ET LE RUISSEAU
Tt ruisseau^ frais enfiiiit d'une source cachée^ Promenait sur les fleurs son humide cristal : • L'herbe au pied du miroir n'était jamais penchée ; Il y versait la vie à flot toujours égal.
Harmonieux passant^ son mobile murmure
Enchantait la Nature ; Un doux frémissement, quand de ses molles eaux
Il mouillait les roseaux^
f Avertissait au loin quelque nymphe altérée
i Qu'un filet d'eau roulait sous les saules tremblans ;
Et la bergère, au soir, dan» la glace épurëe, Venait baigner ses pieds brûlans.
Un derviche dormeur, au fond de sa cellule, Oubliant que sa soif y puise du secours-^ Las d'entendre le bruit de l'onde qui circule,
Pour prier ou dormir, veut en briser le cours : Mais du ruisseau la pente est à jamais triacée ; De la rive, où sa voix s'élève cadencée, j.
Rien ne peut détourner son tendre attachement. Le dévot s'en irrite, il gronde, et lourdement Au milieu du cristal jette une pierre énorme, Criant: « Silence enfin ! Il est temps que je dorme ! »
Innocemment rebelle, arrêtée en courant,
L'onde à son tour s'offense, et vive, peu dormeuse,
Elle se change en cascade écumeuse , Qui semble menacer de devenir torrent.
Le derviche effrayé se recule, s'agite,
Etourdi du fracas que lui-même a causé; Pour ses rêves pieux il cherche un autre gîte, Regrettant son jardin sans fatigue arrosé.
Âccahlé de chaleur, il s'assied sur la route; De son front irrité Feau tombe goutte à goûte : « Maudit ruisseau ! dit-il, me résister! frémir! Murmurer quand je parle ! ah! je sais des entraves Qui rendront avant peu tes libertés esclaves ! » Et, tafiaîchi d'espoir, il se met à dormir.
Mais, taudis qu'à plein cœur le derviche sommeille. L'oiseau dans le buisson, la vigilante abeille, Le vent qui fait tourner la feuille du bouleau. Tout imite une voix soufflant à son oreille : «Dormez en paix, mon père, et laissez couler l'eau. »