l'avance d’un généreux pardon. Mais elle avait déjà dit qu’elle e savait pas. C’eût donc été revenir sur ses premières paroles. Or son entêtement ne pouvait pas s'arranger de cela.
Elle persista donc à nier tout. C'était grave, n'est-ce pas ? Car, de cette manière, Mariette faisait retomber tous les soupçons sur Justine, qui avait eu la complaisance de venir garder Ja maison pendant toute la matinée,
Heureusement que sa physionomie troublée
parlait assez clairement pour ne laisser aucun
doute sur sa culpabilité.
70 Le collier bleu de Marictte
Justine, cependant, retourna chez elle assez froissée, et répondit sèchement aux protestations de la mère de Mariette :
— Quand on a des enfants menteurs, on les corrige, et on n’en fait pas souffrir la réputation des autres.
Celle-ci en ressentit une peine extraordinaire. Cependant elle résolut, avant de rien décider, d'attendre son mari, qui devait venir diner.
Comme elle allait puiser de l’eau à la fontaine, elle aperçut la petite Louise, derrière le four, occupée à chercher quelque chose. S’étant approchée un peu plus, elle vit, à terre, quelques parcelles de la perle cassée. Ce fut toute une révélation que Louise, d’ailleurs, se chargea de corroborer avec la franchise la plus compiète.
À midi, le père de Mariette revint. Il causa
Le collier blew de Mariette 77 de M nee ee
longtemps tout bas avec sa femme et le diner
fut retardé quelque peu. Mariette était sur des charbons ardents. A la fin, cependant, l'homme et sa femme vinrent se mettre À table avec leur air ordinaire de bonne humeur ; is traitèrent Mariette comme si rien ne se fût passé, et il ne fut pas plus question du collier bleu que si ce bijou n'eût jamais existe.
Le père annonça même qu'en l'honneur de la naissance de Mai iette, il y aurait, le Soir, une petite veillée de famille et d'amis, à laquelle les enfants prendraient part.
Mariette avait le cœur gros, Mais, au fond, elle s’applaudit de la force qu'eile avait eue de persister à nier, car elle ne doutait pas que tout ne fût, maintenant, généreusement oublié dans l'esprit de son père et de sa mère.
Elle ressentit bien, cependant, un vif chagrin
78 Le collier bleu de Mariette
à la pensée que Justine, innocente, pouvait passer pour coupable à sa place ; mais elle chassait cela comme une vilaine idée et tâchait de penser à autre chose.
Vous voyez que, dans une seule journée, le
petit défaut de Mariette avait déjà fait beaucoup de chemin et qu’il était temps de frapper un grand coup.
Mariette n'était pas menteuse ; mas elle avait dit un affreux mensonge, et, ce qui est bien pis, elle y avait persisté.
Mariette avait un bon cœur ; mais elle avait permis qu’une autre fût soupçonnée à sa place, et maintenant elle s’applaudissait, en quelque sorte, du succès de son stratagème.
Vous voyez donc ce qu’un petit défaut peut entraîner de conséquences graves, ce qu'il peut
gâter de bonnes qualités. C’est la goutte d’huile
Le collier bleu de Mariette
qui, d'abord imperceptible sur l’étoffe blanche,
s'étend peu à peu, gagne du terrain, puis, la poussière aidant, finit par devenir une hideuse tache, dont il est difficile et presque impossible de se débarrasser.
Le soir, à six heures, une vingtaine de convives, des enfants pour la plupart, étaient réunis autour d’une grande table que l’on avait dressée sous le feuillage d’un beau chêne ; car la maison du père de Mariette n'était pas assez grande pour contenir cette foule inusitée.
Le repas fut gai et dura longtemps ; Mariette n'avait plus de remord et vivait dans un monde d'espérances magnifiques.
À la fin, on enleva tout, et il ne resta plus sur
la table que la nappe blanche et un objet ignoré
de tous, caché aux regards par un grand cou-
vercle en étain.
So Le collier bleu de Mariette
Louise était là, Justine aussi, Justine qui pourtant était partie froissée quelques heures auparavant ; cela inquiétait bien un peu Mariette, de temps à autre ; et chaque fois que ses regards tombaient sur Justine, elle ressentait un petit frisson, mais cela passait vite et l’espérance reprenait le dessus.
Lorsque le calme fut rétabli, le maçon se leva et appela Mariette près de lui,
— Mets-toi à, dit:1l, que tout le monde te voie bien.
Mariette était rouge de plaisir, car la figure de son père était souriante.
Il souleva le couvercle d’étain et alorsapparut à tous les yeux émerveillés, le collier bleu auquel était attachée la petite croix d’or. Les deux bijoux avaient des reflets merveilleux
sous les derniers rayons du solcil couchant.
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Le collier bleu de Mariette #4
a me
Cependant, le père de Mariette prit la boite en carton et la souleva pour la montrer à tout le monde ; puis il dit que ce jour était la nais sance de sa fille; qu'une enfant doit-être récompensée lorsqu'elle se conduit bien, et qu'il avait acheté cette croix et ce collier dans l'intention de les donner à Mariette,
—Maus depuis, ajouta-t-il, j'ai changée d'idée, Sa figure, de souriante qu'elle était, prit une grande expression de sévérité, et Mariette, dont le cœur avait d'abord bondi de joie, se sentit défaillir.
A\iors, le maçon raconta À tout le monde, ce qui s'était passé dans la matinée, — Est-ce bien cela ? dit:l, à Justine et à Louise, lorsqu'il eut terminé son récit.
Vact Ta pit pénal lac : @ ( LOL ice VÉTICé, ï"( pond ont-elles toutes
® Le colJier bleu de Mariette
Mariette ne put rien dire; mais elle se | laissa retomber sur le banc et éclata en sanglots. |
Son père la força de se relever.
— Tu as eu le courage de la faute, il faut
que tu aies celui de la réparation, dit-il.
RARE See me HI
Il fit alors remarquer combien l’entètement
rares
de Mariette avait Été malheureux, et les con-
LR
séquences sérieuses qu'il aurait pu avoir pour
ï ff Phonnète Justine.
:. Hi C h ] REA Sad 4 ç SRG NS PER | "à —— LES DIJOUX SErOnt SEITES, dit-il}, er quand Fu { Marictte aura Téparé la honte qu'elle nous 1 : JR pal | causée, nous verrons si elle est alors digne CU de les porter, us Tue Ÿ Le macon sortit de table et tout le monde
se retira en jetant des regards de pitié sur
Mariette, qui resta seule à la même place,
‘uffocuée par la honte et le chagrin,
ER ELU Des IE CRUE
- * RE s 74
ee
que temps après, sa mère alla en secret
Le collier bleu de Mariette 3 PE = — la consoler un peu : puis elle la mit dans son lit ; et il était bien tard dans la nuit, quand le Sommeil vint enfin apaiser les sanglots de Ja pauvre enfant.
Le chagrin fut long et cuisant ; mais la leçon fut bonne et porta d’heureux fruits. Car Mariette fut guérie du Coup ; et l'année suivante, à pareil jour, elle put étaler glorieuse-
ment, aux yeux de Toto déjà connaisseur, le
collier bleu et la croix d'or qu'elle avait Iépiti-
mement regagnés,