‹ A mes jeunes amisChapitre 22 sur 40 · A M. JARS · texte numérisé non relu

A M. JARS

E vieux crieur allait contant Thistoire Du faible enfant vers le Rhône égaré :

Un vieux soldat^ tout cuirassé de gloire^ En l'écoutant sons son casque a pleuré.

Ce n'était plus quand l'été se couronne De rayons d'or, de pampres et de fleurs ; C'était au temps où l'hiver s'environne De IcHiigues nuits et de mornes couleurs.

Ce n'était plus quand ma voix lamentable Cria partout Tcnfant sans Tobtenir ; Mais aux mères toujours ce triste souvenir Apparaissait lugubre et redoutable.

Celle que l'on crut morte en ses cris superflus, Qu'on emporta le soir, de larmes épuisée...

£lle vit; mais^ semblable à su plainte brisée ^

Sa mémoire au malheur ne se réveille plus.

La moisson^ le rivage et le Rhône rapide

Dans ses esprits confus ne viennent plus s'offrir.

Ainsi se trouble une eau limpide ,

Dont la source va se tarir.

Ses veux sans s'étonner ont revu sa demeure Où la foule a suivi ses pas ; On l'entoure, on frémit, on pleure :

Elle seule ne pleure pas.

Dieu la bénit d'un long délire :

Son fils est là, dit>elle... il dort.

Elle a rapporté son sourire

A son fils... que Ton cherche encor!

Balançant un berceau , dans ces nuits rigoureuses, Seule elle dit encor : « Les mères sont heureuses ! » Seule elle ne sait plus son malheur si récent ; Calme, elle n'offre à Dieu qu'un cœur reconnaissant A travers le rideau que sa main vient d'étendre^ Elle entend respirer Tenfant dans son sommeil : Qui voudrait l'arracher à cette erreur si tendre? Elle écoute son souffle; elle attend son réveil. Ah ! ne soulevez pas ce rideau qui l'enchante , Pareil au voile épais tombé sur sa raison :

L'enfant , s'il vit encore^ est loin de sa maison ; Et près d'un berceau vide elle prie... elle chante.

Dans sa vague tristesse y on la voit tout le jour^ Et sans nous reconnaître à peine, Contre son sein bercer une ombre vainc, Et lui parler avec amour.

Durant la niiit^ trauquiUe et demi-nue y Auprès des feux négligés et mourans, Elle charme sa veille au berceau retenue, En regardant courir les nuages errans.

Un soir, la lune absente abandonne la terre Au sombre autan qui règne avec fureur ;

Des élémens la lutte austère Glace les sens d'une muette horreur.

. On ne voit plus que de faibles lumières; Les chiens hurlans menacent les chaumières; L'eau dans sa chute entraîne l'arbrisseau :

De cette mère, immobile et charmée, La faible main s'endort sur le berceau,

Que semble suivre encor sa paupière fermée.

Paix ! elle dort pour la première fois, Depuis le jour éteint dans sa raison perdue, Qui la laissa sur la terre étendue, Sans souvenir, sans larmes et sans voix.

Mais Touragan , dont gémil la nature ,

Semble jaloux de cette longue eiTeur;

Dans son sommeil il souffle la terreur y

Et , de son sein réveillant la torture ^

Y jette un cri dès long-temps expiré :

« Rendez^ rendez l'eniaut dans la foule égaré ! » Comme Técho frappé d'une clameur terrible ^ Sa raison qui renaît répond au cri d'effroi : a Rendez^ rendez Tenfant! rendez... » Réveil horrible! Ce berceau découvert^ il est vide^ il est froid 1

Pale^ muette^ en ses larmes glacée ^

Elle repousse et combat sa pensée ;

Puis elle dit, en se cachant les yeux :

c( Je reconnais la terre ^ et j'ai perdu les cieux ! « Dieu des mères ! mou Dieu ! vous savez s'il respire. « Rendez-le^ guidez-moi... je ne sais où... j'expire!

a II n'est plus là je n'y peux plus rester.

« Eh bien ! puisque la mort ne veut pas m'arréler, « J'irai^ par les chemins^ traîner^ finir ma vie. » Et le jour, sur la neige on reconnaît ses pas .

Elle était douce et faible; on ne l'observait pas y

Et personne ne l'a suivie :

Dans les sentiers déserts Dieu seul l'entend gémir.

Mais l'aquilon a cessé de frénoiir; Elle marche, elle dit : « Je veux voir la chapelle :( Qu'au temps de la moisson j'embellis une fois^ « Où mon fils... jour trompeur qu'à présent tout rappelle! f( Sur ma voix, qui chantait, voulait former sa voix. M J'y porte son berceau, c'est mon dernier hommag;e ; « Douloureux pour sa mère , inutile pour lui , « Ce n'est plus qu'un tombeau que j'y vois aujourd'hui, tt Et dans mon amc en deuil j'offrirai son image. a Des fleurs... je n'en ai plus... Ah! j'ai troppeu de temps;

a On meurt jeune sans l'espérance; tt Maistant que je vivrai, fût-ce jusqu'au printemps, (^ J'v viendrai cacher ma souffrance ! »

Alors un saint pasteur, triste de souvenir , Prendje berceau léger qu'il promet de bénir.

Une autre femme approche eu sa misère errante; Sa voix n'a qu'un accent qui murmure : a Donnez ! » Elle indique un enfant aux regards consternés ; Et cet objet voilé la rend plus déchirante.

« Femme^ dit l'autre mère, il faut vous secourir : ) « Tous cachez un enfant $ sa misère est affreuse I a Ne souffrez pas pour lui, femme î Soyez heureuse. « Moi, je n'ai plus d'enfant., moi, je n'ai qu'à mourir! »

Un cri perçant rompt cette plainte amère.

Et le lambeau s'açile, et le cri dit : « Ma mère ! »

Et la mère éperdue a saisi son enfiint,

Et l'affreuse étrangère à peine le défend;

Elle fuit, elle roule au bas de la montagne ^

Et, comme un noir corbeau, se perd dans la campagne.

La mère véritable écarte les lambeaux ;

Ses yeux long-temps éteints, pareils à deux flambeaux,

S'allument: a C'est mon fils!., qu'il est pâle ! » Elle tombe;

Sous l'excès du bonheur la nature succombe;

Car ou dirait que, créés pour souffrir,

Nous ne pouvons qu'à peine être heureux sans mourir.

Mais l'enfant la caresse^ il la rappelle^ il pleure;

Il arrête son aine aux lèvres qu'il effleure,

Et son corps délicat, par sa mère entouré,

Palpite et tremble encor d'en être séparé.

« Ne tremble plus; c'est moi. Vois-tu ; je suis ta mère.

« Oh ! mon fils ! C'est mon fils ! regardez-le, mon père;

« Cest mon fils ! Ce n'est plus son fiintôme trompeur;

« C'est mon enfant qui m'aime, et qui vit sur mon cœur. »

Le pasteur pour le voir se courbe devant elle : 1) sent couler ses pleurs à son récit fidèle ;

Elle dit tout en paroles de feu ; De baisers, de sanglots, son récit se compose. En vain pour sa vengeance elle bégaie un vœu ; Sortira-t-il du cœur ou son fils se repose?

Sans doute il a souffert, l'enfant infortuné I Sans doute... il vit encor; sa mère a pardonné!

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